Jean-Honoré Fragonard, Berthe Morisot et la lecture

Berthe Morisot est, avec Mary Cassatt et Eva Gonzalès (1849-1883), l'une des trois femmes peintres des débuts de l'impressionnisme. Les scènes d’intérieur sont très présentes dans son œuvre car les femmes de cette époque ne disposaient pas de la même liberté que les hommes pour parcourir la campagne et saisir sur le motif des éléments de paysage. A plusieurs reprises, Berthe Moriot traite le thème de la lecture. Le tableau de 1888 doit être mis en relation avec celui, célébrissime, de Jean-Honoré Fragonard, intitulé La liseuse (v. 1770).

 

 

Fragonard. La Liseuse, 1770-72

Jean-Honoré Fragonard. La Liseuse (v. 1770)

Huile sur toile, 81 × 65 cm, National Gallery of Art, Washington

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Berthe Morisot. Jeune fille lisant (La lecture) (1888)

Berthe Morisot. La lecture (1888)

Huile sur toile 74,3 × 92,7 cm, Museum of Fine Arts, St. Petersburg, Floride.

 

 

Fragonard et les impressionnistes

Jean-Honoré Fragonard, l’un des plus grands peintres du 18e siècle, fait partie des ascendants de Berthe Morisot, du côté maternel. La Liseuse de Fragonard se trouvait encore à Paris lorsque Berthe Morisot a peint La lecture. L’œuvre de Fragonard  était probablement à cette époque la propriété du comte Pierre de Kergorlay (1847-1919). Berthe Morisot pouvait donc connaître le tableau et chercher à renouveler le thème tout en conservant ses caractéristiques dominantes.

Les impressionnistes, en particulier Monet et Renoir, ont beaucoup admiré Fragonard. Peintre virtuose, capable de traiter n’importe quel sujet, il fut reconnu à son époque comme un grand artiste, mais ne devint pas, contrairement à Boucher ou Quentin de la Tour, un peintre de la famille royale. Son œuvre comporte beaucoup de scènes de genre, parfois à caractère érotique, des portraits et les scènes mythologiques et religieuses qui permettaient aux peintres de l’époque d’atteindre les sommets de la hiérarchie artistique.

Rapprocher deux scènes de lecture de Fragonard et de Berthe Morisot n’a rien d’artificiel. Outre le lien familial entre les deux artistes, une communauté d’esprit lie le grand peintre du 18e siècle aux impressionnistes. Si l’on ne peut pas dire que Fragonard préfigure l’impressionnisme, on trouve dans sa manière de peindre des caractéristiques qui le rapprochent des impressionnistes.

 

Analyse comparée des deux œuvres

Le thème de la lecture peut être abordé de multiples façons (voir ci-après un panorama d’ensemble), mais Berthe Morisot le traite ici strictement de la même manière que Fragonard. Une jeune fille, assise dans un fauteuil, seule, est absorbée par sa lecture. L’observateur la surprend dans un moment de loisir, de détente et de recueillement. Le sujet des deux tableaux est donc la sérénité que procure la lecture, mais aussi la solitude puisqu’il ne s’agit pas d’une lecture faite à autrui. Le personnage est représenté de profil chez Fragonard et de trois-quarts chez Morisot. Le cadre est largement éludé chez Fragonard et ne comporte qu’un fauteuil et un coussin épais. Le peintre veut focaliser sur la liseuse. Impressionnisme oblige, Berthe Morisot place sa lectrice dans une sorte de jardin d’hiver ou de salon décoré d’une végétation abondante. A la fin du 19e siècle, les intérieurs de la haute bourgeoisie et l’aristocratie comportaient fréquemment de nombreuses plantes décoratives. Ce choix de composition permet d’emplir la toile de couleurs multiples et d’utiliser la technique impressionniste de la juxtaposition de touches nombreuses pour suggérer une ambiance.

Les deux artistes choisissent de privilégier la lumière. La liseuse de Fragonard porte une robe d’un jaune éclatant. Le lilas des rubans et d’une partie du coussin forme un contrepoint au jaune de la robe. Ces deux couleurs complémentaires ont pour fonction d’illuminer le tableau. Fragonard les utilise intuitivement. Les impressionnistes bénéficient des travaux du chimiste Michel-Eugène Chevreul (1786-1889) sur la perception des contrastes. L’une de ses conclusions est que la juxtaposition de couleurs complémentaires (par exemple bleu et orange, rouge et vert), en produisant un contraste maximum, accentue la perception de luminosité. Cette juxtaposition était auparavant déconseillée par les règles académiques car les couleurs ne devaient pas agresser l’observateur et rester relativement discrètes. Des touches lilas parsèment également la robe de la lectrice de Berthe Morisot et contrastent avec le jaune du fauteuil. Le ruban rouge qui noue la tresse se découpe sur un fond bleu-violet.

Le blanc, placé au milieu de couleurs vives, produit aussi un effet de lumière. Fragonard l’utilise pour la fraise autour du cou de sa liseuse, pour le tissu autour du poignet et pour les pages du livre. Morisot, outre la fleur blanche ornant le corsage et les pages blanches du livre, parsème sa composition de touches blanches, représentant les reflets de la lumière.

Fragonard peignait rapidement et certaines de ses toiles peuvent sembler, pour l’époque, inachevées. Contrairement aux prescriptions académiques, qui imposaient des touches lissées et inapparentes, les coups de pinceau de Fragonard sont visibles. Le visage, en particulier, souvent uniformisé au 18e siècle, comporte ici de multiples touches de couleur, tout autant que celui de Berthe Morisot.

 

 

Jean-Honoré Fragonard. La Liseuse, détail

Jean-Honoré Fragonard. La Liseuse, détail

 

 

Berthe Morisot. La lecture, détail

Berthe Morisot. La lecture, détail

 

Ces deux compositions, à environ un siècle de distance, sont à leur époque réservées aux connaisseurs. Un tableau comme La liseuse constitue pour les amateurs d’art de 1770 une œuvre de second ordre. Très peu sont capables de relever ses caractéristiques formelles innovantes. Il en va de même pour la toile de Morisot. L’impressionnisme n’est encore accepté que par les critiques les plus lucides en 1888 et le tableau de Morisot est perçu par les amoureux de l’art académique comme un gribouillage informe.

 

Panorama historique sur le thème de la lecture

Ce thème est utilisé depuis des siècles car il permet de saisir le moment unique où intelligence et sensibilité se concentrent sur la lecture. Dans l’art occidental, les premières œuvres concernent la lecture de la Bible par des personnages saints. A partir du 17e siècle, le sujet devient profane : lecture de lettres, de romans, d’ouvrages philosophiques.

Maître du Haut Rhin. Le Jardin de Paradis (v. 1410-20)

Maître du Jardin du Haut-Rhin. Le Jardin de Paradis (v. 1410). Technique mixte sur bois, 26,3 × 33,4 cm, Städelsches Kunstinstitut und Städtische Galerie, Francfort-sur-le-Main. Sur ce chef-d’œuvre du Gothique international, d’un artiste non identifié, la Vierge lit la Bible dans son jardin de paradis.

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Van der Weyden. Marie-Madeleine lisant (1435-38)

Rogier Van der Weyden. Marie-Madeleine lisant (1435-38). Huile sur bois, 62 × 55 cm, National Gallery, Londres. Fragment d’un retable dont on possède deux autres fragments. Marie-Madeleine est absorbée dans la lecture d’un texte pieux. Il s’agit certainement d’une Bible sous forme de manuscrit. Comme il est courant dans la peinture de l’époque, la scène se situe dans une demeure du 15e siècle.

Metsys. Portrait d'un chanoine (1510)

Quentin Metsys. Portrait d'un chanoine (1510). Huile sur bois, 60 × 73 cm, Liechtenstein Museum, Vienne. Il s'agit en fait de l'archevêque Jean Carondelet (1469-1544) habillé en chanoine. Il fut chancelier de Flandre et de Bourgogne et archevêque de Palerme. Ce beau portrait est axé sur le thème de la quiétude et de la réflexion. L'impression de calme est accentuée par le paysage en arrière-plan, déjà présent chez Memling ou Gérard David.

Vermeer. La Liseuse à la fenêtre (1657-59)

Johannes Vermeer. La liseuse à la fenêtre (1657-59). Huile sur toile, 83 × 64,5 cm, Gemäldegalerie, Dresde. Premier opus du thème de la lettre chez Vermeer. Il y en aura plusieurs autres. Nous sommes vraiment ici dans l'intimisme vermeerien : calme, solitude, personnage absorbé par son univers intérieur. L'observateur du tableau a toute liberté pour interpréter la scène, mais chacun pense d'abord à une lettre d'amour. Le rideau au premier plan est un artifice de composition, courant à l'époque, recherchant l'effet théâtral : le spectateur surprend ce qu'il n'était pas censé voir.

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Quentin de la Tour. L'abbé Jean-Jacques Huber lisant, 1742

Maurice Quentin de la Tour. L’abbé Jean-Jacques Huber (1742). Pastel sur papier, 79 × 98 cm, Musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin. Issu d’une riche famille genevoise, Jean-Jacques Huber (1699-1747) se convertit au catholicisme et fit des études de théologie avant de s’installer à Paris. Il devint agent au ministère des Affaires Etrangères. Très lié à Quentin de la Tour, il en fit son légataire universel. L’artiste offrit une réplique du portrait à son ami sous le titre M. l’abbé***, assis sur le bras d’un fauteuil, lisant à la lumière de la lampe un in-folio. (Extrait de la notice du musée de Saint-Quentin)

Boucher. Portrait de la Marquise de Pompadour (1756)

François Boucher. Portrait de la marquise de Pompadour (1756). Huile sur toile, 201 × 157 cm, Alte Pinakothek, Munich. Après Quentin de la Tour en 1755, Boucher présente la marquise en femme des Lumières, un livre à la main.

Berthe Morisot. La lecture (1869-70)

Berthe Morisot. La lecture (1869-70). Huile sur toile,  101 × 81,8 cm, National Gallery of Art, Washington. Le tableau fut exposé au salon des Beaux-arts de 1870. Il représente la mère et la sœur de l’artiste. « La toile, portrait de famille et scène de genre domestique, fut commencée quand la sœur de Morisot, Edma Pontillon, séjourna dans sa famille durant l'hiver 1869-70, en attendant la naissance de son premier enfant. Sa grossesse est discrètement dissimulée par une ample robe blanche  » (Notice National Gallery of Art)

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Auguste Renoir. Claude Monet, le liseur (1872)

Auguste Renoir. Claude Monet, le liseur (1872). Huile sur toile, 65 × 50 cm, National Gallery of Art, Washington. Probablement peint dans la maison de Claude Monet à Argenteuil, ce portrait de Monet à 32 ans restitue l’image d’un lecteur absorbé et serein. Renoir met en évidence le visage en choisissant un arrière-plan uniforme et sombre et un vêtement noir.

Pablo Picasso. La lecture de la lettre (1921)

Pablo Picasso. La lecture de la lettre (1921). Huile sur toile, 184 × 105 cm, musée Picasso, Paris. Le tableau marque un certain retour au classicisme après la période cubiste de Picasso. Il pourrait s’agir d’un hommage à son ami Apollinaire, mort de la grippe espagnole en 1918.

Vladimir Volegov. Sofia et la lecture (2012)

Vladimir Volegov. Sofia et la lecture (2012). Huile sur toile, 52 × 61 cm, collection particulière. Le peintre d’origine russe Vladimir Volegov crée des scènes lumineuses de personnages féminins ou d’enfants.

 

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