Frans Hals. Le Bouffon au luth (1623-24)

 
 

Patrick AULNAS

Né à Anvers, mais ayant vécu presque toute sa vie à Haarlem, Frans Hals est un peintre extrêmement doué qui réalise essentiellement des portraits individuels ou de groupe. Ce Bouffon au luth, s’il a l’apparence du portrait, n’en est pas un. Il s’agit d’une scène de genre en gros plan sur un musicien. A la différence du portrait, que le commanditaire payait, il est bien évident que ce musicien n’a pas commandé son portrait. Il s’agit d’une scène captée par le peintre pour un commanditaire inconnu. L’expression portrait de genre est parfois utilisée pour qualifier ces tableaux.

 

 

Frans Hals. Bouffon au luth (1623-24)

Frans Hals. Le Bouffon au luth (1623-24)
Huile sur toile, 70 × 62 cm, musée du Louvre, Paris.
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Contexte historique

Après la sobriété classique du début du 16e siècle, représentée en particulier par l’œuvre de Raphaël, puis le glissement vers le maniérisme, le baroque apparaît dans la dernière partie du 16e siècle. Frans Hals peut être rattaché à ce courant par sa volonté d’exprimer le réel sans idéalisation et par ses choix chromatiques aux contrastes appuyés. Lorsqu’il peint Le Bouffon au luth, il est un artiste confirmé de Haarlem, d’environ une quarantaine d’années. Sa carrière est cependant loin d’être achevée puisqu’il vivra jusqu’à quatre-vingts ans et fera évoluer sa peinture.

Le Bouffon au luth peut être considéré comme un chef-d’œuvre de l’artiste par l’expressivité exceptionnelle du personnage et la réussite formelle. Le tableau a d’ailleurs été copié à plusieurs reprises. La réplique la plus célèbre figure dans les collections du Rijksmuseum d’Amsterdam. Légèrement plus petite (67 × 60 cm), cette copie est également datée de 1623-24. Le Louvre signale deux autres copies dessinées par le peintre néerlandais David Bailly (1584-1657), conservées également au Rijksmuseum d’Amsterdam (Rijksprentenkabinet) et datées de 1626.

 

 

Frans Hals. Le joueur de luth, Rijksmuseum (1623-24)

Frans Hals. Le joueur de luth (1623-24)
Huile sur toile, 67 × 64 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.
Les initiales du peintre n’apparaissent pas en haut à droite et le visage est un peu moins incliné que sur l’original du Louvre

 

 

David Bailly. Le joueur de luth (1626)

David Bailly. Le joueur de luth (1626)
D’après Frans Hals
Encre sur papier, 21,7 × 17,2 cm, Rijksmuseum, Amsterdam

 

Le tableau original a appartenu au 17e siècle à un certain Laurens Maurits Douci (1606-1669), fabricant d’armures, mais aussi collectionneur d’œuvres d’art. Il réapparaît au 19e siècle chez le marchand d’art bruxellois Étienne Le Roy (1808-1878) puis chez le marchand parisien Charles Mannheim (1833-1910). C’est à ce dernier que le baron Gustave de Rothschild (1829-1911) l’achète en 1873. Il restera ensuite dans la famille Rothschild, appartenant successivement à Robert (1880-1946) puis à Alain (1910-1982), fils et petit-fils de Gustave. L’État français l’acquiert en 1984 par dation en paiement (*), à l’occasion de la succession d’Alain de Rothschild. Il est depuis dans les collections du musée du Louvre.

(*) La dation en paiement permet de régler une dette en cédant au créancier la propriété d’un bien. Il s’agissait ici de payer au Trésor public les droits de succession sur l’héritage d’Alain de Rothschild. La dation en paiement est possible depuis 1968 pour s’acquitter d’une dette fiscale et elle permet donc d’enrichir les collections publiques sans décaissement de la part de l’État.

 

Analyse de l’œuvre

Un chef-d’œuvre a toujours un aspect universel. Pour remarquer dans un musée Le Bouffon au luth, il n’est pas nécessaire d’être un amateur d’art et encore moins un spécialiste de la peinture néerlandaise du 17e siècle. Ce musicien représente la joie de vivre de tout être humain heureux d’accomplir une tâche qu’il apprécie. Déguisé en bouffon, il dialogue par le regard avec une ou plusieurs personnes. D’autres musiciens ? Des spectateurs ? Peu importe. Frans Hals a magistralement représenté un instant unique de bonheur qu’il avait sans doute saisi auparavant par un dessin. Voilà l’interprétation qui surgit immédiatement au 21e siècle chez tout observateur de ce tableau, pour peu qu’il ne soit pas un historien de l’art.

Mais il n’est pas certain que les contemporains regardaient une œuvre de ce type de cette façon. La scène de genre comportait souvent un aspect moral, surtout dans un pays imprégné du rigorisme religieux calviniste comme les Pays-Bas. Dans une société divisée en classes sociales très étanches, la parfaite dignité du modèle sur un portrait commandé par un riche bourgeois ou un aristocrate ne se retrouvait jamais dans les scènes de genre représentant le peuple. La joie, la violence, la débauche pouvaient alors apparaître. Mais le regard porté sur ces œuvres par les amateurs d’art de l’époque, très peu nombreux et appartenant à une petite élite fortunée, était un regard critique. Jamais eux n’auraient pu admettre d’être représentés ainsi, avec cet impudique étalage des émotions.

Le luthiste de Hals, dont la joie explose, pouvait donc apparaître comme l’expression de la fugacité des instants de bonheur, concept qui d’ailleurs n’existait pas à l’époque. La joie qu’il exprime n’est que vanité dans un monde rude, quotidiennement aux prises avec la survie. Maladies, malnutrition, disettes sévissaient. Le christianisme, religion d’État, imaginait un paradis post-mortem à condition d’accepter ici-bas les souffrances. Le décalage entre notre conception du monde et celle du 17e siècle conduit à un décalage entre notre perception de l’œuvre et celle des contemporains. Malgré tout, nous y voyons immédiatement un chef-d’œuvre. Si chaque époque de l’histoire lui trouve des qualités exceptionnelles, c’est évidemment que ce tableau transcende le temps et contient une dimension humaine intangible. Et en effet, la joie comme la tristesse ont toujours caractérisé l’être humain.

La composition simple de type portrait en buste sur fond sombre permet de focaliser l’attention sur le modèle. La tenue de bouffon suppose que le personnage est en représentation, qu’il s’agisse d’un musicien ou d’un comédien, par exemple dans une commedia dell’arte. Elle permet surtout au peintre d’utiliser un registre chromatique fort : vêtement rouge et noir, bonnet jaune et rouge. L’influence caravagesque se manifeste à la fois par le cadrage resserré (le sujet déborde de la toile, le coude est coupé sur la gauche) et le contraste entre le fond sombre et l’éclairage puissant du visage et des mains. Le visage n’est pas traité comme ceux des portraits de l’époque, qui visaient à gommer toutes les imperfections et à idéaliser le modèle. Ici, les plis et les rides sont mis en évidence et accentués par les jeux d’ombre et de lumière. Les cheveux en bataille accentuent cet air de liberté qui caractérise le musicien. Le large sourire et le regard orienté vers la gauche dans un visage présenté de face constitue la grande trouvaille de l’artiste pour exprimer la joie de vivre. Cette impertinence du luthiste à être heureux devait probablement heurter plus d’un contemporain et déplaire souverainement aux autorités religieuses.

 

 

Frans Hals. Bouffon au luth, détail

Frans Hals. Bouffon au luth, détail

 

 

 

Frans Hals. Bouffon au luth, détail

Frans Hals. Bouffon au luth, détail

 

 

Frans Hals apparaît avec Le Bouffon au luth comme un grand virtuose de l’art de peindre. Il cherchait déjà, non à représenter mais à évoquer et sera à ce titre très admiré par les artistes de la fin du 19e siècle. Van Gogh le plaçait très haut et il l’a écrit :

« J’ai surtout admiré les mains de Hals, des mains qui vivaient, mais qui n’étaient pas “terminées”, dans le sens que l’on veut donner maintenant par force au mot ‘‘finir”. Et les têtes aussi, les yeux, le nez, la bouche, faits des premiers coups de brosse, sans retouches quelconques. Peindre d’un seul coup, autant que possible, en une fois ! Quel plaisir de voir ainsi un Frans Hals ! »

 

Autres compositions sur le thème de la musique

La musique a toujours attiré les peintres. Elle permet d’évoquer des émotions (joie, tristesse, nostalgie, etc.) mais elle constitue aussi un support formel pour élaborer une composition picturale. Il faut représenter un ou plusieurs musiciens dans un cadre simple ou complexe. Le choix est donc infini. Voici quelques exemples diversifiés.

 

Giovanni Girolamo Savoldo. Le joueur de flûte (v. 1525)

Giovanni Girolamo Savoldo. Le joueur de flûte (v. 1525). Huile sur toile, 70 × 100 cm, Pinacoteca Tosio Martinengo, Brescia. Ce portrait d’un modèle non identifié se caractérise par la sobriété chromatique. Le peintre joue avec les gris, les marrons et les noirs et seules les partitions et les manchettes blanches du flûtiste apportent un contrepoint clair. Il s’agit visiblement de composer une image de l’aristocratie de l’époque valorisant culture et élégance. L’artiste idéalise le modèle en lui prêtant un grand raffinement, mais dans la réalité de l’époque l’art de la guerre et la chasse avaient plus de place que la musique dans le milieu aristocratique.

Caravage. Les musiciens (1597)

Caravage. Les musiciens (1595). Huile sur toile, 92 × 118,5 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Caravage cherche à représenter un groupe de personnes en vue d'une association allégorique musique-amour. Le joueur de luth accorde son instrument. Le personnage se trouvant derrière lui pourrait être un autoportrait du jeune Caravage. Le musicien vu de dos déchiffre une partition. Enfin, à gauche, un Cupidon ailé tient une grappe de raisin.

Analyse détaillée

Poussin. La danse de la vie humaine (1633-34)

Nicolas Poussin. La danse de la vie humaine (1633-34). Huile sur toile, 83 × 105 cm, Wallace Collection, Londres. Cette scène allégorique est centrée sur la ronde de trois femmes et d'un homme (de dos avec la couronne de lauriers). De gauche à droite, les trois femmes représentent la richesse (diadème), le travail (tresses nouées), la pauvreté (turban). L'homme qui danse représente l'oisiveté, le loisir. Poussin propose ainsi une allégorie des sociétés humaines où se côtoient effectivement ces différentes conditions. Dans le ciel, Apollon, dieu des arts, domine la ronde des humains, évoquant peut-être l'ambition de l'artiste.

Vermeer. Une femme jouant de la guitare (1669-72)

Vermeer. Une femme jouant de la guitare (1669-72). Huile sur toile, 53 × 46,3 cm, Kenwood House, Londres. Une jeune guitariste regarde probablement une personne placée à la gauche du tableau. Le vêtement de satin jaune bordé de fourrure d'hermine a été utilisé à plusieurs reprises par Vermeer. Le tableau placé derrière la jeune femme est une œuvre, propriété de Vermeer, du paysagiste néerlandais Pieter van Asch (1603-1678). Une hypothèse a été faite concernant l'identité du modèle : il pourrait s'agir de Marie, l'une des filles du peintre.

Pieter de Hooch. Réception musicale dans une cour (1777)

Pieter De Hooch. Fête musicale dans une cour (1677). Huile sur toile, 83,5 × 68,5 cm, National Gallery, Londres. La scène évoque la haute société d'Amsterdam. Par sa légèreté aristocratique, qui tranche avec le sérieux des intérieurs bourgeois, la composition a quelque chose d'italianisant, bien que l'architecture soit typiquement hollandaise.

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Watteau. La Gamme d'amour, 1717

Antoine Watteau. La gamme d'amour (1717). Huile sur toile, 51,3 × 59,4 cm, National Gallery, Londres. Au début du 18e siècle, la guitare remplace le luth. Cet instrument à la mode apparaît dans un certain nombre de toiles de Watteau. Le tableau correspond au moment précédant immédiatement la représentation musicale : la chanteuse donne le ton initial et l'accompagnateur trouve l'accord correspondant. La composition en diagonale sur fond de paysage idyllique se caractérise par les couleurs pastel et le soin apporté à la restitution des tissus moirés.

Chardin. La serinette (1751)

Jean-Siméon Chardin. La serinette (1751). Huile sur toile, 50 × 43 cm, musée du Louvre, Paris. « Ce tableau, dit aussi Dame variant ses amusements, peint en 1751, est la première commande royale passée à Chardin. A l'aide d'une "serinette", le personnage féminin apprend à chanter à un oiseau en cage. Cette œuvre, qui est la dernière composition à figures conçue par l'artiste, rappelle tant par la facture que par la quiétude de la scène, les peintures hollandaises du XVIIe siècle. » (Notice musée du Louvre)

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Fragonard. La Leçon de Musique, 1769

Jean-Honoré Fragonard. La Leçon de Musique (1769). Huile sur toile, 110 × 120 cm, musée du Louvre, Paris. « Le jeune professeur de musique courtise son élève : ce thème, souvent traité par les peintres hollandais, baigne ici dans une atmosphère de rêverie amoureuse. "Toile précoce et inachevée" ou "esquisse tardive", le tableau déroute encore les spécialistes. » (Notice musée du Louvre)

Édouard Manet. Le chanteur espagnol (1860)

Édouard Manet. Le chanteur espagnol (1860). Huile sur toile, 147 × 114 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. L’influence de Diego Vélasquez sur Manet le conduit à des thèmes inspirés du folklore espagnol. Sans renoncer au fond sombre, le peintre saisit avec justesse l’expression et l’attitude du musicien et juxtapose avec brio le rouge de la cruche, le bleu du banc et le vert du pantalon.

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Auguste Renoir. Jeunes filles au piano (1892)

Auguste Renoir. Jeunes filles au piano (1892). Huile sur toile, 116 × 90 cm, musée d'Orsay, Paris. Avec l’appui de Stéphane Mallarmé, le tableau fut acquis par l’État et placé au musée du Luxembourg. « Se souvenant d'un thème classique particulièrement apprécié de la peinture française du XVIIIe siècle, notamment Fragonard, Renoir cherche à peindre un monde idéal, peuplé de jeunes filles gracieuses. Mais méprisant le simple pastiche, il veut être aussi le peintre de son temps et nous offre l'évocation d'un intérieur bourgeois élégant et feutré. » (Commentaire musée d’Orsay)