Jean-Siméon Chardin. La serinette (1751)

 
 

Patrick AULNAS

Jean-Siméon Chardin (1699-1779) appartient à cette catégorie d’artistes hors du temps, qu’il est difficile de rattacher à un courant et qui ne se soucient nullement des modes et des vogues. Il construit son œuvre avec patience dans le silence de son atelier, acquérant peu à peu un savoir-faire unique et reconnu de tous ses pairs. Il porte un regard créatif sur les objets et les scènes du quotidien, il peint comme il l’a dit lui-même « avec le sentiment ».

 

 

Chardin. La serinette (1751)

Jean-Siméon Chardin. La serinette ou Dame variant ses amusements (1751)

Huile sur toile, 50 × 43 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Contexte historique

La serinette fut commandé par Charles Le Normant de Tournehem (1684-1751), directeur des Bâtiments du roi, par l’intermédiaire du premier peintre du roi, Charles Antoine Coypel (1694-1752). Exposé au Salon de 1751 sous le titre Une Dame variant ses amusemens et payé 1500 livres le 3 janvier 1752, le tableau est revendu dès 1753 au marquis de Vandières (1727-1781), frère de madame de Pompadour. Il circule beaucoup par la suite pour être en définitive acquis par le musée du Louvre en 1985.

Laurent Cars (1699-1771) s’en inspira pour réaliser une estampe en 1753, ce qui permettait de diffuser l’image à de très nombreux exemplaires pour un prix modique.

 

 

Laurent Cars. La serinette, gravure (fin 18e s.)

Laurent Cars. La serinette, gravure (fin 18e s.)

Encre sur papier, 49,1 × 36,8 cm, The Frick Collection, New York.

 

Une réplique réalisée par Chardin, vraisemblablement vers 1753, est conservée à New York (Frick Collection) sous le titre Lady with a Bird-Organ.

 

 

Jean-Siméon Chardin. Lady with a Bird-Organ (v. 1753)

Jean-Siméon Chardin. Lady with a Bird-Organ (v. 1753)

Huile sur toile, 50,8 × 43,2 cm, The Frick Collection, New York.

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D’un point de vue stylistique, la France est à cette époque en pleine période rococo. Mais Chardin s’inspire pour La Serinette de la peinture hollandaise du 17e siècle.

 

Analyse de l’œuvre

Le commentaire du musée du Louvre décrit le tableau de la façon suivante :

« La peinture livrée en 1751 par Chardin met en scène, dans un intérieur bourgeois, une femme vêtue d’un mantelet de lingerie blanche, d’une robe à large jupe de soierie blanche semée de fleurs roses, la tête couverte d’un bonnet blanc noué sous le cou. Elle est assise sur une bergère garnie d’un tissu à rayures vertes et blanches et active un instrument de musique, appelé serinette, qui est posé sur ses genoux. Sur la gauche, on voit la cage d’un oiseau posée sur un guéridon. Ce dernier est équipé d’une traverse, ou main, permettant de fixer un écran pour protéger le serin de la lumière. Devant la femme, un gros sac à ouvrage est suspendu à un métier à broder. L’un des murs de la pièce dans laquelle se déroule la scène est orné de gravures d’après des œuvres de Charles-Antoine Coypel, alors Premier peintre du roi et directeur de l’Académie. »

 

 

Jean-Siméon Chardin. La serinette, détail

Jean-Siméon Chardin. La serinette, détail

 

La serinette est une sorte de petit orgue à cylindre et manivelle qui produit une mélodie simple. Certaines femmes de l’aristocratise ou de la bourgeoisie l’utilisaient au 18e siècle pour dresser un oiseau à chanter cette mélodie. Il était nécessaire de priver l’oiseau de lumière pour éviter toute distraction, ce qui n’apparaît pas sur la composition de Chardin afin de montrer l’oiseau dans sa cage. Une telle pratique, qui serait perçue aujourd’hui comme de la maltraitance animale, était considérée à l’époque comme un amusement (selon le titre de l’œuvre) de femmes raffinées. Le plus fréquemment des serins étaient utilisés, d’où le substantif serinette et le verbe seriner (répéter inlassablement), toujours en usage.

 

 

Jean-Siméon Chardin. La serinette, détail

Jean-Siméon Chardin. La serinette, détail

 

L’ambiance vermeerienne se dégageant du tableau a été soulignée car le cas est unique chez Chardin. On pourra comparer la peinture de Chardin à la Dame écrivant une lettre de Vermeer :

 

 

Vermeer. Une dame écrivant une lettre à sa servante (1670-71)

Johannes Vermeer. Une dame écrivant une lettre et sa servante (1670-71)

Huile sur toile, 72,2 × 59,7 cm, National Gallery of Ireland, Dublin.

 

Beaucoup de points communs apparaissent : la scène se déroule dans l’angle de la pièce, l’éclairage provient d’une fenêtre située à gauche, un tableau est accroché au mur du fond, les personnages sont féminins. Dans ses scènes de genre, Chardin a souvent représenté les tâches ménagères, les jeux, les leçons de dessin ou de musique dans un climat intimiste assez proche des toiles de Vermeer. Dans un style plus épuré, il hisse vers la beauté et la poésie les objets ordinaires et les tâches quotidiennes, comme le faisait le peintre de Delft. Avec La serinette, il s’inspire vraiment de la composition-type de Vermeer.

L’éclairage de la scène doit tout à Vermeer ou à ses pairs hollandais du 17e siècle spécialisés dans les scènes de genre. La lumière atténuée venant de la fenêtre permet de jouer avec le clair-obscur. Les figures, en pleine lumière, contrastent avec la pièce restant largement dans une semi-obscurité. Le regard interrogatif ou pensif permet dans les deux cas d’instaurer un dialogue entre les personnages et l’observateur du tableau : à quoi pense-t-elle ?

 

Musique et peinture : quelques exemples à travers les siècles

La musique a beaucoup inspiré les peintres. Aux anges musiciens du Moyen Âge ont succédé les concerts, les leçons de musique, le musicien seul avec son instrument. La musique traduit souvent une croyance ou une émotion (la foi, l’amour, le sentiment du temps qui fuit, etc.). Elle constitue aussi un support formel de l’image par la présence des instruments et les gestes des musiciens.

Giotto. Polyptyque Baroncelli (v. 1334)

Giotto. Polyptyque Baroncelli (v. 1334). Tempera sur bois, 185 × 323 cm, Chapelle Baroncelli, basilique Santa Croce, Florence. Ce polyptyque se trouve toujours à son emplacement initial et porte le nom du commanditaire, la famille Baroncelli. La scène centrale représente le couronnement de la Vierge par son fils Jésus-Christ. Sous les autres ogives, une multitude de personnages contemplent le spectacle.

 

Giotto. Polyptyque Baroncelli, détail (v. 1334)

Giotto. Polyptyque Baroncelli, détail (v. 1334). Traditionnellement, des anges musiciens et des saints participent à la cérémonie céleste.

Maître du Haut Rhin. Le Jardin de Paradis (v. 1410-20)

Maître du Haut Rhin. Le Jardin de Paradis (v. 1410-20). Technique mixte sur bois, 26,3 × 33,4 cm, Städelsches Kunstinstitut und Städtische Galerie, Francfort-sur-le-Main. Cet artiste non identifié travaillait en Rhénanie et plus particulièrement à Strasbourg. Le Jardin de Paradis comporte tous les éléments emblématiques du gothique international : couleurs pures, élégance un peu maniérée des gestes, visages idéalisés (les adultes ont des visages d'enfants). L'atmosphère est évidemment très paisible. La Vierge est représentée lisant et l'Enfant Jésus jouant au premier plan. A droite, l'archange saint Michel porte des ailes. Les personnages baignent dans un jardin luxuriant totalement idéalisé, mais les espèces végétales sont reconnaissables (muguet par exemple au premier plan). Cette association de détails réalistes fondus dans un ensemble cherchant l'idéal caractérise tout particulièrement ce style international.

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Analyse détaillée

 

Jardin de Paradis. La sainte et Jésus

Maître du Haut Rhin. Le Jardin de Paradis. La sainte et Jésus (détail). La Vierge Marie lit la Bible et l'enfant Jésus joue du psaltérion, instrument de musique à cordes du Moyen Âge. La personne qui joue avec l'enfant pourrait être sainte Catherine ou sainte Cécile.

Titien. Les trois âges de l'homme (v. 1512)

Titien. Les trois âges de l'homme (v. 1512). Huile sur toile, 90 × 152 cm, National Gallery of Scotland, Edimbourg. Pour ce qui est du thème et de la mystérieuse poésie qui se dégage du tableau, l'influence de Giorgione est évidente sur le jeune Titien (environ 24 ans). Mais Titien possède son propre registre pictural : couleurs plus vives et luminosité. L’âge de l’amour, au premier plan, est aussi celui de la musique.

Lavinia Fontana. Autoportrait au clavecin (1577)

Lavinia Fontana. Autoportrait au clavecin (1577). Huile sur toile, 27 × 24 cm, Accademia di San Luca, Rome. Lavinia Fontana (1552-1614), l’une des rares femmes peintres du 16e siècle, jouait également du clavecin car elle avait reçu de son père, lui-même peintre, une éducation artistique soignée.

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Caravage. Les musiciens (1597)

Caravage. Les musiciens (1597). Huile sur toile, 92 × 118,5 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Caravage cherche à représenter un groupe de personnes en vue d'une association allégorique musique-amour. Le joueur de luth accorde son instrument. Le personnage se trouvant derrière lui pourrait être un autoportrait du jeune Caravage. Le musicien vu de dos déchiffre une partition. Enfin, à gauche, un Cupidon ailé tient une grappe de raisin.

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Hals. Bouffon au luth (1623-24)

Frans Hals. Bouffon au luth (1623-24). Huile sur toile, 70 × 62 cm, Musée du Louvre, Paris. « S'agit-il d'un simple musicien en représentation ? Tient-il le rôle d'un bouffon comme a pu le faire croire son extrême jovialité ? Ou bien est-il une figure de théâtre comme l'indiquerait son élégant et archaïsant costume de fantaisie (du XVIe siècle) ? [...] En fait ces tableaux, qui appartiennent à ce que l'on nomme le portrait de genre, étaient bien souvent le support d'une réflexion morale sur les plaisirs des sens et leurs dangers. Ainsi ce luthiste pourrait-il être une allégorie de l'ouïe ou bien encore une leçon sur la vanité de la musique, éphémère par essence. » (Notice musée du Louvre)

Vermeer. Le Concert (1664-67)

Vermeer. Le concert (1664-67). Huile sur toile, 69 × 63 cm, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston. La jeune femme joue du clavecin et l'homme de dos du luth. Le tableau sur le mur à droite est L'Entremetteuse de Dirck van Baburen (1595-1624) peintre néerlandais du courant baroque. Ce tableau de Vermeer a été volé en 1990 au musée Isabella Stewart Gardner de Boston et n'a pas été retrouvé depuis.

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Watteau. La Gamme d'amour, 1717

Antoine Watteau. La gamme d'amour (1717). Huile sur toile, 51,3 × 59,4 cm, National Gallery, Londres. Au début du 18e siècle, la guitare remplace le luth. Cet instrument à la mode apparaît dans un certain nombre de toiles de Watteau. Le tableau correspond au moment précédant immédiatement la représentation musicale : la chanteuse donne le ton initial et l'accompagnateur trouve l'accord correspondant. La composition en diagonale sur fond de paysage idyllique se caractérise par les couleurs pastel et le soin apporté à la restitution des tissus moirés.

Fragonard. La Leçon de Musique, 1769

Jean-Honoré Fragonard. La Leçon de Musique (1769). Huile sur toile, 110 × 120 cm, musée du Louvre, Paris. « Le jeune professeur de musique courtise son élève : ce thème, souvent traité par les peintres hollandais, baigne ici dans une atmosphère de rêverie amoureuse. "Toile précoce et inachevée" ou "esquisse tardive", le tableau déroute encore les spécialistes. » (Notice musée du Louvre)

Auguste Renoir. Jeunes filles au piano (1892)

Auguste Renoir. Jeunes filles au piano (1892). Huile sur toile, 116 × 90 cm, musée d'Orsay, Paris. Avec l’appui de Stéphane Mallarmé, le tableau fut acquis par l’État et placé au musée du Luxembourg. « Se souvenant d'un thème classique particulièrement apprécié de la peinture française du XVIIIe siècle, notamment Fragonard, Renoir cherche à peindre un monde idéal, peuplé de jeunes filles gracieuses. Mais méprisant le simple pastiche, il veut être aussi le peintre de son temps et nous offre l'évocation d'un intérieur bourgeois élégant et feutré. » (Commentaire musée d’Orsay)

Chagall. Le Violoniste, 1912

Marc Chagall. Le Violoniste (1912). Huile sur toile, 188 × 158 cm, Stedelijk Museum, Amsterdam. Marc Chagall (1887-1985), peintre d’origine russe, arrive en France en 1910. Naturalisé français en 1937, il est une des plus fortes personnalités de la peinture du 20e siècle. Inclassable, on peut cependant noter dans son œuvre l’influence du cubisme et du surréalisme. Chagall a tout le charme d’un contemplateur du monde qui évoque parfois avec nostalgie la Biélorussie de ses origines.

Rufino Tamayo. Le femme avec un masque rouge (1940)

Rufino Tamayo. La femme au masque rouge (1940).  Rufino Tamayo (1899-1991), d'origine zapotèque, crée un style qui lui est propre en s'inspirant à la fois du cubisme, du surréalisme et de l'art populaire maya et aztèque. Son œuvre très poétique est caractérisé par des couleurs vives et contrastantes et des figures sculpturales inspirées de l'art précolombien.

 

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