Noli me Tangere. 10 chefs-d’œuvre

 
 

Patrick AULNAS

La tradition chrétienne relate l’épisode Noli me tangere (Ne me touche pas ou Ne me retiens pas) de la façon suivante. Le dimanche de Pâques, c'est-à-dire trois jours après la crucifixion, Marie Madeleine (Marie de Magdala), disciple de Jésus, se rend au tombeau du Christ afin de se recueillir. Elle se penche à l’intérieur du tombeau et s’aperçoit que le corps de Jésus a disparu. A sa place, se trouvent deux anges vêtus de blanc qui lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? ». Marie Madeleine répond : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. » A ce moment, Marie Madeleine se retourne et voit un homme qu’elle prend pour un jardinier car il a une bêche sur l’épaule. L’homme dit : « Marie ! » et elle répond : « Maître ! ». Alors Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". » (Évangile selon saint Jean, chapitre 20, versets 11 à 18)

Ces paroles du Christ ont souvent été commentées par les exégètes de la Bible, et parfois de façon savante. Mais leur signification première est assez évidente. La vie terrestre du Christ est achevée. N’étant pas un homme ordinaire, mais le fils de Dieu, sa résurrection lui permet de prononcer ces dernières paroles indiquant qu’il reste présent. Marie Madeleine ne doit pas le retenir car il n’appartient plus au monde des vivants. Elle doit aller prévenir les disciples que le Christ est monté auprès de son Père, leur Dieu.

Cette scène a souvent été représentée en peinture depuis la pré-Renaissance italienne. En voici dix exemples majeurs du 14e au 19e siècle.

 

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Giotto. Noli me tangere (1304-06)

Giotto
Noli me tangere (1304-06)
Fresque, 200 × 185 cm, Chapelle Scrovegni, Padoue.
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Giotto di Bondone (v. 1267-1337) est l’un des fondateurs de la grande aventure artistique occidentale qui commence au 14e siècle en Italie pour se terminer au 19e siècle. La peinture avait jusqu’à lui une ambition principalement décorative (palais, églises) ; il propose de lui associer une dimension expressive.
A gauche, deux anges sont assis sur le tombeau du Christ ouvert. Il vient de ressusciter. A droite, Marie Madeleine à genoux implore le Christ, mais celui-ci l’arrête d’un geste de la main en prononçant les paroles : Noli me tangere. Des soldats sont endormis au pied du tombeau Un paysage rocheux avec quelques éléments schématiques de végétation constitue l’arrière-plan. Le ciel d’un bleu profond représente la moitié de la surface de la fresque. La tête des personnages sacrés est entourée d’un nimbe, disque de lumière permettant de les distinguer des humains. Le Christ porte un étendard sur lequel est inscrit : « Victor Mortis » (Vainqueur de la mort).
La peinture de Giotto marque une évolution importante, non pas tant sur le plan technique que d’un point de vue sémantique. La perspective reste réduite à des tentatives, qui apparaissent par exemple avec le parallélépipède du tombeau ou encore avec les arbres lointains dessinés plus petits. Mais avec ces moyens limités, le peintre entend donner un sens nouveau à l’image créée. Les dieux et les saints ne sont plus des figures hautaines et inaccessibles ; ils partagent les sentiments des hommes et comprennent leurs faiblesses.

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Fra Angelico. Fresques de San Marco. Noli me tangere (1440-41)

Fra Angelico
Fresques de San Marco. Noli me tangere (1440-41)
Fresque, 166 × 125 cm, Couvent San Marco, Florence.

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Guido di Pietro (v. 1400-1455), moine dominicain ayant le génie de la peinture, fut appelé Fra Angelico (Frère Angelico) après sa mort et reste célèbre aujourd’hui sous ce pseudonyme. Noli me Tangere est un élément d’un ensemble de fresques réalisées par l’artiste au couvent San Marco de Florence.
Fra Angelico traduit le message spirituel du Christ par une composition simple mais ambitieuse par son contenu émotionnel. A gauche, le tombeau ouvert duquel Jésus est sorti, est creusé dans la roche. Les deux personnages ont des postures indiquant un élan interrompu. Marie Madeleine a été surprise en reconnaissant le Christ et s’est agenouillée. Elle tente de s’approcher de lui mais les paroles qu’il prononce l’arrêtent. Jésus est représenté dans une posture qui est proche de la lévitation. Les deux pieds sont inversés et, malgré la bêche qu’il porte sur l’épaule, son attitude est celle de la distance bienveillante et du départ. Il arrête la main de Marie Madeleine, avec un geste à la fois doux et majestueux pour signifier qu’il n’appartient plus au royaume des vivants.
Les deux figures ont été placées dans un jardin entouré de palissades, visibles à l’arrière-plan. La végétation abondante et le sol entièrement recouvert d’espèces florales constituent un choix esthétique courant au 15e siècle. Les artistes n’avaient aucune connaissance géographique précise et imaginaient l’environnement naturel en fonction de ce qu’ils observaient dans leur propre contrée. Seul le palmier évoque la Palestine au climat sec.

 

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Martin Schongauer. Retable des Dominicains, détail (v. 1480)

Martin Schongauer
Retable des Dominicains, Noli me tangere (v. 1480)
Huile sur bois, musée Unterlinden, Colmar.

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Martin Schongauer (v. 1445-1491) appartient à un courant de la fin du 15e siècle qualifié d’École du Haut-Rhin. Caspar Isenmann et Schongauer, son élève, sont les deux plus grands peintres de ce courant, caractérisé par l’alliance de la grâce du Gothique international et du réalisme des primitifs flamands. Le premier élément apparaît dans les deux figures aux longs doigts effilés qui ne se touchent pas. Le peintre néglige tout réalisme pour rechercher l’élégance et la délicatesse. Il n’en est pas de même pour le paysage d’arrière-plan avec sa porte en bois, son arbre et son treillage minutieusement analysés.
L’alliance paradoxale de la naïveté enfantine des figures et du soin apporté à la représentation des détails de l’environnement donne à cette peinture une dimension poétique unique.

 

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Titien. Noli me Tangere (v. 1514)

Titien
Noli me tangere (v. 1514)
Huile sur toile, 110,5 × 91,9 cm, National Gallery, Londres.
Image HD sur GOOGLE ARTS & CULTURE et NATIONAL GALLERY
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Titien reste dans l'histoire l'un des grands maîtres de la Haute Renaissance, l'un des géants de l'art du  16e siècle. Il place la scène Noli me tangere dans un paysage profond qui lui permet de déployer son art de la composition et son génie de la couleur. Ce paysage est caractéristique du début du 16e siècle par son découpage en trois zones horizontales associées à des dominantes chromatiques. La terre observable, avec ses constructions, sa végétation et ses troupeaux est placée dans les deux-tiers inférieurs du tableau avec des ocres et des verts. Le paysage lointain est constitué par une bande bleu-gris séparée du ciel ennuagé, troisième zone, par une ligne d’horizon très apparente. Les peintres de cette époque utilisent systématiquement la perspective atmosphérique pour donner de la profondeur à la composition : le paysage devient de plus en plus indistinct vers l’horizon et se transforme en une grisaille s’éclaircissant et se confondant avec le ciel.
Titien innove en dénudant le Christ, ce que ne faisaient pas ses prédécesseurs. Jésus porte seulement le linceul blanc qui le recouvrait dans la tombe. Le peintre insiste sur le drapé qui répond à celui du vêtement également très simple de Marie Madeleine.
La position des corps a été soigneusement étudiée par Titien. Le geste d’évitement conduit le Christ à une position en courbe légère symbolisant parfaitement la douceur du refus. Marie Madeleine, agenouillée sur le sol en position d’imploration, regarde le visage du Christ au-dessus d’elle. Le peintre l’a placée dans l’axe de la diagonale du tableau.

 

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Bronzino. Noli me tangere (1561)

Agnolo Bronzino
Noli me tangere (1561)
Huile sur bois, 291 × 195 cm, musée du Louvre.
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Agnolo Bronzino (1503-1572) subit fortement l’influence de Jocopo da Pontormo, auquel il fut très attaché. Pontormo est un pionnier du maniérisme qui a été conquis par cet aspect de la peinture de Michel-Ange, qu’il souhaite développer. Bronzino, virtuose de la couleur, associe les personnages aux chairs lisses et nacrées aux étoffes aux couleurs vives traitées avec de superbes dégradés. Il y ajoute la spécificité maniériste de l’animation de la composition : accentuation artificielle des mouvements, mimiques appuyées. Le charme insidieux qui séduisait l’élite culturelle de l’époque joue encore : Bronzino est un grand maître de la bella maniera.
Pour traiter la scène Noli me tangere, Bronzino n’a pas hésité à accentuer jusqu’à l’outrance les postures. On ne trouvera pas plus… maniériste dans la peinture occidentale. Le Christ, presque nu, produit visiblement un effort considérable pour éviter le contact avec Marie Madeleine. La théâtralité de l’imploration de Marie Madeleine lui répond. Il s’agit effectivement d’une scène de théâtre, d’un clin d’œil à l’élite cultivée de l’époque, un peu lasse de la doxa classique du 16e siècle.

 

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Fede Galizia. Noli me Tangere (1616)Fede Galizia
Noli me tangere (1616)
Huile sur toile, 313 × 199 cm, Pinacoteca, Brera.

Image HD sur BRERA PINACOTECA

 

Fille et élève d’un peintre miniaturiste italien, Fede Galizia est surtout connue pour ses natures mortes. Ce Noli me tangere fait partie des quelques scènes religieuses peintes par l’artiste. Synthèse atypique d’un d’arrière-plan rappelant les paysages du début du 16e siècle et de deux figures influencées par le maniérisme de la fin de ce même siècle, cette immense composition a été réalisée pour l’autel principal de l’église Santa Maria Maddalena de Milan. Il s’agissait donc d’un retable d’autel, qui dut être transféré à la Gallerie dell’Accademia de Venise puis dans l’église Santo Stefano de la même ville à la suite de la démolition de l’église milanaise en 1798. La Pinacoteca de Brera acquiert le tableau en 2009 et le restaure afin de le rendre à nouveau conforme à l’original.
Il est tout à fait exceptionnel, et peut être s’agit-il d’un cas unique, qu’une femme peigne une scène religieuse de cette ampleur au début du 17e siècle. Fede Galizia avait donc la confiance des grands commanditaires.

 

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Laurent de la Hyre. Noli me tangere ou L'Apparition du Christ à sainte Madeleine (1656)

Laurent de la Hyre
Noli me tangere ou L'Apparition du Christ à Madeleine (1656)
Huile sur toile, 188,2 × 204,4 cm, musée de Grenoble.
Image HD sur Flickr
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Laurent de la Hyre, l’un des précurseurs du classicisme français, fit partie en 1648 des membres fondateurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture. D’emblée, deux caractéristiques de son Noli me Tangere frappent l’observateur : les couleurs et la position des personnages. L’utilisation du bleu et de l’orange, deux couleurs complémentaires, instaure un dialogue visuel fort entre les deux figures. Le bleu de la tunique du Christ, couramment utilisé par le peintre, est obtenu en mélangeant du lapis-lazuli et de l’indigo. Le tableau n’étant pas très éloigné du carré, les figures ont pu être positionnées selon la diagonale. Le dos de Marie Madeleine et le bras du Christ suivent exactement cet axe oblique.
Conformément aux préceptes du classicisme, le paysage d’arrière-plan est traité, d’un point de vue chromatique, avec beaucoup de retenue en utilisant des nuances sages de brun et de vert faisant éclater le bleu et l’orange des tuniques. Les abrupts rocheux permettent de jouer sur le clair-obscur : la luminosité du ciel s’oppose à l’ombre épaisse de l’anfractuosité rocheuse où se trouve la tombe du Christ.
D’une manière générale, dans l’iconographie, le Christ et Marie Madeleine restent à distance plus ou moins importante.
Laurent de la Hyre choisit un Christ qui ne se contente pas d’éloigner Madeleine. Il lui effleure le front pour masquer son regard, geste symbolisant son caractère divin et céleste par opposition au caractère profane et terrestre de Madeleine.

 

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Lorrain. Paysage avec la scène Noli Me Tangere (1681)

Claude Lorrain
Paysage avec la scène Noli me tangere (1681)
Huile sur toile, 84,5 × 141 cm, Städelsches Kunstinstitut, Francfort.

 

Claude Gelée, dit Le Lorrain, signe ses œuvres en choisissant son patronyme ou son surnom. Il est considéré comme le représentant le plus éminent du paysage classique, admiré et copié par des générations de paysagistes, jusqu’au néoclassicisme de le fin du 18e siècle. Mais classicisme oblige, il fallait bien que l’Antiquité et la religion aient une place dans l’œuvre du grand maître du paysage classique.
La scène Noli me tangere n’est donc ici qu’un prétexte pour peindre un vaste paysage tout en se plaçant au sommet de la hiérarchie des genres, imposée par l’Académie royale de peinture et de sculpture. La peinture mythologique et religieuse était le saint Graal qu’il fallait atteindre pour appartenir à l’élite du monde de l’art.
Le Christ est sorti du tombeau ouvert sur la droite, où apparaît un ange, et il a rencontré Marie Madeleine, agenouillée à distance de lui. Ces éléments narratifs baignent dans un paysage profond caractérisé par le contre-jour. La lumière vient du ciel situé à l’arrière-plan et laisse dans l’ombre les figures bibliques. Les arbres jouent un rôle essentiel dans la composition par leur sombre verticalité se détachant sur la luminosité céleste. Les hommes de cette époque étaient profondément croyants et il ne fait pas de doute que le ciel infini de Lorrain symbolise le paradis de la religion chrétienne.
Peu après avoir peint Noli me tangere, Claude Lorrain devait mourir en 1682 à Rome, où il avait vécu la plus grande partie de sa vie. La dimension spirituelle de ce paysage n’en est que plus évidente.

 

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Carle Van Loo. Noli me tangere (1735)

Carle Van Loo
Noli me tangere (1735)
Huile sur toile, 68 × 51 cm, collection particulière.

 

Carle van Loo est un représentant éminent du style rococo qui domine la peinture française sous le règne de Louis XV. L’éclectisme de son œuvre permet de mesurer ses capacités : scènes mythologiques et religieuses, portraits, scènes de genre. De son vivant, son prestige est considérable. Les commandes lui viennent du roi et de la manufacture des Gobelins ainsi que de la haute aristocratie.
Son Noli me Tangere emprunte au baroque par l’accentuation du clair-obscur et le cadre resserré sur les deux figures. Il s’agit d’un choix exactement contraire à celui de Claude Lorrain dans l’œuvre ci-dessus. Van Loo se concentre sur les émotions des personnages, très proches l’un de l’autre, la spiritualité devant dès lors être suggérée par l’auréole de lumière entourant la tête du Christ. Cette symbolique de la sainteté ou de la divinité avait été abandonnée par les peintres dès le 16e siècle et il est donc assez surprenant de la retrouver dans la première moitié du 18e. Selon ses contemporains, Van Loo était très influençable et pouvait modifier une de ses œuvres sur une simple suggestion. Personne ne sait s’il en a été ainsi pour cette auréole, mais il n’est pas interdit de penser qu’elle est de trop. La composition aurait gagné en puissance avec davantage de sobriété.

 

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James Tissot. Noli me tangere (1886-94)

James Tissot
Noli me tangere (1886-94)
Gouache sur vélin, 28,3 × 19,1 cm, Brooklyn Museum, New York.

 

James Tissot était un fervent catholique. Son parcours s’achève par la création de centaines d’illustrations de la Bible cherchant à placer les scènes religieuses dans leur cadre humain et géographique d’origine. Pour y parvenir, il voyage à plusieurs reprises au Moyen-Orient. Cette quête d’authenticité spirituelle ne lui aliène pas la faveur du public qu’il avait acquise par des scènes retraçant le mode de vie de la bourgeoisie fortunée. Exposition et livre des scènes bibliques de Tissot remportèrent un grand succès.
A la fin du 19e siècle, le traitement de la scène devait être radicalement différent des précédents historiques. Le Christ est donc totalement enveloppé dans son linceul et Marie Madeleine pousse l’imploration jusqu’à la position allongée sur des marches rocheuses, en contrebas du Christ. Contrairement à ses prédécesseurs, qui transposaient la scène dans le paysage qui leur était familier, Tissot tient compte du climat méditerranéen avec deux oliviers encadrant la composition et une végétation rare et rase poussant sur un sol aride.
En supposant que la scène biblique ait eu lieu, Tissot s’en rapproche par le réalisme. Marie Madeleine ne peut qu’être dans un état de sidération en rencontrant le Christ ressuscité car il devient un dieu. Elle se jette donc à ses pieds.