Laurent de la Hyre. Noli me tangere (1656)

 
 

Laurent de la Hyre s’inscrit dans l’histoire de l’art comme l’un des précurseurs du classicisme français. Il fit partie en 1648 des membres fondateurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture. L’épisode Noli me tangere permet de mettre en évidence les particularités de la manière classique car de nombreuses versions existent depuis le Moyen Âge.

 

 

Laurent de la Hyre. Noli me tangere ou L'Apparition du Christ à sainte Madeleine (1656)

Laurent de la Hyre. Noli me tangere ou L'Apparition du Christ à Madeleine (1656)

Huile sur toile, 188,2 × 204,4 cm, musée de Grenoble

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L’épisode biblique Noli me Tangere

La tradition chrétienne relate l’épisode Noli me tangere de la façon suivante. Le dimanche de Pâques, c'est-à-dire trois jours après la crucifixion, Marie-Madeleine (Marie de Magdala), disciple de Jésus, se rend au tombeau du Christ afin de se recueillir. Elle se penche à l’intérieur du tombeau et s’aperçoit que le corps de Jésus a disparu. A sa place, se trouvent deux anges vêtus de blanc qui lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? ». Marie-Madeleine répond : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. » A ce moment, Marie-Madeleine se retourne et voit un homme qu’elle prend pour un jardinier car il a une bêche sur l’épaule. L’homme dit : « Marie ! » et elle répond : « Maître ! ». Alors Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". » (Évangile selon saint Jean, chapitre 20, versets 11 à 18)

 

 

Laurent de la Hyre. Noli me tangere, détail (1656)

Laurent de la Hyre. Noli me tangere, détail (1656)

 

Laurent de la Hyre a choisi de représenter le moment où Jésus prononce ces paroles souvent commentées par les exégètes de la Bible, et parfois de façon savante. Mais leur signification première est assez évidente. La vie terrestre du Christ est achevée. N’étant pas un homme ordinaire, mais le fils de Dieu, sa résurrection lui permet de prononcer ces dernières paroles indiquant qu’il reste présent. Marie-Madeleine ne doit pas le retenir car il n’appartient plus au monde des vivants. Elle doit aller prévenir les disciples que le Christ est monté auprès de son Père, leur Dieu.

 

Analyse de l’œuvre

Le tableau a été commandé par le monastère de la Grande Chartreuse, maison-mère de l’ordre des Chartreux, situé en Isère (France). Le monastère avait commandé un autre tableau sur le thème de la résurrection du Christ, destiné à servir de pendant au Noli me tangere. Il s’agit de L’Apparition du Christ aux pèlerins d’Emmaüs, également peint en 1656 par Laurent de la Hyre. Les deux œuvres constituent les ultimes réalisations de l’artiste, décédé le 28 décembre 1656.

 

 

Laurent de la Hyre. L’Apparition du Christ aux pèlerins d’Emmaüs (1656)

Laurent de la Hyre. L’Apparition du Christ aux pèlerins d’Emmaüs (1656)

Huile sur toile, 162,5 × 178,5 cm, musée de Grenoble

 

D’emblée, deux caractéristiques du Noli me Tangere frappent l’observateur : les couleurs et la position des personnages. L’utilisation du bleu et de l’orange, deux couleurs complémentaires, instaure un dialogue visuel fort entre les deux figures. Le bleu de la tunique du Christ, couramment utilisé par La Hyre, est obtenu en mélangeant du lapis-lazuli et de l’indigo. Le tableau n’étant pas très éloigné du carré, le peintre a pu positionner les figures selon la diagonale. Le dos de Marie-Madeleine et le bras du Christ suivent exactement cet axe oblique.

La scène religieuse a été placée dans un paysage montagneux comportant quelques conifères, qui ressemble beaucoup à celui de l’Isère où est implanté le monastère commanditaire. Celui-ci est probablement à l’origine de ce choix, car La Hyre n’a jamais quitté Paris et ne connaissait pas les Alpes. Conformément à la doxa classique, ce paysage est traité, d’un point de vue chromatique, avec beaucoup de retenue en utilisant des nuances sages de brun et de vert faisant éclater les couleurs bleue et orange des tuniques. Les abrupts rocheux permettent de jouer sur le clair-obscur : la luminosité du ciel s’oppose à l’ombre épaisse de l’anfractuosité rocheuse où se trouve la tombe du Christ. Un seul ange vêtu de blanc apparaît sur le tombeau d’où le Christ ressuscité vient de sortir, alors que selon le récit de saint Jean ils étaient deux.

 

 

Laurent de la Hyre. Noli me tangere, détail (1656)

Laurent de la Hyre. Noli me tangere, détail (1656)

 

La position du Christ varie selon les représentations de la scène Noli me tangere. Laurent de la Hyre choisit un Christ qui ne se contente pas d’éloigner Madeleine. Il lui effleure le front pour masquer son regard, geste symbolisant son caractère divin et céleste par opposition au caractère profane et terrestre de Madeleine.

 

 

Laurent de la Hyre. Noli me tangere, détail (1656)

Laurent de la Hyre. Noli me tangere, détail (1656)

 

D’une manière générale, dans l’iconographie, le Christ et Marie-Madeleine restent à distance plus ou moins importante (voir ci-après quelques exemples). Il est plus rare que la main du Christ effleure le front de Madeleine pour lui couvrir les yeux. De ce point du vue, comme à beaucoup d’autres, le tableau le plus proche de celui de La Hyre est celui d’Eustache Le Sueur :

 

 

Eustache Le Sueur. L'Apparition du Christ à Madeleine (1651)

Eustache Le Sueur. L'Apparition du Christ à Madeleine ou Noli me tangere (1651)

Huile sur toile, 145 × 129 cm, musée de Grenoble

 

Ce tableau, antérieur à celui de La Hyre, a été exécuté pour la chapelle de la Madeleine du couvent des Chartreux de Paris. Les couleurs complémentaires des tuniques, la composition en oblique, l’arrière-plan montagneux et arboré se retrouvent dans les deux œuvres. La Hyre a-t-il vu le tableau de Le Sueur avant de réaliser le sien ? C’est tout à fait envisageable puisqu’il se trouvait à Paris et que les moines Chartreux pouvaient le donner en exemple.

Toutes les caractéristiques du classicisme français apparaissent dans le Noli me tangere de La Hyre, comme dans celui de Le Sueur : la rigueur de la composition, l’expression sereine des sentiments, la palette très réfléchie. Les deux toiles méritent ainsi de figurer parmi les chefs-d’œuvre d’une scène très souvent traitée.

 

Autres compositions sur le même thème

Le thème Noli me tangere a inspiré de nombreux peintres. La résurrection du Christ est en effet un épisode connu de tous les chrétiens et possède des caractéristiques intrinsèques facilitant une visualisation : simplicité de la composition (deux personnages), postures des deux protagonistes, émotion de Marie-Madeleine, Jésus-Christ ressuscité mais rejoignant le Père, donc gardant une distance avec les humains.

Giotto. Noli me tangere, détail (v. 1320)

Giotto. Noli me tangere (v. 1320). Fresque, Basilique Saint-François d'Assise, église inférieure. Le pré-Renaissance italienne, dont Giotto est le plus grand peintre, commence à humaniser les personnages bibliques en leur attribuant des émotions humaines, ce qui était proscrit au Moyen Âge.

Fra Angelico. Fresques de San Marco. Noli me tangere (1440-41)

Fra Angelico. Noli me tangere (1440-41). Fresque, 166 × 125 cm, Couvent San Marco, Florence. Fra Angelico traduit le message spirituel par une composition simple mais ambitieuse par son contenu émotionnel. A gauche, le tombeau ouvert duquel Jésus est sorti, est creusé dans la roche. Les deux personnages ont des postures indiquant un élan interrompu.

Analyse détaillée

Titien. Noli me Tangere (v. 1514)

Titien. Noli me tangere (1511-12). Huile sur toile, 109 × 91 cm, National Gallery, Londres. Le jeune Titien place la scène biblique dans un magnifique paysage idéalisée lui permettant de déployer tout son talent de coloriste.

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Analyse détaillée

Corrège. Noli me tangere (v. 1525)

Corrège. Noli me tangere (v. 1525). Huile sur bois, transféré sur toile, 130 × 103 cm, Musée du Prado, Madrid. Le mouvement (les deux bras du Christ et le bras de Marie-Madeleine) suit approximativement la diagonale du tableau. Le paysage en arrière-plan, avec le jour qui se lève, semble inspiré de Léonard de Vinci.

Bronzino. Noli me tangere (1561)

Agnolo Bronzino. Noli me tangere (1561). Huile sur bois, 291 × 195 cm, musée du Louvre, Paris. Maniérisme oblige, l'essentiel ici est dans les postures des personnages : déhanchement du Christ pour éviter Marie-Madeleine, révérence de cette dernière. Mais la réussite chromatique est totale : figures et arrière-plan.

Nicolas Poussin. Noli me tangere (1653)

Nicolas Poussin. Noli me tangere (1653). Huile sur bois, 47 × 39 cm, musée du Prado, Madrid. Le Christ de Poussin est un bel homme ordinaire par l’apparence, spiritualisé par la posture de dévotion de Marie-Madeleine.

Lorrain. Paysage avec la scène Noli Me Tangere (1681)

Claude Lorrain. Paysage avec la scène Noli me tangere (1681). Huile sur toile, 84,5 × 141 cm, Städelsches Kunstinstitut, Francfort. Claude Lorrain, grand paysagiste du 17e siècle, utilisait des épisodes religieux ou mythologiques pour placer des personnages dans ses paysages.

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