Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons (1646)

 

Patrick AULNAS

Gérard Dou, spécialisé dans les scènes de genre, connaissait une célébrité considérable aux Pays-Bas au 17e siècle. Il fut oublié par la suite, mais sa peinture minutieuse et délicate, dite fijnschilderei (peinture fine), proche de la technique de l'enluminure de manuscrits, a retrouvé aujourd’hui la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art.

 

 

Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons (1646)

Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons (1646)
Huile sur bois, 20,8 × 16,9 cm, Royal Collection of the United Kingdom, Londres.
Image HD sur GOOGLE ARTS & CULTURE

 

Contexte historique

Le protestantisme, qui naît au 16e siècle en Europe, explique les évolutions divergentes des disciplines artistiques. L’Europe du sud reste catholique mais l’Europe du nord accueille le protestantisme, sans pour autant interdire le catholicisme. Au milieu du 17e siècle l’influence calviniste prédominait aux Pays-Bas et les élites politiques et économiques adhéraient majoritairement à la religion réformée. L’éthique calviniste, qui privilégie le travail et l’épargne, est à la base de l’émergence et de la réussite historique d’un capitalisme productif et commercial qui subsiste encore largement de nos jours. Une bourgeoisie aisée apparaît donc dès le 17e siècle aux Pays-Bas et s’intéresse à la peinture. Son environnement immédiat l’attire davantage que les dieux et déesses antiques ou les scènes bibliques qui constituaient les thèmes courants les plus valorisés.

La scène de genre est appréciée car elle représente souvent le travail manuel ou celui des professions libérales (médecins, dentistes) ou encore les vertus domestiques. Une production considérable apparaît et fait la fortune de certains peintres talentueux comme Gérard Dou (Gerrit Dou en néerlandais), considéré à cette époque comme un très grand artiste. Pendant ce temps, le baroque naît en Europe du sud (Italie, Espagne France), sous l’influence de l’Église catholique. Par ses commandes, cette dernière incite les artistes à réaliser des œuvres religieuses marquantes pouvant jouer un rôle de propagande en faveur du catholicisme.

Une œuvre comme Jeune fille hachant des oignons, autrefois intitulée Le hachis d’oignons, apparaît ainsi particulièrement représentative d’un courant important de la peinture néerlandaise du 17e siècle. Le tableau a figuré dans diverses collections françaises au 18e siècle (Gaignat, Choiseul, Prince de Conti, Choiseul-Praslin) avant d’entrer dans la collection de Jan Gildemeester à Amsterdam puis dans celle de Francis Baring (1740-1810) à Londres. En 1814, l’œuvre fut achetée par le roi George IV (1762-1830) à Thomas Baring (1772-1848), fils de Francis Baring, avec un ensemble de 86 peintures hollandaises et flamandes.

 

Analyse de l’œuvre

Ce tableau sur bois de très petites dimensions (21 × 17 cm) surprend immédiatement par le travail méticuleux de finition. Les personnages et les objets représentés ont été reproduits après une observation minutieuse. Aucune touche de peinture n’est apparente, comme si la surface avait été émaillée. Jeune fille hachant des oignons est en effet une réalisation du chef de file de l’école des fijnchilders ou peintres de la finesse. Quelques détails permettront d’apprécier cette finesse.

 

 

Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons, détail

Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons, détail

 

 

 

Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons, détail

Gérard Dou. Jeune fille hachant des oignons, détail

 

 

Ces deux agrandissements ont une largeur réelle sur le panneau de bois d’environ 6 cm. Pourtant, aucune touche de peinture n’est visible et les reflets de la lumière ainsi que les détails (cheveux, coiffe, métal, oignons, osier) sont traités avec une précision d’orfèvre. Voilà ce qu’appréciaient les contemporains et nous ne pouvons que saluer l’exceptionnelle réussite de cet artiste par rapport aux attentes de son époque.

L’utilisation du clair-obscur constitue le second aspect notable de la composition. La lumière venant de la fenêtre de gauche éclaire la scène principale et surtout le visage de la cuisinière. Le reste de la pièce reste dans l’ombre. Caravage fut l’un des premiers artistes à utiliser systématiquement et de façon très appuyée cette technique à la fin du 16e siècle. Il cherchait par le contraste ombre-lumière à accentuer l’aspect émotionnel de l’œuvre. Toute la peinture baroque des 17e et 18e siècles poursuivra dans cette voie et Gérard Dou ne fait ici que se glisser dans les pas de son maître Rembrandt.

L’interprétation du tableau est duale. Au premier degré, il s’agit d’une cuisinière surprise dans sa tâche par une personne arrivant dans la cuisine et qu’elle interroge du regard. L’enfant permet d’animer la composition et de symboliser la candeur aux côtés d’une jeune fille expérimentée qui exécute son travail. Mais selon l’analyse des spécialistes de la Royal Collection, un second degré d’interprétation est possible. Toute une symbolique sexuelle se cache dans les objets représentés. Cette interprétation est corroborée par la littérature comique de l’époque qui mettait fréquemment en scène des cuisinières lascives. La volaille suspendue pourrait être une allusion à l’acte sexuel car le mot néerlandais vogel (oiseau) était utilisé en argot pour évoquer la copulation. La cage vide placée derrière la jeune fille pourrait signifier la perte de la virginité. Le pilon et le mortier placés sur la cheminée renverraient aux organes sexuels. Enfin, la cuisinière regarde le spectateur tout en coupant des oignons, considérés depuis l’Antiquité comme un aphrodisiaque.

Cette interprétation correspond également à une estampe réalisée au début du 18e siècle par le graveur français Louis Surugue (1686-1762) à partir du tableau de Gérard Dou. Voici cette estampe, dont l’image est inversée :

 

 

Louis Surugue. Jeune fille hachant des oignons (1724)

Louis Surugue. Jeune fille hachant des oignons (1724)
Estampe sur papier, 30,7 × 22,3 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

 

 

Les quatre vers inscrits au-dessous de l’image sont les suivants :

Je veux bien croire que vous estes
Sçavante en l’art friand d’apprêter les ragouts
Mais je me sens encor plus d’appetit pour vous
Que pour le ragoût que vous faites

 

 

Louis Surugue. Jeune fille hachant des oignons, détail (1724)

Louis Surugue. Jeune fille hachant des oignons, détail (1724)

 

 

Nous voyons plutôt aujourd’hui cette cuisinière comme un être vulnérable car son regard exprime l’inquiétude sinon la crainte. La division de la société en ordres (noblesse, clergé, tiers-état)  plaçait les serviteurs des maisons bourgeoises et des palais de la noblesse dans une situation de dépendance complète à l’égard du maître. Il fallait se plier à sa volonté en toutes circonstances. On imagine ce qui pouvait résulter de la domination masculine sans partage, considérée à l’époque comme allant de soi. Une jolie servante ne pouvait qu’attiser le désir du maître. Le tableau de Dou peut aussi être considéré comme l’image de l’angoisse d’une jeune fille.

 

Autres compositions sur le thème du travail domestique

Dès le 16e siècle les scènes de genre connaissent le succès en Hollande. Pieter Aertsen (1508-1575) s’était spécialisé dans la nature morte et la scène de genre. La cuisinière n’est qu’un exemple de ses nombreuses compositions. Joachim Beuckelaer (1534-1574), autre peintre néerlandais, reprend le même thème en 1574 dans un style très proche.

En 1618, le tout jeune Diego Vélasquez (il a 19 ans) peint une Vieille faisant cuire ses œufs le situant déjà au niveau des maîtres de la lumière et du clair-obscur. A cette époque, en Espagne, la scène de genre est une rareté. Le petit tableau de Gérard Dou intitulé Femme versant de l'eau dans un récipient ou La cuisinière hollandaise, très proche par sa composition de Jeune fille hachant des oignons, joue également sur le clair-obscur. Toujours aux Pays-Bas, La cuisinière de Gabriel Metsu (1629-1667) cherche également par le regard à se lier à l’observateur. La Laitière, chef-d’œuvre de Vermeer, se distingue par sa lumière et son chromatisme uniques. Pieter de Hooch, le peintre néerlandais le plus proche de Vermeer, réalise à la même époque Femme épluchant des pommes.

Jean-Siméon Chardin, le grand maître français de la scène de genre et de la nature morte du 18e siècle a peint plusieurs scènes de travaux domestiques dont cette blanchisseuse dont le regard est attiré par un évènement hors champ, artifice de composition fréquemment utilisée par Vermeer. Au 19e siècle, Honoré Daumier (1808-1879), célèbre pour ses caricatures, a également composé des tableaux réalistes comme cette blanchisseuse.

 

Pieter Aertsen. La cuisinière (1559)Pieter Aertsen. La cuisinière (1559)
Huile sur bois, 171 × 85 cm, Musei di Strada Nuova, Gênes.
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Joachim Beuckelaer. La cuisinière (1574)Joachim Beuckelaer. La cuisinière (1574)
Huile sur bois, 112 × 81 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

 

Vélasquez. Vieille faisant cuire ses œufs (1618)Diego Vélasquez. Vieille faisant cuire ses œufs (1618)
Huile sur toile, 101 × 120 cm, National Gallery of Scotland, Édimbourg.
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Gérard Dou. Femme versant de l'eau dans un récipient (1640-50)Gérard Dou. Femme versant de l'eau dans un récipient (1640)
Huile sur bois, 36 × 27 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Gabriel Metsu. La cuisinière (1657-67)Gabriel Metsu. La cuisinière (1657-67)
Huile sur toile, 40 × 33,7 cm, musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

 

Vermeer. La Laitière (1660)Johannes Vermeer. La laitière (v. 1660)
Huile sur toile, 45,5 × 41 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.
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Analyse détaillée

 

De Hooch. Femme épluchant des pommes (1663)Pieter De Hooch. Femme épluchant des pommes (1663)
Huile sur toile, 71 × 54 cm, Wallace Collection, Londres.

 

Chardin. La Blanchisseuse (1735)Jean-Siméon Chardin. La Blanchisseuse (1735)
Huile sur toile, 38 × 43 cm, musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg.

 

Daumier. La Blanchisseuse (1863)Honoré Daumier. La Blanchisseuse (1863)
Huile sur bois, 49 × 33,5 cm, Musée d'Orsay, Paris.

 

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