Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches (v. 1650)

 
 
 

Patrick AULNAS

Au début du 17e siècle, Francisco de Zurbarán s’impose en peignant des scènes religieuses marquées par le ténébrisme. Ce courant pictural se caractérise par de puissants effets de clair-obscur, que Caravage avait utilisés en Italie pour accentuer la dramaturgie de l’image et quitter ainsi la doxa classique du 16e siècle qui idéalisait une beauté sereine, éloignée de toute passion. Le ténébrisme apparaît ainsi comme une variante du baroque.

Les natures mortes de Zurbarán comportent une influence ténébriste, mais leur simplicité sculpturale marque l’histoire du genre et préfigure les réalisations des artistes du siècle suivant, en particulier Chardin.  

 

 

Zurbarán. Nature morte avec cruches (v. 1650)

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches (v. 1650)

Huile sur toile, 46 × 84 cm, musée du Prado, Madrid.

Image HD sur MUSEO DEL PRADO et WIKIMEDIA

 

Contexte historique

Au 17e siècle, la nature morte s’impose comme un genre spécifique, mais la peinture italienne ou espagnole ne lui accorde qu’une place restreinte. C’est aux Pays-Bas et en Flandre qu’elle connaît le succès et certains artistes comme Clara Peters en deviennent même des spécialistes. Qu’elle représente des fleurs, des aliments ou des objets (vases, coupes, bijoux, etc.), la nature morte nordique est en général très chargée. Elle a pour fonction de montrer l’abondance dont jouit le commanditaire : aliments coûteux, vaisselle précieuse, bouquets aux fleurs multiples.

 

Clara Peeters. Nature morte aux fleurs (1611)

Clara Peeters. Nature morte aux fleurs (1611)

Huile sur bois, 52 × 73 cm, musée du Prado, Madrid.

 

Les natures mortes de Zurbarán apparaissent donc particulièrement sobres avec leur fond noir uniforme et les quelques modestes objets qui en émergent. Le peintre espagnol cherche en effet à saisir la vérité du quotidien et non à magnifier l’aisance financière du commanditaire.

 

Analyse de l’œuvre

Zurbarán n’a pas choisi des objets somptuaires, mais deux plats en étain et quatre récipients courants à l’époque dans les milieux sociaux pouvant commander une œuvre d’art. Ces objets sont alignés sur une table ou une étagère en bois disparaissant dans l’arrière-plan noir. Les récipients n’ont cependant pas été choisis au hasard car chacun d’eux est une réussite esthétique remarquable provenant d’Andalousie. Le musée du Prado propose une qualification précise de chaque élément.

  • La coupe en métal placée à gauche est qualifiée de « bernegal complexe et raffiné ».

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détailFrancisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

 

  • La cruche de couleur crème placée à sa droite est une « trianera alcarraza ».
     

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail
 

  • Le vase rouge est « un vase indien (probablement de la vice-royauté de Nouvelle-Espagne, peut-être de Tonalá) ».
     

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail
 

  • Enfin, la cruche placée à droite est « une autre alcarraza blanche de Triana ».
     

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

 

L’alcarraza est un récipient en argile poreuse, insuffisamment cuite, qui servait à refroidir l’eau par évaporation. Triana est un quartier de la ville andalouse de Séville au climat très chaud et sec en été.

Zurbarán s’attache à mettre en valeur ces beaux objets du quotidien par la lumière et le silence. Il reprend ici la formule ténébriste qui avait fait son succès dans sa jeunesse, lorsqu’il traitait des sujets religieux. La lumière venant de gauche fait émerger de la nuit les élégantes céramiques et la coupe en argent doré, leur conférant une dimension sculpturale.

 

 

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

Francisco de Zurbarán. Nature morte avec cruches, détail

 

Le détail ci-dessus permet d’analyser les jeux de clair-obscur faisant ressortir le relief. La partie gauche de la cruche est fortement éclairée et contraste avec la partie gauche du plat en étain, restée dans l’ombre. Inversement, la droite de la cruche reste dans l’ombre alors que la droite du plat est fortement éclairée. Une observation minutieuse permet cependant de déceler des incohérences. Par exemple le vase rouge devrait rester partiellement dans l’ombre portée de la cruche blanche placée à sa gauche puisque la lumière vient de gauche. Mais, en réalité, chaque objet reste indépendant des autres. Les spécialistes ont montré que Zurbarán a peint séparément chacun des quatre éléments de la composition, réalisant son tableau partie par partie et non comme un tout. Ce choix aboutit à un résultat remarquable : chaque objet semble émerger de la nuit en emmenant avec lui sa singularité formelle, mise en évidence par la lumière.

Cette émergence nocturne jointe au dépouillement de la scène et à l’alignement presque géométrique des quatre éléments produit sur le spectateur une impression de silence, comme si les objets représentés attendaient d’être observés de toute éternité. L’artiste parvient ainsi, avec un génie artistique que l’on retrouvera plus tard chez Jean-Siméon Chardin, à investir son œuvre d’une dimension intemporelle qui renouvelle profondément le genre. Par le regard de l’artiste et sa capacité technique à nous le faire visualiser sur un tableau, les objets les plus banals deviennent les témoins de notre humanité. Nous ressentons plus profondément leur nécessité aussi bien esthétique qu’utilitaire.

 

Quelques natures mortes du 17e siècle

Pour apprécier toute l’originalité de Nature morte avec cruches de Zurbarán, il est intéressant d’avoir un aperçu sommaire des réalisations de l’époque. Fleurs, tables chargées d’aliments, vanités, voire allégories (Le mois de mai de Barrera) sont fréquentes. Mais la puissante simplicité de Zurbarán n’apparaît que chez certains peintres espagnols comme Juan van der Hamen (1596-1631), qui a pu être un inspirateur.

 

Ambrosius Bosschaert l’Ancien. Nature morte aux fleurs dans un vase Wan-li (1619)

Ambrosius Bosschaert l’Ancien. Nature morte aux fleurs dans un vase Wan-li (1619)
Huile sur cuivre, 31 × 22,5 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.
Image HD sur GOOGLE ARTS & CULTURE

Juan van der Hamen. Nature morte avec confiseries et verres (1622)

Juan van der Hamen. Nature morte avec confiseries et verres (1622)
Huile sur toile, 52 × 88 cm, musée du Prado, Madrid.

Francisco Barrera. Le mois de mai (1640-45)

Francisco Barrera. Le mois de mai (1640-45)
Huile sur toile, 102 × 155 cm, Slovenská Národná Galéria, Bratislava.

Philippe de Champaigne. Vanité (1646)

Philippe de Champaigne. Vanité (1646)
Huile sur bois, 28 × 37 cm, musée Tessé, Le Mans.

Jean-Baptiste Monnoyer. Nature morte de fleurs et fruits (1665)

Jean-Baptiste Monnoyer. Nature morte de fleurs et fruits (1665)
Huile sur toile, 142 × 184,5 cm, musée Fabre, Montpellier.

 

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