Charles Le Brun. L’Adoration des bergers (1689)

 
 
 

Patrick AULNAS

Charles Le Brun (1619-1690), premier peintre du roi Louis XIV, termine sa carrière par une Adoration des bergers grandiose et brillante, destinée au souverain. Il en fera une version moins emphatique pour son épouse.

 

 

Charles Le Brun. L'adoration des bergers (1689)

Charles Le Brun. L'Adoration des bergers (1689)

Huile sur toile, 151 × 213 cm, musée du Louvre, Paris.

Image HD sur WIKIMEDIA

 

Contexte historique

A la fin du 17e siècle, une controverse opposait en peinture les adeptes de la prééminence du dessin (les « poussinistes », s’inspirant de Nicolas Poussin), et les tenants de la prééminence de la couleur (les « rubénistes », s’inspirant de Rubens). Pour les rubénistes, la peinture a pour objectif de procurer un plaisir esthétique et c’est par sa hardiesse dans le traitement de la couleur et de la lumière qu’elle y parvient. Pour les poussinistes, au contraire, il ne s’agit pas de s’amuser avec couleur et lumière pour produire une émotion mais de signifier, de raconter, de faire comprendre par l’image. Une certaine rationalité doit donc présider à l’élaboration de l’œuvre d’art. L’œuvre n’est pas la transposition d’une émotion sur la toile, mais le produit d’une réflexion approfondie sur le sujet et sur la composition. Le dessin joue un rôle essentiel. Il précède la couleur.

Comme toutes les querelles d’école, celle-ci caricature la pratique de chaque artiste, qui accorde une place variable au dessin et toujours une place essentielle à la couleur et à la lumière. Il n’empêche qu’entre le baroque de Rubens ou de Rembrandt et le classicisme de Poussin ou de Le Brun les différences d’approche sont évidentes.

Car Charles Le Brun, élève de Poussin, prend nettement position pour le dessin. Il incarne le classicisme français dans ce qu’il a de plus officiel. Premier peintre du roi Louis XIV (1638-1715), il est chargé de la décoration du château de Versailles, à laquelle il consacre trente années de sa vie. L’Adoration des bergers est une œuvre tardive qui précède de peu la mort du grand artiste en 1690. Après la mort de Colbert en 1683, Le Brun perd la position privilégiée qu’il détenait. Louvois, qui succède à Colbert, lui préfère un autre peintre, Pierre Mignard (1612-1695). Privé de la responsabilité des décors du château de Versailles, le peintre entreprend un cycle de tableaux sur la vie du Christ, commandés par Louis XIV, qu’il ne terminera pas du fait de son décès en 1690. L’Adoration des bergers est son dernier chef-d’œuvre.

Après l’achèvement de L’Adoration des bergers, Charles Le Brun en a réalisé une version plus petite destinée à son épouse Suzanne Butay (1626-1699). Ce fut la dernière peinture qu’il acheva :

 

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers 2 (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers 2 (1689)

Huile sur toile, 91 × 117 cm, musée du Louvre, Paris.

« Dernier tableau de Le Brun, peint pour sa femme,
quelques semaines avant la mort de l’artiste.
Le Brun reprend le motif principal du tableau
sur le même sujet, peint pour Louis XIV,
mais avec davantage de retenue. Cette œuvre
intime et touchante est une sorte de testament
artistique et spirituel. »
(
Base Atlas, musée du Louvre)

 

L’épisode biblique

Le Brun illustre un épisode biblique concernant la naissance de Jésus-Christ à Bethléem. L’Adoration des bergers est relatée dans l'Évangile selon Luc (2:8-20). Des bergers proches de Bethléem sont informés par un ange de la venue du Sauveur :

« Aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est le Messie, le Seigneur. »

Les bergers décident alors de se rendre à Bethléem pour vérifier les paroles de l’ange.

« Ils se dépêchèrent d'y aller et ils trouvèrent Marie et Joseph, ainsi que le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après l'avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant.
Tous ceux qui entendirent les bergers furent étonnés de ce qu'ils leur disaient. Marie gardait le souvenir de tout cela et le méditait dans son cœur.
Puis les bergers repartirent en célébrant la gloire de Dieu et en lui adressant des louanges à cause de tout ce qu'ils avaient entendu et vu et qui était conforme à ce qui leur avait été annoncé.»

L’épisode de l’Adoration des bergers ne doit pas être confondu avec un autre épisode biblique figurant, lui, dans l'Évangile selon Matthieu (2, 1-12). Ce sont alors des mages qui viennent se prosterner devant l’Enfant. Les deux épisodes ont donné lieu à de multiples illustrations artistiques.

 

Analyse de l’œuvre

Destinée à Louis XIV, cette Adoration des bergers ne pouvait qu’être ambitieuse par la taille et la complexité de la composition. De très nombreux personnages dans des postures diverses et des sources lumineuses multiples caractérisent le tableau. La grande simplicité du récit biblique avait déjà été magnifiée par l’iconographie depuis plusieurs siècles, mais Charles Le Brun atteint ici probablement l’acmé de l’évolution. Il cherche visiblement à donner de la grandeur à un épisode fait de modestie car l’œuvre s’adresse au Roi-Soleil. Il est d’ailleurs significatif que la seconde version, destinée à son épouse (voir ci-dessus), soit beaucoup plus simple et corresponde mieux au récit biblique. Autrement dit, émotionnellement, la seconde version est celle qui a la préférence de l’artiste, mais politiquement et rationnellement, la première version s’imposait. Ce n’est pas l’époque qui exige la grandiloquence, mais le pouvoir politique. Les artistes qui s’en tiennent éloignés comme Georges de la Tour traitent la même scène avec un extrême dépouillement.

La composition de Charles Le Brun comporte une partie terrestre (la crèche) et une partie céleste (les anges), choix conventionnel souvent adopté par les artistes et par Nicolas Poussin lui-même, maître de Le Brun, vers 1633 :

 

 

Nicolas Poussin. L’Adoration des bergers (1633-34)

Nicolas Poussin. L’Adoration des bergers (1633-34)

Huile sur toile, 98 × 74 cm, National Gallery, Londres.

 

Poussin traitera à nouveau le thème vers 1655, mais avec beaucoup moins d’emphase, ce qui correspond également à la démarche de Le Brun lorsqu’il peint la seconde version :

 

 

Nicolas Poussin. L’Adoration des bergers (v. 1655)

Nicolas Poussin. L’Adoration des bergers (v. 1655)

Huile sur toile, 96 × 134 cm, Alte Pinakothek, Munich.

 

Pour la partie terrestre, la source lumineuse principale semble provenir de l’Enfant. Des bergers portant un bâton, mais aussi des femmes et des enfants, sont éblouis par la vision de Marie portant son Enfant sur ses genoux. Malgré la nuit, la lumière jaillit autour de Jésus et éclaire toute la crèche. Pour maintenir un certain réalisme, le peintre a placé un feu à proximité de la Vierge. Mais ce feu étant masqué, c’est du Christ Enfant que semble provenir visuellement la lumière.

 

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

 

Le peintre a soigneusement étudié par des dessins préparatoires les postures des personnages entourant la Vierge. Certains de ces dessins ont été conservés par le musée du Louvre et permettent une analyse fine du travail de l’artiste. On trouvera ci-dessous quelques-uns de ces dessins, rapprochés de l’élément correspondant du tableau achevé.

 

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

 

La partie céleste du tableau comporte un groupe d’anges musiciens fortement éclairés. Comme dans la partie terrestre, la source lumineuse (le soleil ?) est inapparente, masquée par des nuages. Là encore, visuellement, la lumière semble émaner des anges musiciens. Cet artifice de composition est essentiel pour investir la composition d’une forte dimension spirituelle. Au-dessous des anges musiciens apparaissent des anges ailés tenant un phylactère, c’est-à-dire une bande de tissu comportant des inscriptions bibliques.

 

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

 

Cette nativité, très ambitieuse par sa complexité, est la dernière œuvre offerte au roi, son protecteur, par Charles Le Brun. Par le jeu magistral du clair-obscur, l’expressivité corporelle très étudiée de chaque figure et la puissance spirituelle immédiatement perceptible, cette Adoration des bergers constitue un des chefs-d’œuvre de la longue liste des peintures traitant le sujet.

 

Dessins préparatoires à L’Adoration des bergers

« Le Louvre conserve de nombreux dessins préparatoires au tableau L'Adoration des Bergers achevé par Le Brun en 1689. Il s'agit de sa dernière peinture qu'il reproduit en version réduite pour sa femme. Les deux tableaux sont conservés au Louvre (Inv. 2879 et 2878). Il n'est pas possible de séparer les études en relation avec l'une ou l'autre des versions, les recherches étant souvent imbriquées sur une même feuille. Cette particularité semble indiquer que Le Brun avait, dès l'origine, prévu de réaliser deux tableaux. » (Base Joconde)

Malgré les affirmations figurant dans la base Joconde, on pourra facilement remarquer ci-dessous que le dessin de La Vierge et l’Enfant est nettement plus proche du détail de la petite version du tableau. De même, Homme à mi-corps, les mains jointes apparaît dans la petite version du tableau mais a été coupé dans la grande version.

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, dessin 1 (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, dessin 1 (1689)
Pierre noire sur papier, 23,4 × 32,4 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, dessin 2 (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, dessin 2 (1689)
Pierre noire sur papier, 26,1 × 32,8 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Charles Le Brun. La Vierge et l'enfant (1689)

Charles Le Brun. La Vierge et l'Enfant (1689)
Pierre noire, craie blanche, plume, encre noire sur papier, 39,8 × 22,4 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers 2, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers 2, détail (1689)

 

Charles Le Brun. Feuille d'études (1689)

Charles Le Brun. Feuille d'études (1689)
Pierre noire, craie blanche, plume, encre noire sur papier, 35,1 × 24,2 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

 

Charles Le Brun. Homme à mi-corps, les mains jointes (1689)

Charles Le Brun. Homme à mi-corps, les mains jointes (1689)
Pierre noire, craie blanche, plume, encre noire sur papier, 15,9 × 17,9 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers, détail (1689)

 

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers 2, détail (1689)

Charles Le Brun. L’Adoration des bergers 2, détail (1689)

 

Commentaires (1)

Godefroy Dang Nguyen
  • 1. Godefroy Dang Nguyen | 18/07/2020
Bravo pour cette passionnante analyse de ce tableau de Charles Lebrun, peintre peu connu de nos jours mais si important en son temps, comme vous l'indiquez.

J'ai bien aimé votre explication de l'abondance des personnages qui, de prime abord, donne un côté un peu "fouillis" à ce tableau.

L'idée du groupe marial "éclairant" est assez vieille, elle remonte à Jacopo Bassano, le roi du clair obscur, au siècle précédent.

Merci encore!

Ajouter un commentaire