Titien. Bacchus et Ariane (1520-23)

 
 

Patrick AULNAS

La couleur et le mouvement caractérisent la peinture de Titien, l’un des plus grands artistes du 16e siècle. Avec Bacchus et Ariane, le jeune Titien (il a environ trente ans) se situe déjà au niveau du chef-d’œuvre.

 

Titien. Bacchus et Ariane (1520-23)

Titien. Bacchus et Ariane (1520-23)
Huile sur toile, 176 × 191, National Gallery, Londres
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Historique de l’œuvre

Le tableau fait partie d’une série commandée par Alphonse 1er d’Este (1476-1534), duc de Ferrare, pour le Camerino d’Alabastro (chambre d’albâtre) du palais ducal de Ferrare. Trois artistes avaient été choisis : Raphaël (1483-1520), Giovanni Bellini (v. 1425-1516) et Dosso Dossi (v. 1489-1542). Raphaël devait peindre Bacchus et Ariane, mais sa mort en 1520 entraîna son remplacement par Titien. Certaines peintures de cette série ont été perdues, mais trois autres toiles importantes de Titien sont conservées. La National Gallery of Art de Washington possède Le Festin des dieux, réalisé par Giovanni Bellini et terminé par Titien et Dossi, après la mort de Bellini. Le musée du Prado de Madrid conserve La Bacchanale des Andrians et L'Offrande à Vénus.

Bacchus et Ariane dans la mythologie grecque 

La mythologie comporte toujours de multiples variantes des aventures divines. Il faut choisir ou se perdre dans des querelles de spécialistes. Voici donc une version courante des relations de Bacchus (Dionysos chez les grecs) et d’Ariane. Ariane est la fille du roi de Crète Minos (fils de Zeus) et de Pasiphaé (fille d'Hélios, dieu du soleil). Elle est la demi-sœur d'Astérion, le Minotaure, qui possède un corps d’homme et une tête de taureau et vit enfermé dans un labyrinthe.

Amoureuse de Thésée, Ariane lui permet de vaincre le Minotaure en lui fournissant un fil qu'il dévide derrière lui afin de retrouver son chemin dans le labyrinthe. Mais, malgré sa promesse de l’épouser, Thésée l'abandonne sur l'île de Naxos. Elle quitte cette île pour suivre le dieu Dionysos (Bacchus) qui la console et l'emmène sur l’île de Lemnos. Elle aura de lui plusieurs enfants.

Titien illustre la scène où Bacchus rencontre à Naxos une Ariane inconsolable après l’abandon de Thésée.

Analyse de l’œuvre

Titien. Bacchus et Ariane, détail

Titien. Bacchus et Ariane, détail

Bacchus s’éprend d’Ariane au premier regard. Titien le représente avec une cape rose, sautant de son char tiré par des guépards. Ariane, qui observait le bateau de Thésée disparaître au loin, est effrayée par tant d’empressement, d’autant que la suite de Bacchus ne prédispose pas à la sérénité. Des bacchantes (adoratrices de Bacchus) font retentir des cymbales et des tambourins. Un puissant satyre, au premier plan, est entouré de serpents. Pour cette figure, Titien s’inspire de la sculpture du Laocoon, découverte à Rome en 1506 et devenue célèbre. Un autre satyre, couronné de feuilles de vigne, brandit la patte d’un taureau. Un enfant satyre traîne la tête du taureau sur le sol. Silène, le père de Bacchus, apparaît ivre sur un âne, à l’arrière-plan. La posture improbable de Bacchus lui-même, qui lévite en fixant furieusement Ariane, en plein centre du tableau, est la grande trouvaille de Titien. Les vénitiens ne cherchaient pas la vraisemblance mais voulaient faire vibrer les couleurs et susciter des émotions par la gestuelle.

 

Titien. Bacchus et Ariane, détail

Titien. Bacchus et Ariane, détail

 

Titien. Bacchus et Ariane, détail

Titien. Bacchus et Ariane, détail

 

Tout ce narratif mythologique provient du polythéisme antique mais aussi des œuvres poétiques de Catulle et d’Ovide (1er siècle avant. J.-C.) qui s’inspirent des péripéties divines. Voici, par exemple, un extrait des poésies de Catulle intitulées Carmina (74 à 84 avant J.-C. environ).

Mais, d'un autre côté, venait dans un envol fleuri Iacchos (*) accompagné du thyase des Satires et des Silènes fils de Nysa : il te cherchait, Ariane, brûlé d'amour pour toi. Avec lui, ici, là, voici les Bacchantes, l'esprit égaré, allègres en leur frénésie, evohé ! évohé ! secouant la tête. Parmi elles, les unes agitaient les thyrses à la pointe recouverte, d'autres brandissaient les membres d'un taureau dépecé, d'autres pour ceintures avaient les orbes des serpents […]

(Catulli carmina, traduction Henri Bardon, collection Latomus, Bruxelles, 1970)

(*) Bacchus

 

Titien. Bacchus et Ariane, détail

Titien. Bacchus et Ariane, détail

 

Titien. Bacchus et Ariane, détailTitien. Bacchus et Ariane, détail

 

Cette description, nécessaire pour la compréhension de l’œuvre, ne présente qu’un intérêt limité aujourd’hui. Le chef-d’œuvre réside dans la composition, le chromatisme et le mouvement. C’est probablement la réussite chromatique qui apparaît d’emblée à l’observateur. Titien utilise des pigments de haute qualité, dont le très coûteux lapis-lazuli pour le bleu. Le bleu outremer des capes fait écho à celui du ciel, l’artiste n’ayant ajouté à la couleur pure que du blanc en plus ou moins grande quantité. Le vert des arbres contraste audacieusement avec le bleu et le blanc céleste et l’horizon lointain devient indéterminable entre le bleu et le vert. Les corps en mouvement se détachent sur le fond bleu-vert. Pour mettre en valeur ses figures, le peintre utilise de multiples nuances, depuis le beige pâle d’Ariane jusqu’au brun très travaillé par des ombrages de l’homme aux serpents. Le brun le plus foncé apparaît sur les troncs d’arbre en arrière-plan, qui constituent les éléments de verticalité de la composition.

La répartition de l’espace juxtapose deux surfaces triangulaires dans le rectangle du tableau. En traçant une diagonale bas-gauche vers haut-droite, on obtient deux triangles. Dans celui de gauche, les deux figures d'Ariane et de Bacchus se détachent sur le ciel bleu et les nuages. Dans celui de droite, le cortège accompagnant Bacchus est traité avec des nuances d'ocre et de brun sur un arrière-plan végétal vert. Les héros se font face dans la partie céleste avec des mouvements rotatifs des corps. Les accompagnateurs de Bacchus forment un groupe animé et bruyant dans la partie terrestre du tableau.

Bacchus et Ariane est considérée comme l’une des œuvres majeures de Titien car elle indique, dès le début du 16e siècle, l’orientation future de la peinture vénitienne et constitue même une anticipation du courant baroque qui se développera à la fin du siècle.

Autres compositions sur le même thème

Bacchus et Ariane est un thème récurrent de la peinture occidentale du 16e au 18e siècle. En voici quelques exemples.

Carrache. Le Triomphe de Bacchus et d’Ariane (voûte du palais Farnèse, 1597-1602)

Annibal Carrache. Le Triomphe de Bacchus et d’Ariane (1597-1602)

 

Carrache. Triomphe de Bacchus et d’Ariane (voûte palais Farnèse détail, 1597-1602)Annibal Carrache. Le Triomphe de Bacchus et d’Ariane, détail (1597-1602)

Fresque, voûte du palais Farnèse, Rome. Annibal Carrache représente le Triomphe de Bacchus et d'Ariane, tous deux montés sur des chars marchant de front et traînés par des tigres et des boucs blancs. Autour, apparaissent des faunes, des satyres, des bacchantes qui leur font cortège.

Guido Reni. Bacchus et Ariane (1619-20)

Guido Reni. Bacchus et Ariane (1619-20). Huile sur toile, 96 × 86 cm, Los Angeles County Museum of Art. Ariane se morfond à la suite du départ de Thésée. Bacchus apparaît. Sur un fond bleu représentant la mer et le ciel, Reni place les figures maniéristes de Bacchus en jeune éphèbe et d’Ariane au bord de la pâmoison. L’influence de Michel-Ange n’est pas douteuse.

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Analyse détaillée

Nicolas Poussin. Bacchanale (1624-25)

Nicolas Poussin. Bacchanale (1624-25). Huile sur toile, 122 × 169 cm, musée du Prado, Madrid. Le jeune Poussin (il a environ trente ans) reste encore influencé par la peinture baroque. Les bacchanales étaient des fêtes célébrées à Rome en l’honneur de Bacchus et se caractérisant par des excès de toutes sortes. Cette bacchanale célèbre le mariage de Bacchus et Ariane, qui apparaissent au centre de la composition. La palette oppose les tons froids de la mer et du ciel et les tons chauds de la terre.

Frères Le Nain. Bacchus découvrant Ariane à Naxos (v. 1635)

Frères Le Nain. Bacchus découvrant Ariane à Naxos (v. 1635). Huile sur toile, 102 × 152 cm, musée des Beaux-arts d’Orléans. Louis et Mathieu Le Nain proposent une version épurée de la rencontre. Le cortège mythologique a disparu et Bacchus devient un jeune homme élégant, troublé par la beauté d’Ariane. Au dieu bruyant et agressif se substitue un homme doux et sensible.

Jacopo Amigoni. Bacchus et Ariane (1740-42)

Jacopo Amigoni. Bacchus et Ariane (1740-42). Huile sur toile, 65 × 76 cm, Art Gallery of South Wales, Sydney. Dans cette œuvre typiquement rococo Bacchus découvre Ariane sur l’île de Naxos. La figure ailée dans les nuages ​​est Hymen, fils de Bacchus et de Vénus et dieu du mariage. Le navire de Thésée disparaît au loin. Amigoni a peint une version plus grande pour son ami Farinelli, chanteur d'opéra castrat.

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