Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel (1752-53)

 
 

Maurice Quentin de la Tour, le plus grand pastelliste du 18e siècle, a eu une liaison de plus de trois décennies avec la grande soprano Marie Fel. Il a réalisé plusieurs portraits d’elle, le plus ambitieux datant probablement des années 1752-53.

 

 

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel (1752-53)

Maurice Quentin de la Tour. Marie Fel (1752-53)

Pastel sur papier, 79 × 63,5 cm, collection particulière.

 

Marie Fel, une star de l’art lyrique au 18e siècle

Née à Bordeaux le 24 octobre 1713, Marie Fel est la fille de l’organiste Henri Fel et de de la chanteuse Marie Deracle. Elle fut l’élève de la cantatrice Cristina Somis (1704-1785), épouse du peintre Carle Van Loo. Elle débute à l’opéra de Paris en 1734, à l’âge de 21 ans, et connaît ensuite une réussite exceptionnelle tout au long d’une carrière d’environ trente-cinq ans. Membre de l’Académie royale de musique, elle interprète les plus grands rôles du répertoire et en particulier les opéras de Jean-Philippe Rameau (1683-1764), le grand compositeur français de l’époque.

La critique fut immédiatement séduite par la voix de cette très grande soprano du 18e siècle. Friedrich Melchior Grimm (1723-1807), grand connaisseur de l’art lyrique, écrit dans sa correspondance :

« J’ose assurer que je sais un peu ce que c’est que de déclamer en musique et je viens d’entendre au Concert le plus beau morceau de déclamation qui existe. C’est le récit Venite adoremus chanté et déclamé par Mlle Fel d’une manière sublime et céleste c’est-à-dire convenable au pathétique que l’auteur lui a donné ». (*)

Et Pierre-Louis d’Aquin de Château-Lyon ajoute dans ses Lettres sur les hommes célèbres :

« Le nom de Mlle Fel inspire une joie secrète. On se représente sur le champ une actrice merveilleuse. On se dit avec satisfaction, la voix de Mlle Fel est d’une précision admirable, et d’une légèreté singulière. On fait plus, on vole à l’Opéra lorsqu’elle y chante ; on la trouve toujours nouvelle, toujours brillante, c’est, dira M. l’Abbé de La Porte, auteur des vers que vous allez lire : c’est un timbre d’argent, elle chante l’Italien, et le prononce comme Mlle Faustine quand elle était bonne. » (*)

Les admirateurs de Marie Fel étaient donc très nombreux et Quentin de la Tour, qui fréquentait beaucoup l’Opéra, en faisait partie. Il la rencontre vers 1750 et commence alors une liaison qui durera une trentaine d’années. Il fera d’elle six portraits, dont un se trouve au musée Antoine Lécuyer de Saint-Quentin, les autres dans des collections particulières. Le portrait analysé ici peut être daté de 1752-1753 selon une analyse de la société Christie’s, qui l’a vendu à un collectionneur le 10 décembre 1993. Cette datation reste incertaine puisqu’elle résulte « du style vestimentaire [de Marie Fel] très comparable à celui porté par madame de Pompadour dans le pastel de La Tour de 1752 ».

C’est probablement par l’intermédiaire de Marie Fel que Quentin de la Tour, humaniste et ami des encyclopédistes, rencontra Jean-Jacques Rousseau. Le 18 octobre 1752, la célèbre soprano interprète en effet au château de Fontainebleau, devant Louis XV et la cour, le rôle de Colette dans Le Devin du Village, petit opéra en un acte dont Rousseau a écrit la musique et le livret. Peu de temps après, Quentin de la Tour propose à Rousseau de lui offrir son portrait, que le philosophe aurait été incapable de payer, les pastels de La Tour se vendant de plus en plus cher. L’historien de l’art Mariette (1694-1774) écrit à ce sujet : « S'il continue sur ce pied, il sera bientôt assez riche pour se faire peindre par lui. » Le portrait de Rousseau est désormais l’un des plus célèbres du pastelliste.

La liaison entre Quentin de la Tour et Marie Fel dura environ trente-cinq ans, bien qu’ils aient toujours vécu séparément. C’est seulement en 1784, lorsque le peintre part s’installer à Saint-Quentin, dont il est originaire, qu’ils se séparent définitivement. Marie Fel l’avait accueilli quelque temps dans sa maison de Chaillot courant 1784, alors que le peintre commençait à perdre la raison. Il sera pris en charge par son frère jusqu’à sa mort en 1788.

Marie Fel ne se maria jamais mais eut trois enfants de trois pères différents. Elle fit ses adieux à la scène en 1758, mais continua à se produire en concert et dans les salons privés jusqu’à 1783. Sa principale élève fut Sophie Arnould (1740-1802) qui lui succéda sur la scène de l’Opéra. Marie Fel décède le 2 février 1794 dans sa maison de Chaillot, village faisant aujourd’hui partie de Paris.

 

Le portrait : de la Tour et Marie Fel s’amusent

Ce remarquable portrait de Marie Fel se distingue par le regard et les yeux amusés du modèle. Marie Fel semble signifier à l’observateur du portrait qu’un trait d’esprit se cache quelque part. L’intention du peintre et de son modèle était bien celle-là.

 

 

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel, détail

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel, détail

 

Pour le comprendre, il faut examiner la partition placée derrière la cantatrice, dont le titre est lisible : « LES YEUX DE L’AMOUR – UN CANTATILLE ». Il s’agit d’une petite cantate composée par Antoine, le frère de Marie. Antoine Fel (1694-1771) fut en effet chanteur, organiste de la cathédrale de Rennes et compositeur. En 1748, il avait publié plusieurs recueils intitulés Airs et duos tendres et bacchiques, d’où provient la cantatille dont le titre figure sur le tableau. Le Cupidon, représentant la figure antique de l’amour, placé en bas à droite du portrait, constitue une allusion à la cantatille mais aussi à la relation amoureuse entre le peintre et la célèbre soprano. Les deux grands artistes du règne de Louis XV s’amusent, sous couvert de portrait, à évoquer leur liaison. Pour les non-initiés, Quentin de la Tour avait simplement réalisé le portrait de la célèbre Marie Fel.

 

 

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel, détail

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel, détail

 

Tout le charme du portrait résulte donc de la complicité entre l’artiste et son modèle, qui apparaît nettement sur le visage de Marie Fel.

 

 

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel, détail

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel, détail

 

Une composition identique : le portrait de Mademoiselle Ferrand

Il faut rapprocher le portrait de Marie Fel de celui de Mademoiselle Ferrand, peint à la même époque :

 

 

Quentin de la Tour. Melle Ferrand méditant sur Newton, 1753

Maurice Quentin de la Tour. Mademoiselle Ferrand méditant sur Newton (1753)

Pastel sur papier, 73 × 60 cm, Alte Pinakothek, Munich.

 

Elisabeth Ferrand (vers 1700-1752) est une amie du philosophe Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780) et une femme admirée de l'intelligentsia parisienne, qui lui prêtait le génie des spéculations métaphysiques. La composition de son portrait est identique à celui de Marie Fel. La partition a été remplacée par un gros volume, peut-être de l’Encyclopédie, où apparaît le nom de Newton. La pose du modèle est la même, mais l’humour est absent.

 

Quelques appréciations sur le physique de Marie Fel

Marie Fel était-elle jolie ? C’est une question que pose Élie Fleury (1854-1938), historien de l’art qui établit au début du 20e siècle le catalogue raisonné des œuvres de Quentin de la Tour. Dans une conférence de 1905, qu’il ne put sans doute pas s’empêcher d’intituler La Tour et Fel, l’historien a recensé les appréciations portées au 18e siècle sur le physique de la grande soprano. Elles ne sont pas amènes.

Ainsi, après ses débuts à l’Opéra en 1734, le greffier du lieu écrit sur l’état du personnel :

« Fel, petite fille, mais grande musicienne ; elle n'est point jolie, cependant on la dit maîtresse du duc de Rochechouart. » (**)

En 1752, le policier Meunier avait dressé pour le roi l’état des actrices de l’Opéra. A propos de Marie Fel, il écrit en la rajeunissant un peu :

« La Dlle Fel est petite, brune, âgée de 33 à 34 ans, la peau noire, généralement laide ; elle n'en veut rien croire, cependant elle a la voix belle. On assure qu'elle va se marier avec M. de Cahusac ; ils demeurent à côté l'un de l'autre et font ordinaire ensemble. » (**)

Malgré ces appréciations très subjectives sur le visage de Marie Fel, celle-ci pouvait provoquer chez les hommes des sentiments très forts, comme le note Rousseau dans Les Confessions. Grimm succomba à son charme :

« Grimm, après avoir vu quelque temps de bonne amitié mademoiselle Fel, s'avisa tout d'un coup d'en devenir éperdument amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac. La belle se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l'affaire au tragique, et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s'il eût été mort. » (**)

Les Goncourt sont très élogieux au 19e siècle, en se fondant sur le portrait préparatoire du musée de Saint-Quentin, qu’ils avaient pu examiner :

 

 

Maurice Quentin de la Tour. Marie Fel (1757)

Maurice Quentin de la Tour. Marie Fel (1757)

Pastel sur papier, 32 × 24 cm, musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin.

 

« Tête étrange, imprévue et charmante, qui semble dépaysée là, au milieu de cette galerie de femmes du XVIIIe siècle, avec son front pur, ses beaux sourcils, la langueur de ses grands yeux noirs veloutés de cils dans les coins, son nez gros, ses traits droits, sa bouche paresseuse, son ovale long, tout cet ensemble de physionomie exotique si bien couronnée par cette coiffure, un mouchoir de gaz liséré d'or, coupant le front de travers, descendant sur l'œil droit, chatouillant une tempe, et remontant sur le bouquet de fleurettes piqué à l'autre : ainsi l'on se figurerait une Levantine rapportée d'Orient sur une page de l'album de Liotard ; ou plutôt telle on rêverait l’Haydée de Don Juan. » (**)

 

Anciens propriétaires du portrait

Le portrait fut acquis par l’abbé Pommyer, conseiller au Parlement de Paris et amateur honoraire de l’Académie royale de peinture, dont La Tour fit le portrait :

 

 

Maurice Quentin de la Tour. L’abbé Pommyer (1763)

Maurice Quentin de la Tour. L’abbé Pommyer (1763)

Pastel sur papier, 55,1 × 45 cm, collection  particulière.

 

Il resta dans la famille de l’abbé jusqu’à sa vente en 1993 à Londres, chez Christie’s.

 

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(*) Cité par Lola Salem, Une voix incarnée à l’épreuve des sources : Marie Fel, revue Filigrane, avril 2018.

(**) Cité par Élie Fleury, La Tour et Fel, conférence de 1905, disponible sur Gallica

 

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