Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Jean-Jacques Rousseau (1753)

 
 

Maurice Quentin de la Tour (1704-1788) fut le plus grand pastelliste du 18e siècle. Il devint l’un des portraitistes préférés de l’aristocratie et de la famille royale sous le règne de Louis XV. Humaniste et ami des philosophes, il peignit Voltaire, Rousseau, d’Alembert. Le célèbre portrait de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) fit l’objet de multiples péripéties. Il en existe en réalité quatre exemplaires de la main de Quentin de la Tour.

 

Maurice Quentin de la Tour. Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève (1753)

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Jean-Jacques Rousseau (1753)

Pastel sur papier, 46,5 × 38 cm, musée d'Art et d'Histoire, Genève.

Autre image sur Wikipédia

 

Le portrait et ses répliques

 

Remerciements au Musée d’Art et d’Histoire de Genève pour la documentation approfondie sur ce thème

 

Le portrait original de 1753 et sa réplique

Le 18 octobre 1852, Le Devin du Village, petit opéra en un acte de Rousseau est présenté avec succès au château de Fontainebleau devant Louis XV et la cour. La cantatrice Marie Fel (1713-1794) tient le rôle féminin principal. Marie Fel est aussi la maîtresse de Maurice Quentin de la Tour. Une autre représentation aura lieu le 1er mars 1753 à l’Académie royale de musique.

 

Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel (1757)

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Marie Fel (1757)

Pastel sur papier, 32 × 24 cm, musée Antoine Lécuyer, Saint-Quentin.

 

Une relation se noue entre Rousseau et le peintre, qui décide de réaliser un portrait de l’écrivain-compositeur. Rousseau avait conquis la célébrité en 1751 avec la publication de son Discours sur les Sciences et les Arts (thèse : les sciences et les arts corrompent les mœurs). Le Portrait de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève est présenté au Salon de peinture et de sculpture de 1753 avec dix-sept autres portraits de Quentin de la Tour. La phrase suivante de Marmontel apparaissait sous le portrait :

« A ces traits par le zèle et l’amitié tracés, Sages, arrêtez-vous ; gens du monde, passez. »

Rousseau n’a absolument pas les moyens financiers d'acquérir un portrait de Quentin de la Tour. La clientèle aristocratique et royale du peintre lui permettait de vendre très cher. De la Tour propose alors à Rousseau de lui offrir le tableau, mais l’écrivain refuse. Le tableau reste en possession du peintre. Cependant, Rousseau obtient la protection de Louise d’Épinay (1726-1783), femme de lettres fortunée, qui met à sa disposition l’Ermitage, maison proche de la forêt de Montmorency. Louise d’Épinay voulant offrir son portrait à Rousseau, celui-ci accepte.

En 1759, de la Tour apporte le portrait à Louise d’Épinay, à Montmorency, mais Rousseau est déjà brouillé avec sa protectrice et habite désormais une petite maison au Mont-Louis, toujours à proximité de Montmorency. Le portrait lui est transmis mais Quentin de la Tour en fait préalablement une réplique qu’il conserve. Des travaux devant avoir lieu dans sa maison, Rousseau est hébergé par le maréchal de Luxembourg (1702-1764), également duc de Montmorency. Le maréchal ayant admiré le portrait, que Rousseau avait placé dans sa chambre, le philosophe le lui offre. Par la suite, Rousseau sera contraint de quitter Montmorency du fait de ses écrits.

  • Le portrait original offert par Rousseau au Maréchal de Luxembourg serait actuellement détenu par le musée Jean-Jacques Rousseau de Môtiers, en Suisse. Cependant, il n’y a pas unanimité sur ce point. Renée Loche estime que l’exemplaire détenu par le musée est une copie et que l’original est perdu (*). Le musée de Môtiers indique avec prudence « attribué à Maurice Quentin de la Tour ».
  • La réplique conservée par Quentin de la Tour appartient aujourd’hui au musée Antoine Lécuyer de Saint-Quentin.

 

Le portrait de 1763-64

Quentin de la Tour, connaissant les difficultés de Rousseau, propose de lui envoyer un second portrait réalisé à partir de la réplique qu’il possède. Dans un premier temps, Rousseau refuse, puis accepte devant l’insistance du peintre et d’un ami commun. Ce deuxième portrait est offert au moment où Rousseau est attaqué de toutes parts. Le Parlement de Paris et le Petit Conseil de Genève, qui gouverne la ville, ont condamné  Du Contrat social et Émile ou De l’éducation, tous deux publiés en 1762. Le cadeau de Quentin de la Tour avait donc une signification politique : le peintre se place du côté du philosophe contre les autorités.

Rousseau vit alors dans la petite commune suisse de Môtiers, dans une maison appartenant à Madame Boy de la Tour (aucune parenté avec le peintre). Le tableau arrive à Môtiers en 1764. Mais l’écrivain subit la vindicte publique et sa maison est lapidée par des villageois le 6 septembre 1765. Il quitte alors Môtiers et laisse le portrait à sa bienfaitrice. Celle-ci le donne à sa fille Catherine-Madeleine Delessert et il reste dans la famille jusqu’à 1911. Le portrait circule beaucoup au 20e siècle.

  • En 2007, le musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency l’achète pour un prix de 230 000 €.

 

Le portrait commandé par François Coindet vers 1763

François Coindet (1734-1809) est un banquier genevois qui admire Rousseau, devient son ami et l’assiste parfois. Il avait en particulier été chargé par Rousseau de trouver des artistes pour les planches de la seconde édition de La Nouvelle Héloïse en 1764. Coindet commande un portrait de Rousseau à Quentin de la Tour vers 1763. Il est probablement exécuté par de la Tour à partir de la réplique conservée aujourd’hui au musée Antoine Lécuyer de Saint-Quentin. Le portrait reste dans la famille après la mort de François Coindet en 1809.

  • Jean-Charles Coindet (1797-1876) le lègue à la ville de Genève par testament de 1875. Le legs est effectif en 1876 et le tableau est d’abord exposé au musée Rath, puis au Musée d’Art et d’Histoire de Genève, qui lui succède en 1910. Il s’y trouve encore aujourd’hui.

 

Analyse de l’œuvre

Le succès de Quentin de la Tour au 18e siècle provient de sa capacité de cerner une personnalité tout en l’idéalisant fortement. Le portrait de Rousseau reflète cette constante de l’œuvre du peintre. Le philosophe y apparaît comme un homme fréquentant les salons littéraires, avec une mise élégante mais sobre. Selon la mode de l’époque, il porte une perruque. En 1753, à 41 ans, Rousseau vient de conquérir la célébrité avec la publication deux ans auparavant du Discours sur les Sciences et les Arts. Son intermède, Le Devin du village a été applaudi par le roi et la cour. C’est un Rousseau qui sort de l’ombre et enchaîne les succès que nous présente de la Tour. Il est donc tout à fait cohérent de peindre une image optimiste et sage de l’écrivain. Le Rousseau proscrit, pourchassé par les pouvoirs et devenant paranoïaque n’apparaîtra que beaucoup plus tard.

Rousseau, philosophe politique et grand écrivain, est à la fois un penseur rigoureux et un rêveur. Son œuvre politique la plus importante, Du contrat social (1862), constitue l’un des fondements intellectuels de la démocratie moderne : la souveraineté vient de la volonté générale, elle appartient au peuple. Dans le domaine littéraire, il inaugure avec Les Confessions (publication posthume en 1782) un des aspects essentiels de la littérature contemporaine, l’analyse du moi, du monde intérieur de l’individu, de ses sentiments. Le visage paisible et le regard doux figurant sur le portrait correspondent bien à l’image du penseur idéaliste et rêveur qui vient d’être reconnu et parfois critiqué par l’intelligentsia.

 

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Jean-Jacques Rousseau, détail

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Jean-Jacques Rousseau, détail

 

Diderot, très injuste, écrira bien des années plus tard à propos de ce portrait :

« J’y cherche le censeur des Lettres, le Caton et le Brutus de notre âge ; je m’attendais à voir Epictète en habit négligé, en perruque ébouriffée, effrayant, par son air sévère, les littérateurs, les grands et les gens du monde ; je n’y vois que l’auteur du Devin du Village, bien habillé, bien peigné, bien poudré, et ridiculement assis sur une chaise de paille. » (**)

Il est bien normal de voir en 1753 l’auteur du Devin du Village puisque celui du Contrat social et des Confessions n’existait pas encore.

Rousseau appréciait beaucoup ce portrait comme en témoigne une lettre adressée à Quentin de la Tour en 1764 :

« Il ne me quittera point, Monsieur, cet admirable portrait qui me rend en quelque façon l’original respectable : il sera sous mes yeux chaque jour de ma vie : il parlera sans cesse à mon cœur [...] »

Le jugement de Rousseau sur son portrait ne variera pas. En 1770, il écrit à Marc-Michel Rey, son éditeur :

« Monsieur de La Tour est le seul qui m’ait peint ressemblant […] je préfèrerai toujours la moindre esquisse de sa main aux plus parfaits chefs-d’œuvre d’un autre, parce que je fais encore plus de cas de sa probité que de son talent. »

Ce portrait a servi d’illustration dans le monde entier pour diffuser l’œuvre du Rousseau. Il représente désormais l’image du philosophe mémorisée par des générations de lycéens, d’étudiants et de lecteurs. Ce n’est que justice puisqu’il fut chaleureusement approuvé par l’écrivain lui-même.

 

Quelques portraits d’écrivains de l’époque

Hyacinthe Rigaud. Jacques-Bénigne Bossuet (1698)

Hyacinthe Rigaud. Jacques-Bénigne Bossuet (1698). Huile sur toile, 72 × 59 cm, Galerie des Offices, Florence.  Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : ecclésiastique, prédicateur et écrivain français.

Portrait de Voltaire, détail (1735-36)

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Voltaire (1735). Pastel sur papier, 60 × 50 cm, Château de Ferney, Ferney-Voltaire. François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), écrivain et philosophe, est une figure emblématique de la France des Lumières. Son combat pour la tolérance et la liberté de pensée lui donne une place prépondérante dans la mémoire collective française. Il conquiert une immense notoriété dans toute l’Europe et noue des relations avec les monarques éclairés.

Portrait de Voltaire, copie (1800-1850)

Artiste inconnu. Portrait de Voltaire, copie (1800-1850). Huile sur toile, 61 × 51 cm, Château de Versailles. Le portrait de Voltaire réalisé en 1735-36 par Quentin de la Tour, qui rencontra un grand succès, a été perdu. Des copies en ont été faites, dont cette huile d'un artiste inconnu.

Quentin de la Tour. Jean Le Rond d’Alembert,1753

Maurice Quentin de la Tour. Jean Le Rond d’Alembert (1753). Pastel sur papier bleu, 56 × 46 cm, musée du Louvre, Paris. Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783) a dirigé avec Denis Diderot la rédaction de l’Encyclopédie. Scientifique et homme de lettres, il fut membre de l’Académie royale des Sciences puis de l’Académie française. D’Alembert est un brillant esprit éclectique auquel on doit des travaux de mathématiques, d’astronomie et de physique ainsi que des écrits philosophiques. Ami de Voltaire, il lutta à ses côtés contre l’emprise de la religion sur le politique.

Jean-Baptiste Perronneau. Portrait de Jacques Cazotte (1760-65)

Jean-Baptiste Perronneau. Jacques Cazotte (1760-65). Huile sur toile, 92 × 73 cm, National Gallery, Londres. « Cette huile est généralement considérée comme le chef-d’œuvre de Perronneau pour cette technique, le modèle d’une rare expressivité ayant été rendu avec éclat et vivacité. Cazotte (1719-1792) a été administrateur naval, passant les années 1747 à 1759 en grande partie à la Martinique. Ses centres d’intérêt principaux étaient littéraires et il fut reconnu à son époque pour ses poèmes et ses romans ainsi que pour son esprit. Il a été guillotiné pendant la Révolution française. Le portrait de Perronneau est atypique car il montre le modèle se détournant du spectateur comme s’il était en conversation animée avec une personne à sa droite. La vivacité de l’expression est soulignée par le traitement remarquable du vêtement rose, manteau déboutonné et chapeau triangulaire noir caché sous le bras gauche du modèle. » (Commentaire National Gallery)

Analyse détaillée

Greuze. Nicolas de Condorcet (3e quart 18e siècle).

Jean-Baptiste Greuze. Nicolas de Condorcet (3e quart 18e siècle). Huile sur toile, 72 × 60 cm, musée du Château, Versailles. Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794) est un philosophe, mathématicien et politologue français.

 

 

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(*) Renée Loche, Catalogue raisonné des peintures et pastels de l’école française XVIe, XVIIe, et XVIIIe siècles, Éditions Slatkine, Genève, 1996

(**) Diderot, Essai sur la Peinture (1765)

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