Mary Cassatt. La promenade en barque (1893-94)

Patrick AULNAS

Mary Cassatt (1844-1926) est avec Berthe Morisot et Eva Gonzalès, l’une des trois représentantes de la peinture impressionniste à la fin du 19e siècle. Son art évolue dans les années 1890 vers un style dans lequel de dessin apparent et les grands aplats de couleur se substituent aux ensembles flous de l’impressionnisme. La promenade en barque est une toile très représentative de cette évolution.

 

 

Mary Cassatt. La promenade en barque (1893-94)

Mary Cassatt. La promenade en barque (1893-94)

Huile sur toile, 90 × 117,3 cm, National Gallery of Art, Washington

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Contexte historique

A la fin du 19e siècle, l’impressionnisme n’est plus le seul courant novateur. Il est même contesté par des mouvements picturaux comme le symbolisme ou le nabisme, qui reviennent au primat du dessin et renoncent au réalisme pour privilégier l’expression des croyances et des émotions. Mary Cassatt ne peut pas être rattachée à ces nouveaux courants, mais leur influence apparait néanmoins dans l’évolution de son style.

Elle a peint La promenade en barque au cours de l’hiver 1893-1894, alors qu’elle se trouvait à Antibes, sur la Côte d'Azur, avec sa mère. Mary Cassatt commençait alors à être reconnue. En 1891 et en 1893, deux expositions à Paris lui avaient été entièrement consacrées par le collectionneur et galeriste Paul Durand-Ruel (1831-1922). En 1893, elle avait également réalisé une grande peinture murale pour le bâtiment de la femme, dans le cadre de la World’s Columbian Exposition de Chicago, qui célébrait le 400e anniversaire de la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb.

Le tableau La Promenade en barque (The Boating Party) demeure la propriété de l’artiste jusqu’à 1918 environ, date à laquelle il est vendu à Paul Durand-Ruel. Celui-ci le cède en octobre 1929 à Chester Dale (1883-1962), banquier et mécène new-yorkais, qui le lègue à sa mort à la National Gallery de Washington.

 

Analyse de l’œuvre

L’observateur est d’abord dérouté par le caractère atypique de la composition. S’il connaît le titre, il attend la quiétude, voire le romantisme d’une promenade en barque. Mais Mary Cassatt traite un autre sujet : l’effort du rameur, l’inquiétude de la promeneuse, deux personnages qui constituent les éléments essentiels du tableau. Le bateau est mis en évidence par le blanc et le jaune éclatant qui contrastent fortement avec le noir du vêtement et le vert foncé de la mer. Ces couleurs vives permettent à l’artiste de restituer la lumière méditerranéenne, la toile ayant été peinte à Antibes.

Une double influence a sans doute conduit Mary Cassatt à quitter la douceur des touches impressionnistes et le chromatisme pastel. Dans la dernière décennie du siècle, des artistes comme Gauguin ou Van Gogh, qui ont eu une période impressionniste, proposent des traitements picturaux plus audacieux. Ils utilisent la couleur avec une grande liberté sans chercher à retrouver sur la toile les tonalités naturelles. Les formes elles-mêmes deviennent des éléments à agencer au gré de la fantaisie de l’artiste, qui s’écarte de la convention perspectiviste. Mary Cassatt s’inspire de ces évolutions. Le motif de la barque et des deux figures est aplati par une ligne d’horizon placée tout en haut, de telle sorte que l’effet de perspective est pratiquement inexistant. Les deux personnages sont projetés vers le spectateur, placé fictivement à l’arrière de la barque, et le rameur semble même sortir de la toile, ce qui met en évidence son effort.

Le traitement de la mer et du rivage lointain conserve un caractère impressionniste, mais de grands aplats de couleur ont été utilisés pour les personnages et l’embarcation.

L’influence japonaise doit également être relevée. Les estampes japonaises connaissaient le succès à Paris à cette époque et Paul Durand-Ruel lui-même avait organisé une exposition en 1893. Mary Cassatt possédait des estampes japonaises. Ces estampes stylisent le paysage en faisant ressortir ses grandes caractéristiques géométriques et en accordant au peintre une relative liberté dans le choix de la couleur.

 

 

Katsushika Hokusai. Orage sous le sommet (v. 1830)

Katsushika Hokusai. Orage sous le sommet (v. 1830)

Gravure sur bois.

 

Le caractère asymétrique de la composition et l’utilisation de motifs géométriques (arrondi de la barque, rame, voile) se retrouvent dans certaines estampes japonaises.

Mary Cassatt a souvent traité le thème de la mère et de l’enfant (voir ci-dessous) mais dans une optique de quiétude familiale ou de jeu. Ici, au contraire, ce thème est associé au danger et à l’inquiétude. Une petite barque sur une mer légèrement houleuse peut être confrontée au tangage ou au roulis. Sur le visage de la femme apparaît l’anxiété d’une personne qui n’a pas l’habitude de cette situation.

 

 

Mary Cassatt La promenade en barque, détail

Mary Cassatt La promenade en barque, détail

 

La National Gallery of Art considère que ce tableau, qui fut la pièce maîtresse de la première exposition consacrée à Mary Cassatt aux États-Unis en 1895, est « l’un des plus audacieux » de l’artiste.

 

Quelques tableaux de Mary Cassatt consacrés à l’enfance

 

Mary Cassatt. Petite fille dans un fauteuil bleu (1878)

Mary Cassatt. Petite fille dans un fauteuil bleu (1878). Huile sur toile, 89,5 ×129,8 cm, National Gallery of Art, Washington. (Little Girl in a Blue Armchair). « Dans Petite fille dans un fauteuil bleu, le sens de l'observation de Mary Cassatt apparaît dans la représentation de son jeune modèle étendu dans un large fauteuil bleu. La petite fille, joliment habillée, gigote ; son chien dort dans l'autre fauteuil. La pose de la petite fille relève du naturalisme de l'enfance qui caractérisera plus tard de nombreuses peintures d'enfants de Cassatt... Dans les peintures de Cassatt, la lumière ne dissout pas les formes. Au contraire, les objets gardent leur masse et leur cohérence avec la lumière rehaussant leur présence physique. » (Notice National Gallery of Art)

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Mary Cassatt. Enfants jouant sur la plage (1884)

Mary Cassatt. Enfants jouant sur la plage (1884). Huile sur toile, 98 × 74 cm, National Gallery of Art, Washington. (Children playing on the Beach). « Dans Enfants jouant sur ​​la plage transparaît l'habileté de Mary Cassatt à saisir les attitudes naturelles des enfants. L'expression absorbée de l'un des enfants, leurs têtes orientées vers le bas et la position de leurs épaules suggèrent une concentration complète sur leurs activités. On remarque particulièrement la maladresse avec laquelle le bambin tient la manche de sa pelle en agrippant le bord du seau avec son autre main grassouillette... Pour maintenir l'attention sur les petites filles, Cassatt a traité le fond marin de manière plus lâche ; les bateaux sur l'océan se fondent dans un halo de lumière naturelle. » (Notice National Gallery of Art)

Mary Cassatt. Enfant au chapeau de paille (v. 1886)

Mary Cassatt. Enfant au chapeau de paille (v. 1886). Huile sur toile, 65,3 × 49,2 cm, National Gallery of Art, Washington. (Child in a Straw Hat). « Tard dans sa carrière Mary Cassatt a souvent repris le thème d'une petite fille portant un chapeau surdimensionné dans des poses similaires à celle-ci. Cependant, l'expression sérieuse de cette enfant distingue ce tableau des autres portraits. La plupart des fillettes, dans les peintures d'enfants à chapeau de Cassatt, sont des modèles collaboratifs et heureux ; ils sourient et portent des bonnets sophistiqués et des robes à froufrous. Dans Enfant au chapeau de paille, la petite fille porte un tablier gris uni et un grand chapeau de paille tout simple. Son froncement de sourcils et sa lèvre supérieure saillante suggèrent qu'elle est impatiente ; elle pourrait avoir été distraite de son jeu afin de poser. » (Notice National Gallery of Art)

Mary Cassatt. Mère et enfant sur fond vert ou Maternité (1887)

Mary Cassatt. Mère et enfant sur fond vert ou Maternité (1887). Pastel sur papier, 55 × 46 cm, musée d'Orsay, Paris. « Un univers intimiste et bourgeois de la fin du XIXe siècle qu'un graphisme nerveux et élégant a su restituer, avec autant de passion que de maîtrise : tel est l'œuvre de Mary Cassatt... L'artiste s'inspirait, comme Berthe Morisot, de scènes de la vie de femme. Mais le thème que l'on associe le plus souvent à l'œuvre de Mary Cassatt est celui de la mère et de l'enfant dont elle sut varier avec beaucoup de finesse les formes et les moyens. Son travail confirme l'exigence des impressionnistes pour lesquels, liberté et originalité du regard, constituaient les principaux points de ralliement. » (Notice musée d'Orsay)

Mary Cassatt. Le bain (1891)

Mary Cassatt. Le bain (1891). Aquateinte et pointe sèche sur papier, 31,2 × 24.4 cm, National Museum of Women in the Arts, Washington. (The bath) « En 1890, l'Ecole des Beaux-arts de Paris organise une grande exposition d'estampes japonaises qui renforce l'intérêt de Mary Cassatt pour la gravure. L'exposition lui inspire la création d'une série de 10 aquateintes (aquatintes). Le bain est la première de la série et provient d'un vaste ensemble de travaux connexes sur le thème des mères et des enfants.
L'art japonais a influencé non seulement le choix du sujet par Cassatt mais aussi la technique et la composition. Les estampes japonaises représentent couramment des femmes baignant leurs enfants.
La femme et l'enfant de Cassatt ne sont clairement ni européennes, ni asiatiques. Elle a traité les figures et la baignoire en deux dimensions. En effet, elle a presque complètement éliminé les ombrages et les variations de tons traditionnels qui créent l'illusion de la profondeur dans l'art occidental. » (Notice National Museum of Women in the Arts)
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Mary Cassatt. La toilette de l'enfant (1893)

Mary Cassatt. La toilette de l'enfant (1893). Huile sur toile, 100 × 66 cm, Art Institut of Chicago. (The Children's Bath). « La toilette de l'enfant, composition saisissante et peu orthodoxe, est l'un des chefs-d'œuvre de Cassatt. Elle y emploie des moyens atypiques tels que raccourcis, motifs et contours appuyés et perspective aplatie, tous dérivés de son étude des estampes japonaises. Les motifs éclatants et contrastés accentuent la nudité de l'enfant, dont les jambes blanches et vulnérables sont aussi droites que les rayures de la robe de la femme. Le point de vue élevée permet au spectateur d'observer, mais pas de participer à cette scène très intime. La composition de Cassatt renforce ainsi son sujet : la tendre attention d'une femme s'occupant de son enfant. » (Notice Art Institute of Chicago)

Mary Cassatt. L'été (1894)

Mary Cassatt. L'été (1894). Huile sur toile, 100,6 × 81,3 cm, Terra Foundation for American Art, Chicago. (Summertime). Mary Cassatt achète en 1894 le Château de Beaufresne à Mesnil-Théribus, près de Paris. Elle passe l'été 1894 dans cette résidence de campagne et réalise plusieurs tableaux sur le thème de l'étang qui décorait le parc du château. Dans ce tableau, le format vertical permet de concentrer la vue sur les deux personnages qui observent les canards. La peinture sur le motif à l'extérieur était plutôt, à l'époque, réservée aux hommes, mais dans sa propriété privée Mary Cassatt peut planter son chevalet et peindre la nature en toute liberté. La surface de l'eau est rendue par de multiples touches énergiques aux couleurs complémentaires – vert et rouge, orange et bleu – qui évoquent les ondulations et les reflets. Les deux figures humaines constituent un contraste chromatique sobre sur ce fond multicolore.

Mary Cassatt. Nurse lisant à une petite fille (1895)

Mary Cassatt. Nurse lisant à une petite fille (1895). Pastel sur papier, 60 × 73 cm, Metropolitan Museum of Art. (Nurse Reading to a Little Girl). « En 1894, Cassatt achète et rénove le Château de Beaufresne au Mesnil-Theribus, à environ quatre-vingt kilomètres au nord-ouest de Paris. Il deviendra son refuge à la campagne pour le reste de sa vie. Dans ses pastels, son intérêt croissant pour le paysage semble refléter un penchant pour l'environnement de terres cultivées du château. » (Notice Metropolitan Museum of Art)

Mary Cassatt. La caresse (1902)

Mary Cassatt. La caresse (1902). Huile sur toile, 83,5 × 69,5 cm, Smithsonian American Art Museum, Washington. (The Caress). « Seule américaine à exposer avec les impressionnistes français, Mary Cassatt devint célèbre avec ses nombreuses peintures de mères et d'enfants. Vaguement inspirée des peintures de la Renaissance italienne représentant la Vierge, l'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste, La caresse a obtenu le prix de l'Académie des Beaux-arts de Pennsylvanie et celui de l'Institut d'Art de Chicago. Cependant, Cassatt refusa les deux, s'en tenant à ses principes « pas de jury, pas de médailles, pas de prix », en réaction au système du jury du Salon de Paris. » (Notice Smithsonian American Art Museum)
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