Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet (v. 1745)

Patrick AULNAS

Voici l’œuvre la plus connue de Marianne Loir, portraitiste du 18e siècle qui mena une vie itinérante afin de peindre la noblesse de province. Quelques portraits concernent cependant des personnages célèbres comme ceux de Marie-Thérèse Geoffrin et d’Émilie du Châtelet.

 

Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet (v. 1745)

Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet (v. 1745)
Huile sur toile, 101 × 80 cm, musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

 

La marquise du Châtelet

Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet (1706-1749), est un personnage hors du commun. On la considèrerait aujourd’hui comme une surdouée. Mais l’idée même qu’une femme puisse l’être n’effleurait personne à son époque, sauf les esprits les plus brillants, par exemple Voltaire. Aussi fut-elle beaucoup moquée dans le milieu aristocratique auquel elle appartenait.

Dès l’enfance, elle vit dans une famille où la culture est valorisée puisque ses parents recevaient philosophes, écrivains et poètes. Elle épouse le marquis du Châtelet en 1725, mais ce militaire est presque toujours absent. En 1733, Émilie du Châtelet rencontre Voltaire qui est en conflit avec le pouvoir politique pour la publication des Lettres philosophiques. La jeune aristocrate devient la maîtresse du philosophe et le couple se réfugie au château de Cirey-sur-Blaise, dans le duché de Lorraine. Voltaire comprend vite qu’il est en présence d’une intelligence exceptionnelle et encourage la marquise à approfondir ses connaissances scientifiques. Il lui conseille de traduire Newton, ce qu’elle fera. Il la guide vers la fréquentation des plus grands scientifiques comme Bernoulli, Euler, Buffon. Elle étudie Leibnitz 1646-1716), philosophe et scientifique allemand.

Ses expériences scientifiques suscitent les moqueries de la noblesse de cour, qui ne comprend pas qu’une femme puisse s’intéresser à un domaine jusqu’alors exclusivement masculin. Cependant, ses performances intellectuelles étonnent, comme en témoigne cet extrait :

Ce matin, [Émilie du Châtelet] a lu un calcul géométrique d’un rêveur anglais, qui prétend démontrer quelle est la taille des habitants de Jupiter […]. Nous nous sommes fort divertis en admirant la folie d’un homme qui emploie tant de temps et de travail pour apprendre une chose si inutile. Mais j’ai admiré bien autre chose quand j’ai vu que le livre était en latin et qu’elle le lisait en français. Elle hésitait de temps en temps : je croyais que c’était pour comprendre les calculs, mais non, c’est qu’elle traduisait. Les termes mathématiques, les nombres, les choses étranges : rien ne l’arrêtait. Cela n’est‑il pas réellement étonnant ?
(Lettre de Mme de Graffigny à François‑Antoine Devaux, décembre 1738)

Outre ses écrits et traductions, Émilie du Châtelet eut l’intuition de la célèbre formule d’Einstein E=mc2, selon laquelle l’énergie contenue dans un objet (E) est égale à sa masse (m) multipliée par le carré de sa vitesse (c : célérité). L’expérience à laquelle elle procédait consistait à laisser tomber une bille de plomb dans de l’argile molle à partir d’une hauteur variable.

 

Analyse de l’œuvre

Ce portrait vise à représenter Émilie du Châtelet comme une femme de son époque s’intéressant à la vie de l’esprit. Il ne constitue pas une approche radicalement nouvelle de l’image de la femme. Au cours des siècles précédents, certaines femmes peintres s’étaient déjà représentées avec des symboles liés à leur activité. Par exemple, Lavinia Fontana réalise un Autoportrait dans l’atelier

 

Lavinia Fontana. Autoportrait dans l’atelier (1579)

Lavinia Fontana. Autoportrait dans l’atelier (1579)
Huile sur cuivre, diamètre 16 cm, Galerie des Offices, Florence.

 

Elisabetta Sirani peint une Allégorie de la peinture, qui est en réalité un autoportrait de l’artiste au travail :

 

Elisabetta Sirani. Allégorie de la peinture. Autoportrait (1658)

Elisabetta Sirani. Allégorie de la peinture. Autoportrait (1658)
Huile sur toile, 95 × 76 cm, musée Pouchkine, Moscou

 

Et pour le portrait de Madame Geoffrin, qui avait créé un salon réputé, Jean-Marc Nattier présente le modèle un livre à la main :

 

Jean-Marc Nattier. Portrait de Madame Geoffrin (1738)

Jean-Marc Nattier. Madame Geoffrin (1738)
Huile sur toile, 145 × 115 cm, musée Fuji, Tokyo.
Analyse détaillée

 

En plaçant une sphère armillaire (instrument permettant d’étudier l’astronomie) à l’arrière-plan et un compas dans la main droite du modèle, Marianne Loir veut mettre en évidence la passion d’Émilie de Châtelet pour les sciences. Il est vrai que cette image de la femme constituait une rarissime exception. Les peintres représentaient en général le statut social (vêtements luxueux, bijoux), la beauté physique, la maternité (femmes avec jeunes enfants), mais l’activité créative ou le goût pour la pensée n’étaient pas considérés comme féminines. Les tableaux répétitifs de Jean-Marc Nattier constituent autant d’exemples emblématiques de la place qu’accordait aux femmes le siècle des Lumières : visages inexpressifs, étoffes vaporeuses, déguisements antiques. La légèreté, voire la futilité devaient apparaître.

 

Nattier. Mme de Pompadour en Diane (1746)

Jean-Marc Nattier. Mme de Pompadour en Diane (1746)
Huile sur toile, 102 × 82 cm, Château de Versailles.

 

Le portrait d’Émilie du Châtelet par Marianne Loir peut donc être considéré comme un tournant. L’influence des philosophes, le questionnement par la raison des croyances ancestrales vont peu à peu autoriser une approche moins traditionnelle de la représentation des femmes. Mais cette évolution restera encore longtemps réservée à des personnalités célèbres et tout à fait hors du commun. Quelques années plus tard, la marquise de Pompadour n’apparaîtra plus en Diane mais en amie des encyclopédistes, ce qui constitue une provocation que peu de personnes pouvaient se permettre à la cour de Louis XV.

 

Quentin de la Tour. Portrait de la marquise de Pompadour (1752-55)

Maurice Quentin de la Tour. Portrait en pied de la marquise de Pompadour (1752-55)
Pastel sur papier gris-bleuté collé sur châssis entoilé, 175 × 128 cm, musée du Louvre, Paris.
Analyse détaillée

 

Si Marianne Loir met en évidence le statut de scientifique de son modèle, elle n’oublie pas pour autant sa féminité. La robe décolletée aux abondantes dentelles rappelle les atours que privilégiait Nattier pour ses portraits féminins. Sa couleur bleue contraste avec le rose du fauteuil pour illuminer l’ensemble. Dans sa main gauche, la marquise tient un œillet, considéré comme un  symbole de l’amour. Le compas dans la main droite symbolise l’intellectuelle et l’œillet dans la main gauche la sensuelle. La personnalité complexe et passionnée de la brillante marquise est ainsi évoquée car elle eut de nombreux amants, le dernier étant le marquis Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803), qui avait dix ans de moins qu’elle et pour lequel elle éprouva une véritable passion.

 

Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet, détail

Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet, détail

 

Pour le visage de la marquise, Marianne Loir a tout simplement suivi la mode de l’époque. Il ne faut pas y chercher des traits de personnalité. Tout a été gommé pour se conformer au goût de l’aristocratie du milieu de 18e siècle.

 

Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet, détail

Marianne Loir. Portrait de la marquise du Châtelet, détail

 

Autres portraits de la marquise du Châtelet

Il existe quelques portraits peints d’Émilie du Châtelet. Mais de nombreuses gravures ont été réalisées aux 18e et 19e siècles en s’inspirant de ces portraits. Voici un petit panorama de cette production.

 

Inconnu. Madame du Châtelet à sa table de travail (18e s.)

Inconnu. Madame du Châtelet à sa table de travail (18e s.). Huile sur toile, Château de Breteuil, Choisel. Ce portrait est parfois considéré comme une copie d’un tableau de Maurice Quentin de la Tour. Il ne semble pas y avoir de certitude sur son attribution.

 

Nicolas de Largillière. Portrait de la marquise du Châtelet (18e s.)

Nicolas de Largillière. Portrait de la marquise du Châtelet (18e s.). Huile sur toile, 130,8 × 102,3 cm, collection particulière. Vendu par Christie’s en 2010 pour 134 500 dollars, ce portrait était alors attribué à Nicolas de Largillière.

 

Jean-Marc Nattier, Johann Jacob Haid. Émilie du Châtelet (v. 1750)

Jean-Marc Nattier, Johann Jacob Haid. Émilie du Châtelet (v. 1750). Gravure sur papier, 31,3 × 19,3 cm, Bibliothèque nationale de France, Paris. Cette gravure, dessinée par Nattier, gravée par Johann Jacob Haid (1704-1767) figure dans l’ouvrage Pinacotheca scriptorum nostra aetate literis illustrium (Galerie des lettres célèbres écrites à notre époque) rédigé entre 1741 et 1755 par Johann Jakob Brucker (1696-1770).

 

Marianne Loir, Pierre Gabriel Langlois l'Aîné. Portrait d'Emilie du Châtelet (1786)

Marianne Loir, Pierre Gabriel Langlois l'Aîné. Portrait d'Emilie du Châtelet (1786). Gravure sur papier, 16,7 × 11 cm, British Museum, Londres. 

 

Inconnu. The Marchioness du Châtelet (1739-1781)

Inconnu. The Marchioness du Châtelet (1739-1781). Gravure sur papier, 16,3 × 10,7 cm, British Museum, Londres. Inscription au-dessus du portrait : « Engraved for the Universal Magazine ». Inscription sous le portrait : « Printed for J. Hinton at the Kings Arms in Paternoster Row ».

Commentaires (1)

Tina Malet

Ajouter un commentaire