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Patrick AULNAS
Elève de Pierre Henri de Valenciennes, Jean Victor Bertin apparaît comme l’un des chefs de file du paysage néoclassique sous l’Empire et la Restauration. Sa Vue de Tivoli peut être considérée comme archétypale : référence à l’Italie mais liberté créative par rapport au réel, présence de figures antiques, retenue chromatique.
Jean Victor Bertin. Vue de Tivoli (1800-1842)
Huile sur toile, 91 × 120 cm, The Schorr Collection, Londres
Image HD sur The Schorr Collection
Contexte historique
Bertin voyage en Italie en 1805 et 1806. Il visite Milan, Florence, Naples, Rome et les sites célèbres qui l’environnent comme Tivoli. La ville de Tivoli, située à trente kilomètres à l’est de Rome, est une très ancienne cité dont les vestiges les plus anciens datent du 4e siècle avant JC. Appelée Tibur dans l’Antiquité, elle fut appréciée des empereurs Auguste (63 avant JC-14 après JC) et Hadrien (76-138). Des monuments célèbres y ont attiré les visiteurs au cours de l’histoire, en particulier la villa Adriana (2e siècle), construite pour l’empereur Hadrien, et la villa d’Este (16e siècle) construite pour le cardinal Hippolyte d’Este (1509-1572).
Les peintres du classicisme français du 17e siècle et ceux du courant néoclassique à partir du 18e siècle se sont intéressés à Tivoli car l’endroit comporte à la fois une nature inspirante (chutes d’eau) et des monuments prestigieux permettant d’évoquer l’Antiquité.
Analyse de l’œuvre
Dans son Cours de peinture par principe, Roger de Piles (1635-1709) distingue le paysage champêtre et le paysage historique. Un Grand Prix de Rome du paysage historique sera créé en 1816 alors que le néoclassicisme est déjà bien installé. Ce type de paysage ne prétend pas refléter fidèlement le réel mais l’idéaliser esthétiquement. La composition, basée sur des dessins pris sur le motif, comporte des éléments naturels et architecturaux dans un cadre de référence antique. Il s’agit de l’Antiquité rêvée des poètes chantant le locus amoenus, lieu idyllique où règne l’harmonie parfaite entre l’homme et la nature. La pensée de Jean-Jacques Rousseau a joué un rôle dans cette évolution artistique : l’homme est bon à l’état de nature, mais la société l’a perverti.
Bertin s’est accordé une licence artistique complète. Son paysage n’a qu’un lointain rapport avec la réalité. On pourra s’en convaincre en consultant ci-après les vues de Tivoli d’autres artistes, lesquelles ne sont pas topographiques mais malgré tout moins éloignées du réel.
La composition en diagonale oppose une partie gauche consacrée aux monuments et aux figures et une partie droite s’ouvrant vers l’horizon avec en contrebas les célèbres cascades. Les couleurs chaudes dominent à gauche, les couleurs froides à droite. La partie gauche est une perspective en contreplongée sur des ensembles architecturaux multiples, inspirés de la réalité locale. Par exemple, l’arc placé à gauche de l’arbre est l’arc de Septime Sévère (193-211) érigé en 203 pour fêter les dix ans de règne de l’Empereur. Mais il n’est pas fidèlement représenté.
Jean Victor Bertin. Vue de Tivoli, détail
La partie droite constitue au contraire une perspective plongeante offrant une vue d’ensemble sur les chutes d’eau. L’horizon est traité avec l’effet de perspective atmosphérique utilisé depuis des siècles pour figurer la distance infinie. Des gris bleutés de plus en plus clairs aboutissent presque au blanc sur la ligne d’horizon.
Jean Victor Bertin. Vue de Tivoli, détail
Un arbre majestueux délimite verticalement les deux parties du tableau. Cet arbre joue un rôle majeur dans la composition pour introduire un élément fort de verticalité, mais aussi pour situer géographiquement le paysage en mettant en valeur un spécimen typiquement méditerranéenne.
Les personnages sont habillés à l’Antique conformément à la doxa classique et néoclassique qui trouvait dans l’Antiquité la quintessence de la beauté la plus pure.
Jean Victor Bertin. Vue de Tivoli, détail
Avec ce tableau Jean Victor Bertin traite le paysage idéal comme un poème pictural nous emportant vers un monde où règne l’harmonie entre les êtres dans une nature accueillante. Au cours du 19e siècle une prétention réaliste se fera jour et ce type de paysage disparaîtra.
Quelques autres vues de Tivoli
L’engouement des peintres pour Tivoli apparaît au 17e siècle avec Gaspard Dughet, fils adoptif de Nicolas Poussin, qui vivait à Rome. Il atteint son paroxysme au 18e siècle et subsiste au 19e siècle, principalement chez les néoclassiques et les romantiques.
Gaspard Dughet. Les chutes de Tivoli (v. 1661). Huile sur toile, 99 × 82 cm, Wallace Collection, Londres. Dughet réalise dans les environs de Rome des esquisses à l'huile prises sur le vif en vue de ses compositions en atelier. Il avait loué quatre maisons dans les environs de Rome pour étudier le paysage tout à loisir. L'une d'elle était située à Tivoli, ancienne cité antique, réputée pour ses monuments et ses chutes. Les paysages de Dughet, combinant classicisme et naturalisme exigeant, étaient très appréciés des collectionneurs.
Gaspard Dughet. Vue de Tivoli (17e s.). Huile sur toile, 31 × 46,5 cm, collection Molinari Pradelli, Bologne. De nombreux tableaux de Dughet l’éloignent de la rigueur classique de Poussin. Certaines œuvres plus naturalistes ne sont pas datées, en particulier des vues de Tivoli qui montrent l’intérêt du peintre pour la nature vierge, non reconstituée. Le temple circulaire en ruine de Tivoli, au sommet d’un abrupt rocheux, constitue un paysage de type romantique qui a inspiré plusieurs artistes.
Hubert Robert. Les Cascatelles de Tivoli (1776). Huile sur toile, 50 × 74 cm, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris. « En haut de la cascade, le temple de la Sibylle, et sur la droite, la villa de Mécène. Hubert Robert a peint dans ce tableau un site de Tivoli : les Cascatelles, qu’il a pu admirer et dessiner à loisir durant son séjour en Italie (1754-1764). L’imaginaire italianisant et antiquisant fascinait les peintres de paysage du XVIIIème siècle, car il constituait une sorte d’idéal et de fantasme. Ce paysage possède d’ailleurs un ton à l’antique, traduit par la présence des ruines […] S’il s’est appuyé sur les croquis qu’il a pu réaliser en Italie, c’est surtout une composition sortie tout droit de son imagination qu’il propose ici. A l’inverse des relevés topographiques, le peintre appose sur sa toile le souvenir de Tivoli, bien avant ceux qui feront la fortune de Corot. » (Commentaire Paris Musées)
Jean-Joseph-Xavier Bidauld. Vue des cascades à Tivoli (1788). Huile sur papier marouflé sur toile, 51 × 38 cm, National Gallery of Art, Washington. Cette étude a été peinte pendant le séjour en Italie de Bidauld, entre 1785 et 1790, à Tivoli, localité proche de Rome.
Image HD sur GOOGLE ARTS & CULTURE
Jean-Charles Rémond. Vue de Tivoli depuis une grotte (1823). Huile sur toile, 25 × 33 cm, collection particulière. Exécuté en Italie, ce tableau du jeune artiste oppose la luminosité du paysage à la pénombre de la grotte où se situe l’observateur. Mais, la peinture ne reproduit pas le paysage exact car elle n’a pas été réalisée sur le motif mais en atelier à partir d’esquisses. Il s’agit d’une composition paysagère inspirée d’une réalité observée.
J-B. Corot. Tivoli. Les jardins de la Villa d'Este (1843). Huile sur toile, 44 × 61 cm, musée du Louvre, Paris. Le peintre propose une vision mélancolique du paysage de Tivoli, correspondant à la notion de souvenir, qui reste attachée à son nom dans l’histoire de l’art. Nous sommes loin de l’approche néoclassique. Le naturalisme prédomine mais déjà enveloppé d’une sorte de sfumato évoquant picturalement le flou des souvenirs.