François Boucher. Le déjeuner (1739)

 
 

François Boucher (1703-1770), surtout connu pour ses tableaux mythologiques et religieux et ses portraits de la marquise de Pompadour, a également fait dans sa jeunesse (de 1739 à 1746) des incursions dans le domaine de la scène de genre. Ces scènes de la vie quotidienne étaient classées par l’Académie royale au dernier niveau, après les sujets d’histoire, les portraits, les paysages et les natures mortes. Lorsqu’il peint Le déjeuner, Boucher est pourtant déjà académicien depuis 1734. Un tel tableau ne pouvait augmenter son prestige. Il s’agit donc d’un choix personnel visant à explorer un domaine nouveau en s’inspirant des peintres hollandais.

 

Boucher. Le Déjeuner, 1739

François Boucher. Le déjeuner (1739)

Huile sur toile, 81,5 × 65,5 cm, musée du Louvre, Paris

Image HD sur MUSÉE DU LOUVRE

 

Aperçu historique

Le commanditaire n’est pas connu mais il ne s’agit pas d’une commande royale. L’œuvre est revendue une première fois en 1749 lors d’une vente anonyme de tableaux appartenant à divers mécènes. En 1769 a lieu une nouvelle vente à la suite de la mort de Prousteau de Montlouis, capitaine des gardes de la ville de Paris, à qui le tableau appartenait. Le catalogue indique sous l’intitulé François Boucher : « Deux femmes, deux enfants, et un garçon limonadier qui a servi le café, dans une chambre à cheminée agréablement ornée […] ». Plusieurs ventes sont réalisées au cours du 19e siècle et le tableau devient enfin la propriété du docteur Achille Malécot, collectionneur, qui le lègue à l’État français à sa mort en 1895. L’œuvre est affectée au musée du Louvre.

Le déjeuner peut être rattaché au style rococo qui se développe en France à partir de 1715, à la suite du classicisme du règne de Louis XIV. Le tableau ne correspond pas du tout à la doxa classique pour laquelle la peinture doit être une idéalisation de réel, mais absolument pas une description minutieuse d’une scène ordinaire comme peut l’être Le déjeuner.

Cependant la scène de genre ne constitue pas un thème habituel du rococo, qui s’illustre plutôt dans les thèmes mythologiques et les fêtes galantes, c'est-à-dire des divertissements mondains dans un cadre extérieur. La scène d’intérieur avait trouvé ses lettres de noblesse au 17e siècle aux Pays-Bas avec des peintres comme Vermeer et de Hooch. Il faut donc également évoquer cette influence pour bien situer le tableau dans l’histoire de l’art.

 

Analyse de l’œuvre

Le déjeuner de la bourgeoisie

Deux femmes et deux enfants déjeunent dans un cadre bourgeois très soigné reflétant un niveau de vie élevé. Un garçon limonadier, portant un tablier, assure le service. Le commerce étant très réglementé au 18e siècle, le limonadier ne pouvait vendre que de la limonade, des tisanes, du café et du chocolat. Moyennant finances, il assurait également le service chez les particuliers à leur demande.

 

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

 

Le mot petit-déjeuner n’étant pas utilisé au 18e siècle, le déjeuner était le premier repas de la journée et il était très léger. Les autres repas (dîner, goûter, souper) ne constituaient pas une pratique générale, beaucoup de personnes se limitant à deux repas par jour.

 

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

 

Sur une petite table volante laquée apparaissent seulement quelques tasses permettant de prendre le café ou le chocolat, produits exotiques et coûteux à cette époque.

 

La relation mère-enfant

 

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

    

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

 

Les deux enfants constituent des figures essentielles de la composition. C’est à eux que s’intéressent les deux femmes et c’est avec eux que se déroule le dialogue. Cette place de l’enfant est tout à fait nouvelle puisque, dans les milieux aisés, ils étaient confiés à des nourrices, les parents ne s’y intéressant de de façon lointaine. Le tableau représente donc une évolution de la relation mère-enfant dans une famille bourgeoise, les hommes restant encore à distance. Jean-Jacques Rousseau préconisera en 1762 (Émile ou De l’éducation) de renforcer le rôle des mères dans l’éducation des enfants : « « Point de mère, point d'enfant ­[…] Que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs. »

Boucher s’est très probablement servi de sa famille comme modèle. Les deux femmes pourraient être la sœur de l’artiste (à gauche) et son épouse Marie-Jeanne Buzeau (à droite). Quant aux enfants, il s’agirait des deux enfants du couple à cette époque : Juste-Nathan (né en 1736) sur les genoux de la sœur et Jeanne-Élisabeth (née en 1735) avec ses jouets. Une troisième enfant, Marie-Émilie, naîtra en 1740. Il ne faut pas s’étonner des vêtements féminins de Juste-Nathan. Jusqu’au 19e siècle, et même au début du 20e siècle, les très jeunes garçons étaient habillés en fille.

 

Le style rocaille

Le mot rococo n’étant apparu qu’à la fin du 18e siècle, on parlait sous le règne de Louis XV de style rocaille pour qualifier un intérieur en rupture avec la solennité du classicisme. « L'art rocaille se caractérise par ses rythmes débridés, ses compositions dissymétriques dont chaque élément semble renchérir sur les caprices de la nature : coquillages déchiquetés, concrétions minérales, sinuosités végétales, oiseaux ou crustacés aux lignes contournées. » (Encyclopédie Larousse en ligne)

Le goût des intérieurs plus intimes se développe sous la régence de Philippe d’Orléans de 1715 à 1723. La pièce où Boucher place la scène du déjeuner semble effectivement de petites dimensions et comporte un décor typiquement rocaille. Par exemple, le cadre du miroir est orné de coquillages et de volutes. Deux appliques chantournées en métal doré supportent des bougeoirs. Une horloge particulièrement travaillée est placée à gauche du miroir. Les chinoiseries étant très en vogue, un vase de style chinois apparaît sur une console aux pieds galbés.

 

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

François Boucher. Le déjeuner, détail (1739)

 

Les influences artistiques

Boucher a placé la scène dans l’angle d’une pièce, la lumière venant d’une fenêtre placée à gauche. L’influence hollandaise apparaît déjà dans ce choix de composition. De nombreux tableaux de Vermeer comportent une fenêtre sur la gauche, destinée à éclairer une scène intimiste. Mais la composition la plus proche de celle de Boucher a pour auteur Pieter de Hooch :

 

De Hooch. Intérieur avec personnages (1663-65)

Pieter de Hooch. Intérieur avec personnages (1663-65)

Huile sur toile, 58 × 69 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

 

La thématique du déjeuner familial dans un milieu bourgeois fortuné est commune à Boucher et de Hooch.

L’influence de Jean-François de Troy (1679-1752) est fréquemment évoquée. Cet artiste a peint quelques scènes de genre sur le thème du déjeuner en intérieur ou en extérieur.

 

Jean francois de troy le dejeuner d huitres 1735

Jean-François de Troy. Le déjeuner d’huîtres (1735)

Huile sur toile, 180 × 126 cm, musée Condée, Chantilly.

 

Très éloignée de l’intimisme de Boucher, Le déjeuner d’huîtres représente une beuverie purement masculine dans un cadre vaste et solennel, correspondant aux plaisirs de l’aristocratie. Nous sommes loin de l’esprit du déjeuner de Boucher.

 

Autres compositions sur le même thème

Le thème du repas est rarement traité dans un cadre familial jusqu’au 18e siècle. Le tableau de Boucher est donc très original. Par contre les repas mythologiques (le festin des dieux) ou religieux (la Cène) sont nombreux, de même que les banquets regroupant un grand nombre de convives. Voici quelques exemples de tableaux représentant le repas quotidien avec un souci prédominant de réalisme.

Carrache. Le mangeur de fèves (1580-90)

Annibal Carrache. Le mangeur de fèves (v. 1580). Huile sur toile, 57 × 68 cm, Galleria Colonna, Rome.

Diego Vélasquez. Le déjeuner (v. 1617)

Diego Vélasquez. Le déjeuner (v. 1617). Huile sur toile, 108 × 102 cm, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

Bartolomé Estéban Murillo. Les mangeurs de melon et de raisin (v. 1645)

Bartolomé Estéban Murillo. Les mangeurs de melon et de raisin (v. 1645). Huile sur toile, 146 × 103 cm, Alte Pinakothek, Munich.

Gustave Caillebotte. Le déjeuner (1876)

Gustave Caillebotte. Le déjeuner (1876). Huile sur toile, 52 × 76 cm, collection particulière.

Vincent van Gogh. Les mangeurs de pommes de terre (avr. 1885)

Vincent van Gogh. Les mangeurs de pommes de terre (1885). Huile sur toile, 83 × 116 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam.

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Édouard Vuillard. Le déjeuner du matin (1903)

Édouard Vuillard. Le déjeuner du matin (1903). Huile sur carton,  57 × 60 cm, musée d’Orsay, Paris.

 

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