William Turner. Le Grand Canal, Venise (1835)

 

L’œuvre de Joseph Mallord William Turner (1775-1851) préfigure sans aucun doute l’impressionnisme. Certains y ont même vu les prémices de l’abstraction lyrique. Ce peintre d’exception, qui s’est surtout illustré dans les paysages, possédait une vaste culture artistique lui permettant de se situer parfaitement dans l’histoire de l’art. Le caractère novateur de sa peinture résulte de sa volonté de dépasser les anciens en subjectivisant le paysage représenté.

 

 

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise (1835)

Joseph Mallord William Turner. Le Grand Canal, Venise (1835)

Huile sur toile, 91 × 122 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

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Contexte historique

En 1835, la peinture de paysage est partagée entre le romantisme et le réalisme. En Angleterre, le courant réaliste est particulièrement représenté par John Constable (1776-1837) qui, à la suite des paysagistes hollandais du 17e siècle et de Thomas Gainsborough au 18e, cherche à restituer la nature dans sa vérité observable. Le romantisme pictural a pris naissance en Angleterre et en Allemagne puis migré vers les autres pays européens. Turner se rattache à ce courant, qui se propose de faire prévaloir l’expression des émotions. Héritant du romantisme littéraire, il explore par l’image les mystères de la sensibilité individuelle. La manière de peindre un même paysage peut donc varier à l’infini selon les peintres puisqu’ils expriment leur ressenti face à la nature. Cette subjectivité n’est certes pas absente de la peinture réaliste, mais elle y est étroitement canalisée par l’ambition de transposer le réel sur la toile.

Le tableau de Turner est intitulé Venice, from the porch of Madonna della salute par le Metropolitan Museum of Art. C’est en effet sous ce titre qu’il fut présenté en 1835 à la Royal Academy de Londres. Mais par la suite, le tableau fut plus connu sous le titre The Grand Canal, Venice, conservé ici.

 

Analyse de l’œuvre

Un peintre de l’imaginaire

Turner voyageait beaucoup et connaissait bien Venise. Au cours d’un premier voyage en 1819, il avait réalisé de nombreux dessins et il se base sur l’un d’entre eux pour composer Le Grand Canal. Mais c’est surtout son séjour à Venise en 1833 qui lui permet d’imaginer cette composition.

Car il s’agit bien d’imagination. Le peintre ne respecte pas le paysage réel. Une photographie prise depuis le porche d’entrée de la basilique Santa Maria della Salute montrerait une configuration très différente. Le campanile (tour à gauche) est beaucoup plus haut chez Turner que dans la réalité et un bâtiment a été ajouté à l’arrière-plan à droite. Cette licence artistique caractérise la peinture romantique, qui ne recherche pas à refléter le réel. Le peintre a toute liberté pour modifier le paysage afin de l’adapter à sa sensibilité. La poésie de l’image prime sur la fidélité de la représentation.

Turner l’affirme d’ailleurs sans ambiguïté :  «… il est nécessaire de distinguer la vérité première de la vérité secondaire, à savoir l'idée plus vaste et libérale de la nature de ce qui est comparativement étroit et confiné ; à savoir ce qui s'adresse à l'imagination de ce qui s'adresse à l'œil…» (*)

 

Style impressionniste mais état d’esprit romantique

Cette distance par rapport au réel éloigne également Turner de l’impressionnisme, qui est un réalisme. Les impressionnistes voudront, à partir de la décennie 1860, capter au plus près une réalité changeante tout en admettant que la perception diffère parfois beaucoup d’un artiste à l’autre. Chez Turner, il s’agit au contraire de poétiser le réel en s’affranchissant au besoin de la restitution fidèle du paysage observé. Si le style de Turner préfigure l’impressionnisme, son état d’esprit en est très éloigné.

 

Une composition classique

La composition de Grand Canal, Venise, traduit bien l’admiration qu’éprouvait Turner pour les classiques français et en particulier Claude Lorrain. On pourra par exemple comparer le tableau de Turner à certaines peintures marines de Lorrain :

 

 

Lorrain. Port de mer avec la villa Médicis (1638)

Claude Lorrain. Port de mer avec la villa Médicis (1638)

Huile sur toile, 102 × 133 cm, Galerie des Offices, Florence.

 

 

An centre, la partie aquatique plonge vers l’horizon d’où provient la lumière. Elle est encadrée par des bâtiments ou des vaisseaux. Le contre-jour, fréquemment utilisé par Lorrain, est repris par Turner de façon moins appuyée. Comme chez Lorrain, le flou du milieu marin, qui structure horizontalement le tableau, contraste avec les édifices latéraux, nettement dessinés, qui représentent la verticalité. En s’éloignant vers l’horizon, l’atmosphère et l’eau du canal fusionnent progressivement pour aboutir à un halo vaporeux.

 

 

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise, détail (1835)

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise, détail (1835)

 

 

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise, détail (1835)

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise, détail (1835)

 

 

Mais quand Lorrain peint minutieusement les petits personnages se trouvant sur le port, Turner se contente de les évoquer par une silhouette. On retrouve bien ici l’esthétique de la perception que privilégieront les impressionnistes. Il ne s’agit pas d’être exact mais de restituer une impression.

 

 

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise, détail (1835)

J.M.W. Turner. Le Grand Canal, Venise, détail (1835)

 

 

Le peintre de la lumière

Dans sa maturité, Turner devient vraiment le peintre de la lumière et de ses effets. Grand aquarelliste, ses huiles conjuguent une touche fluide qui dissout les contours et un dessin très apparent pour certains éléments périphériques. Il transpose ainsi la technique de l’aquarelle à la peinture à l’huile et crée une esthétique nouvelle, totalement incomprise à son époque, mais qui a marqué définitivement l’histoire de la peinture.

 

Autres compositions sur le même thème

Le paysage urbain vénitien inspire les peintres, surtout à partir du 18e siècle. Canaletto, Bellotto, Guardi peignent le Grand Canal. Les tableaux vénitiens de William Turner marquent une rupture stylistique majeure. Monet, Signac suivront sa trace. La cité des Doges continue aujourd’hui à inspirer les artistes comme en témoigne la magnifique perspective lumineuse d’Henri Le Goff sur le Grand Canal.

Canaletto. Le Grand Canal et l'Eglise de la Salute, 1730

Canaletto. Le Grand Canal et l’Église de la Salute (1730)

Huile sur toile, 49,5 × 72,5 cm, Museum of Fine Arts, Houston.

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Bernardo Bellotto. Le Grand Canal à Venise (v. 1736-40)

Bernardo Bellotto. Le Grand Canal à Venise (v. 1736-40)

Huile sur toile, 79 × 121 cm, musée des Beaux-arts de Lyon.

Francesco Guardi. Grand Canal avec le pont du Rialto, v.1780

Francesco Guardi. Grand Canal avec le pont du Rialto (v.1780). Huile sur toile, 68,5 × 91,5 cm, National Gallery of Art, Washington.

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Paul Signac. Grand Canal, Venise (1905)

Paul Signac. Grand Canal, Venise (1905)

Huile sur toile, 73 × 92 cm, Toledo Museum of Art, Ohio.

 

Claude Monet. Le Grand canal à Venise (1908)

Claude Monet. Le Grand canal à Venise (1908)

Huile sur toile, 74 × 92 cm, Museum of Fine Arts, Boston.

Henri Le Goff. Venise, Le Grand Canal (2010)

Henri Le Goff. Venise, Le Grand Canal (2010)

Huile sur toile, 61 × 46 cm, collection particulière.

 

(*) Cité par le Magazine du Grand Palais

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