Georges Seurat. Un dimanche après-midi sur l'île de la Grande Jatte (1884-86)

 
 

Sous l’impulsion de Georges Seurat (1853-1891), une technique particulière va voir le jour dans les années 1880. Seurat admirait les impressionnistes, mais ayant pris connaissance d’un certain nombre de travaux scientifiques sur la perception des couleurs, il élabore une véritable théorie picturale. Il s’agit de peindre en juxtaposant de très petites touches, voire même des points. A distance, seule l’harmonie de l’ensemble ressortira. Une autre contrainte concerne le choix de couleurs : seules les couleurs primaires (jaune, rouge, bleu) et secondaires (mélange de deux couleurs primaires : vert = bleu + jaune, orange = rouge + jaune, violet = rouge + bleu) sont autorisées. Pour le reste, le mélange des couleurs est optique : le spectateur, à distance, ne perçoit plus que les nuances ou les contrastes sans distinguer la couleur de chaque touche. Seurat appela sa technique le divisionnisme, mais le critique d’art Félix Fénéon (1861-1944) parla ensuite de pointillisme et de néo-impressionnisme. C’est le terme pointillisme qui a rencontré le plus d’écho et qui est le plus souvent utilisé.

 

Georges Seurat. Un dimanche après-midi sur l'île de la Grande Jatte (1884-86)

Georges Seurat. Un dimanche après-midi sur l'île de la Grande Jatte (1884-86)

Huile sur toile, 208 × 308 cm, Art Institute, Chicago.

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Une prouesse technique accueillie froidement

En 1883-84, Seurat avait déjà représenté les bords de la Seine dans un immense tableau de trois mètres de large, La baignade à Asnières. Pour Un dimanche après-midi, il se place sur une île située à Neuilly-sur-Seine et fréquentée par les parisiens. Une œuvre pointilliste de cette dimension est une prouesse car la technique utilisée exige une extrême minutie. Une autre contrainte réside dans la réalisation en atelier sur la base d’esquisses prises sur le vif. Il n’est pas possible de travailler le tableau lui-même sur le motif comme le faisaient les impressionnistes, la dimension l’interdisant et l’exécution étant trop lente. La réalisation s’étale sur deux ans et commence par de nombreux dessins partiels et même de petites huiles sur bois conservées au musée d’Orsay.

 

Georges Seurat. Etude pour Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (1884)

Georges Seurat. Etude pour Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (1884)

Huile sur bois, 15,5 × 25 cm, musée d'Orsay, Paris.

 

Georges Seurat. Etude pour Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (1884)Georges Seurat. Etude pour Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte (1884)

Huile sur bois, 16 × 25 cm, musée d'Orsay, Paris.

 

Le tableau sera présenté à la huitième et dernière exposition impressionniste en 1886. Ce n’est pas un succès. Les impressionnistes eux-mêmes se détournent de ce chef-d’œuvre qui rompt assez nettement avec les principes qu’ils défendent. Monet, à cette époque, tentait de capter un instant de vie sur la toile, mais sur le motif. Seurat recompose en atelier un lieu de prédilection des parisiens en figeant l’instant par l’hiératisme des figures. L’œuvre restera dans la famille Seurat jusqu’à 1900, date à laquelle Émile Seurat, le frère du peintre, la vend pour 800 francs. Plusieurs propriétaires se succéderont ensuite jusqu’à l’entrée du tableau à l’Art Institute de Chicago en 1924.

 

Analyse d’Un dimanche après-midi sur l'île de la Grande Jatte de Georges Seurat

Seurat cherche une voie originale en utilisant systématiquement une méthode inspirée de ses connaissances en optique. Une telle contrainte lui enlève toute spontanéité créative et l’éloigne beaucoup du travail des impressionnistes à la même époque. Monet, par exemple, diluait complètement les formes pour tenter d’approcher la perception subjective d’une réalité fuyante, comme dans cette Femme à l’ombrelle de 1886. Alors que le personnage de Monet semble véritablement en mouvement, les figures de Seurat paraissent figées.

 

Seurat. La Grande Jatte, détail

Seurat. La Grande Jatte, détail

 

Si la thématique de Seurat reste impressionniste – les bords de l’eau étant un de leurs thèmes de prédilection – l’artiste cherche à dépasser la peinture de l’instant présent pour donner à sa composition un caractère intemporel. Ses personnages hiératiques symbolisent le climat d’une époque mais ne représentent pas l’exactitude du geste ou de la mimique. Cadre général d’un dimanche au bord de la Seine à la fin du 19e siècle, le tableau de Seurat nous propose une sérénité reconstruite et non les imprévus et les imperfections de la vie réelle. Son style l’éloigne grandement des impressionnistes et le rapproche des peintres du classicisme français qui cherchaient à idéaliser l’instant en plaçant des figures mythologiques dans des paysages reconstitués. Si elles ne sont pas mythologiques, les figures de Seurat aspirent visiblement à s’élever au niveau du modèle général d’une époque.

Cette problématique à haut risque suppose une acuité du regard, une perception subtile des traits dominants d’une scène qui devait être en réalité très animée et en constant changement. Seurat relève le défi et, aidé par la technique extrêmement rigoureuse qu’il s’impose, parvient à créer une œuvre archétypale d’un moment de délassement de la bourgeoisie de son époque.

Quelles sont les caractéristiques stylistiques du tableau ? La première apparaît immédiatement par contraste avec l’impressionnisme. Seurat dessine ses personnages, délimite rigoureusement les contours. L’aspect géométrique de l’œuvre résulte largement de la contrainte pointilliste, mais pas seulement. La plupart des figures apparaissent de profil, ce qui autorise une stylisation et détermine une idéalisation très éloignée de toute caractéristique psychologique, comme les portraits de profil des peintres italiens du 15e siècle.

 

Seurat. La Grande Jatte, détail

Seurat. La Grande Jatte, détail

 

La composition du tableau respecte les critères du classicisme. Les deux berges du fleuve et l’alignement des arbres constituent les lignes de fuite donnant sa profondeur au paysage. Au premier plan, le peintre a placé une zone d’ombre, créant l’illusion pour l’observateur qu’il se trouve dans cette zone et regarde vers la lumière. Ce procédé très courant dans la peinture de paysage permet d’accentuer la luminosité et de conduire le regard du proche au lointain en suivant les lignes de fuite. Claude Lorrain utilisait volontiers le contre-jour, faisant surgir la lumière des profondeurs du tableau et laissant le premier plan dans l’ombre (par exemple,  Paysage avec Enée à Délos, 1672).

 

Seurat. La Grande Jatte, détail

Seurat. La Grande Jatte, détail

 

Une troisième caractéristique résulte de la technique pointilliste. L’ensemble de la composition semble baigner dans une sorte de halo, résultante de l’association purement optique des points ou traits de couleur utilisés. L’artiste n’a d’ailleurs pas minutieusement travaillé les personnages, se contentant de profils très stylisés accentuant l’impression de flou. De ce point de vue, il se rapproche des impressionnistes, alors qu’il s’en distingue par le dessin apparent, imposé par sa technique.

Seurat divisait en effet sa toile en carrés et attribuait un motif à chaque carré comme le faisaient les peintres égyptiens de l’Antiquité. La peinture de Seurat est le résultat d’une méthode très stricte. La rigueur de l’image produite, en particulier le statisme des figures, est déterminée par une exécution soumise à une pratique très rigide. Les peintres de l’abstraction géométrique, au 20e siècle, par exemple Piet Mondrian, s’imposeront également des contraintes issues de considérations plus ou moins scientifiques et obtiendront de même des tableaux d’une rigidité toute doctrinale.

Un dimanche après-midi sur l'île de la Grande Jatte se classe dans les chefs-d’œuvre de la peinture comme témoignage du mode de vie d’une époque et comme prouesse individuelle d’un peintre ayant choisi la rigueur extrême pour s’exprimer. Le tableau ne comporte aucune originalité stylistique et sa composition reste même classique. Il s’agit d’une innovation purement technique conduisant à une image type d’une époque avec des figures semblant figées pour l’éternité.

 

Quelques autres compositions de Georges Seurat

L’une des premières œuvres de Seurat, Le casseur de pierres, permet d’approcher son évolution technique. Ce tableau n’est pas encore pointilliste, mais le peintre utilise déjà des touches de couleurs différentes pour produire une illusion optique.

 

Georges Seurat. Le casseur de pierres (1882)

Georges Seurat. Le casseur de pierres (1882). Huile sur bois, 24,7 × 15,6 cm, The Philips Collection. Washington.

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Georges Seurat. Une Baignade à Asnières (1884)

Georges Seurat. Une Baignade à Asnières (1884). Huile sur toile, 201 × 300 cm, National Gallery, Londres.

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Georges Seurat. Le soir, Honfleur (1886)

Georges Seurat. Le soir, Honfleur (1886). Huile sur toile, 94 × 78,3 cm, The Museum of Modern Art, New York.

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Georges Seurat. Le cirque (1891)

Georges Seurat. Le cirque (1891). Huile sur toile, 152 × 185 cm, musée d’Orsay, Paris.

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