El Greco. Vue de Tolède (1597-99)

 
 

Le peintre grec Domenikos Theotokopoulos, surnommé El Greco, n'a vécu en Grèce que jusqu'à l'âge de 25 ans. Vers 1565 ou 1566, il s'installe à Venise et travaille dans l'atelier du grand maître de l'époque : Titien. Dix ans plus tard, en 1576, attiré par les grands projets artistiques du roi d'Espagne, il part pour Tolède où il mourra en 1614. El Greco est en général classé par les historiens de l'art dans le courant maniériste qui se développe à la fin du 16e siècle. L'élongation des formes et l'intensité dramatique appuyée de ses compositions constituent des caractéristiques de ce courant.

 

Le Greco. Vue de Tolède (1597-99)

El Greco. Vue de Tolède (1597-99)
Huile sur toile, 121 × 109 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.
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Un paysage particulièrement original

El Greco, peintre de scènes mythologiques et religieuses et de portraits, n'a réalisé que deux paysages, mais Vue de Tolède est un chef-d'œuvre. C'est au 16e siècle que le paysage devient un genre pictural à part entière. Si l'on excepte les aquarelles d'Albrecht Dürer à l'extrême fin du 15e, l'art du paysage restait jusqu'alors accessoire : arrière-plan de portraits ou de scènes religieuses, scènes de chasse ou de guerre. Le tableau avait un autre sujet. Ces thématiques subsistent au 16e siècle, mais, peu à peu, certains artistes vont s'intéresser au paysage pour lui-même, en faire le sujet principal de leur composition. L'éclosion de la peinture paysagère est très progressive et des personnages ayant une place plus ou moins importante parsèment presque toujours les paysages du 16e siècle.
On mesure donc l'originalité de Vue de Tolède, paysage sans aucun personnage, ne prétendant nullement à l'exactitude topographique. Il s'agit bien d'une des premières – peut-être de la première – huiles de grandes dimensions uniquement consacrées au paysage. Lorsqu'il peint ce tableau, El Greco est un peintre reconnu, ayant à son actif des chefs-d'œuvre, comme par exemple, L'enterrement du comte d'Orgaz. Sa liberté créative ne fera que s'accentuer avec l'âge, pour atteindre en 1610, avec Le Laocoon, un dépouillement et une puissance évocatrice uniques à cette époque.

 

Analyse de Vue de Tolède du Greco

Cette composition frappe spontanément par l'aspect chaotique du paysage et le caractère menaçant du ciel d'orage. El Greco, conformément à l'influence maniériste, accentue l'intensité dramatique. Cela correspond d'ailleurs à la psychologie du peintre vieillissant, dont l'intériorité inquiète se manifeste par un expressionnisme appuyé.
Vue de Tolède ne se rattache pas aux deux grandes catégories de peinture paysagère du 16e siècle. Le paysage-monde des peintres de l'Europe du Nord, dont Joachim Patinir est l'un des plus brillants représentants, se proposait d'inclure dans l'espace limité du tableau tous les éléments principaux de la nature sous forme d'un vaste panorama : forêts, lacs, rivière, constructions, etc. (voir par exemple Paysage avec saint Jérôme, 1515-1519) .Cette ambition d'exhaustivité n'est nullement celle d'El Greco, qui choisit simplement une vue de la ville où il a passé l'essentiel de son existence. Le paysage arcadien des peintres italiens mêlait personnages antiques et lieu idyllique (voir par exemple Les trois âges de la vie (1518-20) de Dosso Dossi). Il s'agissait d'idéaliser le milieu naturel en le poétisant et en le rattachant à la mythologie antique. L'objectif d'El Greco ne consiste évidemment pas à proposer une image enchantée de Tolède. S'il fallait donc trouver un antécédent au tableau du Greco, il faudrait sans doute évoquer Giorgione et La Tempête (1505). Giorgione fut le maître de Titien, qui fut lui-même le maître du Greco. Le chef-d'œuvre du peintre grec se place d'ailleurs dans la filiation de l'œuvre de Titien par la prépondérance accordée à la couleur.
Les couleurs froides ont la quasi-exclusivité dans Vue de Tolède, le peintre ne s'autorisant que des nuances de vert pour la végétation et des plages de bleu-gris pour le ciel. Pour la ville de Tolède, qui se dessine sur le relief, les gris et quelques touches de blanc dominent. El Greco s'accorde une certaine liberté topographique puisque la cathédrale ne devrait pas figurer.

 

Vue de Tolède, la ville

Vue de Tolède, la ville

 

Le peintre a choisi de regarder la partie est de la ville à partir du nord. La véritable cathédrale si situe hors champ, à droite de l'Alcazar (le bâtiment massif). Greco la place à gauche pour étoffer le caractère monumental de la cité tout en conservant une vision sylvestre des alentours. Située à environ 500 mètres d'altitude, la ville domine le Tage que l'on voit nettement au premier plan. L'ancien pont d'Alcantara permettait de traverser le fleuve et d'atteindre le château de San Servando.

 

Vue de Tolède, pont d'Alcantara

Vue de Tolède, pont d'Alcantara

 

Vue de Tolède, le Tage

Vue de Tolède, le Tage

 

Vue de Tolède, la nature et la rive du Tage

Vue de Tolède, la nature et la rive du Tage

 

L'ambition de l'artiste consiste visiblement à spiritualiser la cité où il vivait. Les choix de composition permettent d'atteindre cet objectif ou plutôt ce ressenti, qui devait être celui du Greco. La ville se découpe dans les lointains, séparant ciel et terre : en bas, la nature avec des dégradés de vert ; en haut, le ciel bleu, gris et blanc ; entre les deux, la ville appartenant presque au royaume des cieux. Les couleurs choisies pour les constructions sont proches de celles utilisées pour le ciel d'orage. La lumière traverse les nuages pour éclairer la ville, évoquant une origine divine.

 

Vue de Tolède, le ciel éclairant la ville

Vue de Tolède, le ciel éclairant la ville

 

Cet expressionnisme spirituel correspond parfaitement à la nature tourmentée du peintre. Il constitue un cas tout à fait particulier de peinture de paysage et n'aura pas de descendance. Le paysage s'orientera au 17e siècle, soit vers le classicisme français et une rigueur de composition très encadrée par les règles académiques, soit vers le réalisme poétique des artistes néerlandais.

 

Autres vues panoramiques de villes

A partir du 17e siècle, le paysage intéresse davantage les peintres et de nombreuses vues de villes sont réalisées. En voici quelques exemples.


Albrecht Dürer. Vue de Trente (1494)Albrecht Dürer. Vue de Trente (1494). Aquarelle sur parchemin, 23,8 × 35,6 cm, Kunsthalle, Brême. Peinte au cours du premier séjour de Dürer en Italie en 1494-95, la ville de Trente (Trento en italien) est située sur les rives de l'Adige.


Vermeer. Vue de Delft (1660-61)

Johannes Vermeer. Vue de Delft (1660-61). Huile sur toile, 98,5 × 117,5 cm, Mauritshuis, La Haye. Ce paysage urbain célébrissime en France, sans doute à la suite de l'appréciation élogieuse de Marcel Proust (« le plus beau tableau du monde »), correspond à la tradition italienne des vedute qui sera popularisée par Canaletto au 18e siècle. La ville natale du peintre est idéalisée par le choix artistique qui valorise la lumière atmosphérique et son reflet dans l'eau. Le ciel représente plus de la moitié de la surface du tableau comme chez Jacob van Ruisdael, peintre de Haarlem dont Vermeer connaissait sans doute certaines œuvres.

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Canaletto. The Thames and the City of London from Richmond House, 1747

Canaletto. La Tamise et la City de Londres vues de Richmond House (1747). Huile sur toile, 105 × 117,5 cm, collection particulière. Canaletto vécut à Londres de 1746 à 1750 et y réalisa de nombreuses vedute. Le cours majestueux de la rivière, avec en arrière-plan la cathédrale Saint-Paul, se combine à la lumière matinale et au ciel serein. Canaletto traite ce paysage londonien avec la limpidité qu'il avait déjà utilisée à Venise. Au premier plan apparaissent les terrasses de Richmond House et, à gauche, celles de Montagu House.

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Joseph Vernet. La ville et le port de Toulon (1756)

Joseph Vernet. La ville et le port de Toulon (1756). Huile sur toile, 165 × 263 cm, Musée du Louvre, Paris. Vernet reçut de Louis XV une commande de 24 tableaux des ports de France, mais ne parvint à en réaliser que 15. « Ce tableau de la série des Ports de France est la deuxième vue de Toulon peinte par Vernet, conformément aux instructions officielles réclamant deux tableaux pour chaque port. Ce fut pour l'artiste un tour de force que de concilier l'aspect documentaire requis avec sa vision personnelle et de se renouveler à chaque fois. » (Notice musée du Louvre)


J.M.W. Turner. La ville et le château de Scarborough (1810)

J.M.W. Turner. La ville et le château de Scarborough (1810). Aquarelle sur papier, 85 × 111,7 cm, Art Gallery of South Australia, North Terrace, Adelaide. L'intitulé complet est Scarborough town and castle: morning : boys catching crabs. La ville et le château constituent un arrière-plan très flou, le propos du peintre étant de saisir une ambiance matinale avec quelques pêcheurs de crabes. Les reflets de la lumière sur l'eau constituent l'élément central de cette aquarelle.

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Jean-Baptiste Corot. Florence. Vue prise des jardins Boboli (1835-40)

Jean-Baptiste Corot. Florence. Vue prise des jardins Boboli (1835-40). Huile sur toile, 51 × 73 cm, Muse du Louvre, Paris. « Peint à Paris, ce tableau solidement composé réutilise des études dessinées et exécutées lors d'un séjour de Corot à Florence durant l'été 1834. » (Notice musée du Louvre)


 

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