Camille Corot. Souvenir de Mortefontaine (1864)

Lorsqu’il peint Souvenir de Mortefontaine, Camille Corot a 68 ans. Il est alors un peintre célèbre dont on s’arrache les tableaux. Les faux sont également très nombreux. L’artiste, formé au néoclassicisme au début du siècle, n’a connu le succès que tardivement, dans la décennie 1850.

 

 

Jean-Baptiste Corot. Souvenir de Mortefontaine (1864)

Camille Corot. Souvenir de Mortefontaine (1864).

Huile sur toile, 65 × 89 cm, musée du Louvre, Paris

Image HD sur WIKIMEDIA ou MUSÉE DU LOUVRE

 

 

Contexte historique

En 1864, l’impressionnisme était en gestation. De jeunes peintres tentaient de révolutionner leur art, mais il faudra plusieurs décennies avant qu’ils ne soient reconnus. Corot n’est pas impressionniste mais, à la fin de sa vie, il s’oriente vers une peinture poétique de la perception, constituant un prélude à l’approche réaliste des impressionnistes. Lorsqu’il abandonne les contraintes néoclassiques – architectures géométriques et compositions rigoureusement équilibrées – il privilégie l’étude de la lumière, de ses reflets sur l’eau, thèmes que s’appropriera ensuite l’impressionnisme. Corot aboutit en définitive à des paysages oniriques, imprégnés de nostalgie car construits sur des souvenirs.

Au Salon officiel de l’Académie des Beaux-arts de 1864, le peintre présente deux tableaux : Souvenir de Mortefontaine et Coup de vent. Le premier est particulièrement remarqué par la critique. Théophile Gautier évoque à son propos « une harmonie argentée, suave, musicale, si l’on peut appliquer ce mot à la peinture, [qui] enveloppe les objets et les voile sans les cacher, comme une gaze sur le visage d’une belle femme, en leur donnant du flou et de la vapeur. » (*) Mais un reproche récurrent persiste : Corot n’est pas un bon technicien. Ainsi, Théophile Thoré constate : « Á peine si c’est peint, mais l’impression y est, et de l’artiste elle se communique au spectateur. » (*). Evidemment, une telle appréciation fait référence aux contraintes techniques de l’académisme (touche lissée, contours apparents). En 1864, Corot a abandonné ces prescriptions qu’il a parfaitement maîtrisées dans sa jeunesse (par exemple, Vue depuis les jardins Farnèse, 1826). L’artiste a mis la technique au service d’un style nouveau.

 

 

J-B. Corot. Vue depuis les jardins Farnèse, Rome (1826)

Camille Corot. Vue depuis les jardins Farnèse, Rome (1826)

Huile sur papier marouflé sur toile, 24,4 × 40 cm, Philips Collection, Washington.

 

 

En 1864, Napoléon III, qui visitait chaque année le Salon avec l’impératrice Eugénie, avait décidé d’acquérir Souvenir de Mortefontaine. Dans le petit monde de l’art, les rigoristes de l’académisme s’en étaient émus.

 

Analyse de l’œuvre

Le parc de Mortefontaine se trouve dans le département de l’Oise, en lisière de la forêt d’Ermenonville. Ce site vallonné comporte plusieurs étangs et était un lieu apprécié des artistes. Au début du 18e siècle, Watteau s’en inspira pour les paysages de certaines de ses fêtes galantes, comme le Pèlerinage à l’île de Cythère. Jean-Joseph-Xavier Bidauld réalisa en 1806 un chef-d’œuvre du paysage néo-classique, Le parc à Mortefontaine.

 

 

Watteau. Pèlerinage à l’Île de Cythère (1717)

Jean-Antoine Watteau. Pèlerinage à l'Île de Cythère (1717)

Huile sur toile, 129 × 194 cm, musée du Louvre, Paris

 

 

Jean-Joseph-Xavier Bidauld. Le parc à Mortefontaine (1806)

Jean-Joseph-Xavier Bidauld. Le parc à Mortefontaine (1806)

Huile sur toile, 87,6 × 128,3 cm, Indianapolis Museum of Art.

 

 

Ainsi, Corot emboîte le pas à de nombreux peintres venus s’imprégner à Mortefontaine du pittoresque des étangs et des bois pour le confronter à leur monde intérieur. Le résultat peut être typiquement rococo, néoclassique, romantique, mais au-delà des typologies, toujours poétique. Il est bien évident que Corot ne cherche pas à décrire un paysage, mais à communiquer une certaine vibration intérieure faite d’images, de sons, de souvenirs, pour réaliser une synthèse picturale ayant pour thème la sensibilité. Les historiens évoquent ainsi l’esprit musical du tableau qui peut être interprété comme un « concert pictural ». (*)

Corot emploiera souvent le mot souvenir pour intituler ses œuvres à partir de 1850. Les réminiscences esthétiques offrent au peintre un matériau qu’il utilise pour construire une évocation picturale. « Il s’agit ici d’une construction particulière du souvenir, à partir de toutes les images du lieu. Corot en peint une qui les contient toutes. » (**)

La démarche de Corot apparaît ainsi très novatrice. Comme les néoclassiques, qui l’ont formé, il peint en atelier à partir de dessins pris sur le vif. Mais à la fin de sa vie, il ne cherche plus à composer un paysage idéal au dessin apparent et parfaitement équilibré. Son but est désormais de nous communiquer sa subjectivité, ce qu’il éprouve face au spectacle de la nature. Il préfigure ainsi l’approche impressionniste, mais s’en distingue par le refus du réalisme pur. Claude Monet peindra plus tard de multiples meules de foin à différents moments de la journée pour étudier les variations de la lumière. Corot synthétise ses impressions en une seule image. Le caractère analytique de la peinture de Monet contraste avec l’ambition synthétique de Corot.

La construction du tableau est tout à fait classique. Le choix de l’asymétrie rappelle certaines compositions de Claude Lorrain, par exemple Paysage avec Pâris et Oenone.

 

 

Lorrain. Paysage avec Pâris et Oenone, dit Le Gué (1648)

Paysage avec Pâris et Oenone, dit Le Gué (1648)

Huile sur toile, 119 × 150 cm, Musée du Louvre, Paris.

 

 

L’espace pictural  de Souvenir de Mortefontaine est approximativement divisé en deux parties, selon la diagonale du tableau. A droite, un arbre massif obstrue la vue. A gauche, une ouverture vers l’horizon permet de décliner une perspective : berge, jeux de lumière sur l’étang, ligne d’horizon, ciel. Une scène de cueillette avec une femme et deux enfants vient animer la composition, mais des personnages contemporains remplacent les héros antiques ou bibliques des classiques. L’arbre étique de la cueillette structure l’espace par sa verticalité et constitue un contrepoint à l’arbre massif de la partie droite. La gamme chromatique est réduite : bleus pâles du ciel et de l’eau, verts et marrons de la végétation. L’ensemble baigne dans une ambiance vaporeuse, comme si un filtre séparait l’observateur de la toile. Cet élément est essentiel pour traduire le souvenir qui est une interprétation nécessairement floue du passé. Par la légère nébulosité, l’image devient un rêve poétique, un « enchantement mélancolique ». (**)

 

 

Camille Corot. Souvenir de Mortefontaine, détail

Camille Corot. Souvenir de Mortefontaine, détail

 

 

Quelques souvenirs de Corot

La dernière manière de Corot dans le domaine du paysage peut sembler très éloignée du néoclassicisme de ses débuts. Cependant, les souvenirs du peintre représentent une évolution et non une révolution. Il s’agit toujours d’idéaliser un paysage par une recomposition en atelier. Mais la dimension onirique, poétique se substitue à l’impératif de réalité. Stylistiquement, le caractère vaporeux de la composition remplace les formes géométriques parfaitement délimitées. La retenue chromatique reste présente.

Camille Corot. Souvenir de Pierrefonds (1860-61)

Camille Corot. Souvenir de Pierrefonds (1860-61)

Huile sur toile, 46 × 38 cm, musée Pouchkine, Moscou.

Camille Corot. Les chevriers des îles Borromées (1866)

Camille Corot. Les chevriers des îles Borromées (1866)

Huile sur toile, 59 × 78 cm, musée des Beaux-arts de Caen.

Camille Corot. Souvenir de Catelgondolfo (1865-70)

Camille Corot. Souvenir de Catelgondolfo (1865-70)

Huile sur toile, 65 × 81 cm, musée du Louvre, Paris.

J-B. Corot. Le batelier de Mortefontaine (1865-70)

Camille Corot. Le batelier de Mortefontaine (1865-70)

Huile sur toile, 61 × 90 cm, Frick Collection, New York.

Camille Corot. Bacchanale au printemps : Souvenir de Marly-le-Roi (1872)

Camille Corot. Bacchanale au printemps : Souvenir de Marly-le-Roi (1872)

Huile sur toile, 82 × 66 cm, Museum of Fine Arts, Boston.

Camille Corot. Souvenir de Coubron (1872)

Camille Corot. Souvenir de Coubron (1872)

Huile sur toile, 46 × 55 cm, musée des Beaux-arts de Budapest.

 

__________________________________________________________________

 

(*) Cité par Vincent Pomarède, Souvenir de Mortefontaine, Louvre éditions.

(**) Commentaire musée du Louvre.

Commentaires (1)

Naguère

Corot et Mortefontaine me font toujours penser à Nerval et Sylvie.

Ajouter un commentaire