Petrus Christus. La lamentation (1455-60)

 
 

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Patrick AULNAS

Héritier de Jan Van Eyck, Petrus Christus poursuit le travail sur la perspective de son prédécesseur flamand. Il est aussi un maître de la lumière qui sait utiliser le paysage pour éclairer ses compositions religieuses. La Lamentation en est un exemple.

 

Petrus Christus. La lamentation (1455-60)

Petrus Christus. La Lamentation (1455-60)
Huile sur bois, 100 × 192 cm, Musées Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles.
Image HD sur WIKIMEDIA

 

Le thème de la Lamentation

Les Évangiles relatent les évènements concernant la mort de Jésus Christ, qui se sont probablement déroulés entre l’an 30 et l’an 33. Les Chrétiens appellent Passion du Christ l’ensemble de ces évènements : arrestation et jugement du Christ, flagellation, crucifixion, mise au tombeau, résurrection. La Lamentation ou Déploration intervient après que le Christ mort ait été descendu de la croix et avant sa mise au tombeau. Plusieurs personnages le pleurent : Marie (sa mère), Jean (un apôtre), Marie-Madeleine (une disciple), Joseph d’Arimathie (notable juif), Nicodème (un disciple), marie de Cléophas (une disciple), Marie-Salomé (une disciple), Zébédée (époux de Marie-Salomé). Zébédée est en général considéré comme le père des apôtres Jean et Jacques. Sur la plupart des travaux iconographiques, ces personnages ne sont pas tous présents.

Cet épisode de la lamentation ne reflète pas une approche historique. Il s’agit d’une légende basée sur des textes divers auxquels les croyants attribuent une dimension spirituelle spécifique. Dans les sociétés de l’Occident chrétien, Jésus-Christ étant considéré comme le fils de Dieu, les évènements de la Passion du Christ ont constitué une source d’inspiration majeure pour les artistes.

 

Analyse de l’œuvre

Les personnages (de gauche à droite)

A gauche, Marie-Madeleine est agenouillée au pied de la croix où un crâne a été placé. Le Golgotha, où s’est déroulée la crucifixion, signifie en effet littéralement lieu du crâne. A sa droite, Joseph d'Arimathie étend sur le sol le linceul sur lequel repose le corps du Christ. La Vierge Marie évanouie est soutenue par Marie de Cléophas et saint Jean. Nicodème (en rouge) maintient le corps du Christ. Debout, à droite apparaissent deux personnages dont l’identification est discutée. Selon certains analystes, il s’agirait de Marie-Salomé et de son mari Zébédée. Pour d’autres auteurs, il s’agirait du commanditaire de l’œuvre et de son épouse. Ainsi le site RKD Research indique le titre suivant : La Lamentation du Christ avec les donateurs, probablement Anselm Adornes et Margaretha van der Banck. Le musée de Bruxelles ne reprend pas cette hypothèse.

 

Petrus Christus. La Lamentation détail (1455-60)

Petrus Christus La Lamentation détail (1455-60) 
Zébédée et Marie-Salomé ou les commanditaires Anselm Adornes et Margaretha van der Banck ?

 

Figures flamandes dans un paysage composé

Petrus Christus a utilisé le format paysage pour cette Lamentation, ce qui n’est pas le choix dominant des peintres. Van der Weyden avait choisi le format portrait, ou presque, en 1450 (Galerie des Offices, Florence). Petrus Christus dispose ainsi de l’espace suffisant pour espacer les figures tout en les présentant en vue rapprochée. Le paysage d’arrière-plan joue un rôle majeur. Le contraste entre la profondeur du panorama et la proximité des personnages accentue la quiétude de la scène, voulue par l’artiste. La scène tragique de la mort du Christ se déroule dans un univers paisible. Le drame est celui de l’être humain et de sa violence, pas celui de la nature qui l’accueille. Les huit personnages entourant le Christ acceptent visiblement le tragique de la condition humaine avec une certaine résignation. Pas d’éclat, pas de posture passionnelle. L’émotion est intériorisée.

 

Petrus Christus. La Lamentation détail (1455-60)

Petrus Christus La Lamentation détail (1455-60)
Paupières baissées, visages graves, concentrés sur la tâche à accomplir,
les personnages bibliques respectent la solennité de l’instant.
 Pour Petrus Christus, l’extériorisation appuyée des sentiments n’est pas acceptable.

 

Les figures bibliques ressemblent à des Flamands du 15e siècle issus de la classe supérieure. Les peintres étaient des artisans possédant leur métier à un niveau plus ou moins élevé mais n’ayant pas la moindre connaissance des réalités de la Palestine du 1er siècle. Ils s’inspiraient donc de l’humanité fréquentée quotidiennement, en tenant compte des commanditaires, qui entendaient bien pouvoir s’identifier aux personnages représentés. La somptuosité des étoffes, mise en valeur pour des raisons esthétiques, correspond également au mode de vie des destinataires du tableau.

 

Petrus Christus. La Lamentation détail (1455-60)

Petrus Christus La Lamentation détail (1455-60)
Les personnages bibliques portent les riches vêtements des
personnes de la classe dirigeante du 15e siècle, auxquelles la peinture était destinée.

 

Il en va de même pour le paysage, qui n’a aucun rapport avec les lieux de la Passion du Christ. La Jérusalem apparaissant à l’horizon est une invention de l’artiste et la composition d’ensemble du paysage provient d’éléments observés en Flandre.

Le traitement de la lumière caractérise les œuvres de Petrus Christus. Le ciel, avec son horizon tirant sur le blanc, éclaire l’ensemble de la scène d’une lumière tamisée. Les étoffes blanches du premier plan répondent à ce contre-jour qui sera utilisé systématiquement deux siècles plus tard par Claude Lorrain.

Par l’équilibre d’une composition très réfléchie et la modération de l’expression des sentiments, Petrus Christus peut être considéré comme un lointain précurseur des classiques du 17e siècle.

 

Approche comparative

 

Van der Weyden. Descente de croix (1435)

Rogier Van der Weyden. Descente de croix (1435)
Huile sur bois, 220 × 262 cm, musée du Prado, Madrid.

 

La Lamentation de Petrus Christus a été fréquemment comparée à cette Descente de Croix. Petrus Christus s’en serait inspiré. Il apparaît immédiatement que l’état d’esprit est ici tout autre. Van der Weyden ne s’intéresse qu’aux personnages, qu’il concentre dans un petit espace. Les postures, la gestuelle, les mimiques permettent de dramatiser puissamment l’épisode biblique. Petrus Christus, au contraire, cherche l’apaisement.

 

Van der Weyden. La lamentation du Christ (1450)

 Rogier Van der Weyden. La lamentation du Christ (1450)
Huile sur bois, 110 × 96 cm, Galerie des Offices, Florence.

 

Inspiré d’un retable de Fra Angelico, avec le Christ mort en position debout, cette Lamentation ou Mise au tombeau est plus proche de la composition de Petrus Christus. L’exacerbation du drame est ici moindre que dans La descente de croix de 1435. Le cadre paysager contribue à l’apaisement, mais également l’attitude plus sereine des personnages.

 

Petrus Christus. La lamentation (v. 1450)

Petrus Christus. Lamentation (v. 1450)
Tempera et huile sur bois, 26 × 36 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

 

Ce petit format, plus ancien, était destiné à la dévotion privée. L’artiste a dû limiter le nombre de personnages, mais on retrouve dans la même posture, autour du linceul, Joseph d'Arimathie et Nicodème. Marie-Madeleine apparaît à gauche et Jean l’Évangéliste soutient Marie. Il est évident que le grand tableau de 1455-1460 est un développement de celui-ci.

 

Mantegna. Lamentation sur le Christ mort (v. 1490)

Andrea Mantegna. Lamentation sur le Christ mort (v. 1490)
Tempera à la colle sur toile, 68 × 81 cm, Pinacoteca di Brera, Milan.

 

Le thème de la Lamentation est moins prisé au 16e siècle. Déjà, à l’extrême fin du 15e, Mantegna le renouvelle totalement avec ce raccourci saisissant, d’une audace absolue pour l’époque. Il permet à l’artiste de mettre en évidence les stigmates de la crucifixion (trous dans les mains et les pieds) et le visage du Christ, sombre mais serein.

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