Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie (1638-40)

 
 

Ce tableau figure parmi les plus célèbres de Nicolas Poussin (1594-1665), non pour ses qualités artistiques intrinsèques, qui sont incontestables, mais parce qu’il a suscité des interprétations multiples. Les plus fantaisistes circulent encore, non dénuées parfois d’arrière-pensées purement commerciales.

 

 

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie (1638-40)

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie (1638-40)

Huile sur toile, 85 × 121 cm, musée du Louvre, Paris.

Image HD sur WIKIMEDIA

 

Le mythe de l’Arcadie

L’Arcadie est une région montagneuse du Péloponnèse, longtemps restée isolée. Dans l’Antiquité, elle était occupée par des bergers vivant de l’élevage de moutons et de chèvres. Cet isolement géographique et ce mode de vie étaient propices à faire naître des légendes. Selon certaines, Zeus lui-même serait né en Arcadie. Mais l’Arcadie est surtout la patrie du dieu Pan, divinité de la nature, protecteur des troupeaux et des bergers. L’un de ses attributs les plus connus est la flûte.

La poésie antique s’empara du mythe de l’Arcadie, mais assez tardivement. Théocrite (310-250 avant JC) crée un genre poétique nouveau, la poésie bucolique, comportant des bergers animés de sentiments raffinés. Mais les bergers de Théocrite habitent la Sicile. C’est le poète romain Virgile (70-19 avant JC) qui, dans ses Bucoliques, plaça les bergers chantant l’amour en Arcadie.

La Renaissance, en reprenant contact avec les poètes antiques, fit de l’Arcadie un pays mythique, le pays du bonheur, peuplé de bergers vivant en parfaite harmonie avec la nature.

Le mythe de l’Arcadie se rattache ainsi à une dimension présente dans beaucoup de civilisations, celle du paradis perdu, de l’âge d’or. Il s’agit d’un monde idyllique et bucolique où l’homme vivait à l’état de nature, libre, sans les contraintes de la société. Pour les chrétiens, il peut s’agir du monde d’avant le péché originel, le paradis terrestre.

 

Analyse de l’œuvre

Description

Quatre bergers d’Arcadie, dont une femme, examinent attentivement une tombe. Une relation amoureuse existe vraisemblablement entre l’un des bergers et la bergère qui lui pose la main sur l’épaule.

 

 

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie, détail

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie, détail

 

L’homme agenouillé désigne une inscription gravée dans la pierre et qui est lisible sur le tableau de Poussin : ET IN ARCADIA EGO (Moi, j’existe aussi en Arcadie). Comme il s’agit de bergers vivant de façon fruste dans les montagnes d’Arcadie, la lecture est un exercice difficile et le déchiffrement s’impose. Le berger suit donc avec le doigt les mots mystérieux comme un enfant qui apprend à lire.

 

 

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie, détail

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie, détail

 

Visiblement, Poussin a voulu montrer un groupe de personnes jeunes supputant sur le sens de l’expression inscrite sur la tombe. La bergère, une main sur la hanche, réfléchit. Le berger en tunique rouge lui soumet une hypothèse. Le berger debout suit attentivement la lecture.

Selon les normes de la peinture classique, le peintre encadre la scène principale, placée au centre du tableau. Apparaît ainsi un paysage montagneux représentant bien l’Arcadie dans l’esprit des contemporains. Poussin n’est jamais allé en Grèce et s’inspire du paysage italien, aride avec quelques arbres des régions méditerranéennes.

 

 

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie, détail

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie, détail

 

Cette composition est ainsi un modèle de classicisme, d’où émane une parfaite sérénité, mais aussi une impression de nostalgie. La rencontre avec la mort dans une image de paradis perdu, en se conjuguant avec la retenue de l’expression classique, ne peut que faire naître des sentiments mélancoliques. Aucune audace chromatique n’apparaît, conformément à la doxa, mais pour illuminer sa composition, l’artiste habille ses personnages de tuniques rouge, jaune et le bleue.

 

Signification

La dimension sémantique de cette peinture a donné lieu à des dérives interprétatives multiples, comme il arrive parfois dans le domaine de l’histoire de l’art. Mais la signification du tableau est en réalité assez simple. Poussin propose de méditer sur la chose la plus naturelle qui soit : la mort. Elle est omniprésente et existe même en Arcadie. L’expression ET IN ARCADIA EGO doit s’interpréter de la façon suivante : Moi [la mort], j’existe aussi en Arcadie.

La vie en Arcadie représentant l’acmé de ce que peut espérer l’homme sur sa petite planète, il faut donc comprendre que l’immortalité n’est qu’un rêve. Quelle que soit sa félicité ici-bas, quelle que soit sa puissance, quelle que soit sa volonté, l’homme devra affronter la mort. Louis XIV a conservé ce tableau dans sa chambre à coucher pendant des décennies, jusqu’à sa mort. Il y trouvait sans doute à la fois l’harmonie pleine de retenue des compositions classiques et une leçon de philosophie sur la finitude de leur condition, adressée aux humains, aussi puissants soient-ils.

La sérénité parfaite avec laquelle Poussin évoque la mort en organisant visuellement le questionnement élégiaque de quatre jeunes arcadiens sur ce thème universel a continué à séduire les amateurs d’art depuis plusieurs siècles. Evidemment, le sujet autorisant de multiples interprétations, les commentateurs ne se sont pas privés de plaquer sur l’œuvre des dissertations philosophiques ou religieuses. Il est d’ailleurs loisible à chacun d’en choisir une, sans perdre de vue l’essentiel : la rencontre de la jeunesse, de son insouciance, et même de son bonheur arcadien, avec la mort, c’est-à-dire la dimension tragique de la vie.

 

Les interprétations dérivées, plus ou moins fantaisistes

Les analyses géométriques des œuvres picturales sont fréquentes, mais d’un intérêt très variable. Trouver des figures géométriques simples dans un tableau est toujours possible, mais tout à fait secondaire. Certains commentateurs ont ainsi repéré dans le tableau de Poussin diverses structures en A majuscule. Ils en ont conclu à un rapport avec la franc-maçonnerie qui utilise beaucoup les abréviations.

Pour d’autres, le tombeau apparaissant dans Les Bergers d’Arcadie serait le tombeau du Christ. La bergère serait Marie-Madeleine, qui découvrit la première le tombeau du Christ vide. On peut alors gloser à l’infini sur le sens religieux du tableau.

Certains exégètes se sont amusés à élaborer des anagrammes de l’inscription tombale ET IN ARCADIA EGO (Moi, j’existe aussi en Arcadie). Par exemple :

  • I TEGO ARCANA DEI  (Je cache les secrets de Dieu).
  • TANGO ARCAM DEI IESU (Je touche le tombeau du Dieu Jésus). Il faut alors ajouter le verbe SUM à l’expression initiale.
  • TEGO ARCA INDIAE (Je cache l’Arche des Indes).

Chaque anagramme peut évidemment donner lieu à une interprétation. Nous sommes alors dans les dérives les plus fantaisistes.

Mais la palme dans ce domaine revient sans aucun doute à ceux qui cherchent à établir un lien entre le tableau de Poussin et un petit village de l’Aude, Rennes-le-Château. Les fantasmes occultistes les plus absurdes se donnent alors libre cours. Béranger Saunière (1852-1917), dit l’abbé Saunière, était curé de Rennes-le-Château à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Il réalisa des travaux très coûteux de rénovation de l’église du village et entreprit des fouilles archéologiques. Le petit curé menant un train de vie fastueux et vivant avec une très jeune gouvernante, tout était réuni pour que les rumeurs circulent. Où trouvait-il l’argent pour financer les travaux et pour mener si grand train ? Avait-il découvert un  trésor au cours de ses fouilles ? La très jeune gouvernante n’était-elle que cela ? Les supputations ne manquaient pas.

L’abbé Saunière s’intéressa également aux Bergers d’Arcadie de Poussin, se procurant une copie du tableau au Louvre. Certains voient dans le paysage d’arrière-plan du tableau un paysage proche du village de Rennes-le-Château. Il n’en faut pas plus aux fantaisistes du commentaire artistique pour en conclure que Poussin aurait placé dans son tableau des indices établissant un lien avec le petit village de Rennes-le-Château.

Trésor caché, amours interdites du curé de village, tableau mystérieux, tout est là pour une affabulation à caractère commercial permettant d’attirer les gogos à Rennes-le-Château et même d’écrire un Da Vinci Code de la province française.

Béranger Saunière fut suspendu de ses fonctions sacerdotales à partir de 1910 par les autorités religieuses pour « trafic de messes », c’est-à-dire une escroquerie interne à l’Église catholique consistant à détourner de l’argent des congrégations. Il existe également une hypothèse à caractère politique, l’abbé Saunière étant proche des milieux royalistes. Il aurait été utilisé comme propagandiste et aurait obtenu des subsides pour mener à bien cette activité. Mais évidemment, point de trésor, bien que la rumeur soit encore entretenue aujourd’hui à des fins touristiques.

 

Autres compositions sur le même thème

On ne s’étonnera pas de la fortune d’un thème aussi universel. Poussin eut au moins un prédécesseur en la personne de Guercino. Le grand maître du classicisme français avait d’ailleurs déjà traité le sujet vers 1628, alors que son style restait imprégné de baroque. Les successeurs furent nombreux.

 

Guercino. Et in Arcadia Ego (1618-22)

Guercino. Et in Arcadia Ego (1618-22). Huile sur toile, 82 × 91 cm, Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome. Le thème de l’omniprésence de la mort, en relation avec l’Arcadie, fut traité dès le début du 17e siècle par le peintre italien Guercino (Guerchin en français, 1591-1666) sous forme d’une vanité. Un crâne posé sur une tombe où figure l’expression latine ne laisse aucun doute sur l’intention du peintre.

Nicolas Poussin. Et in Arcadia Ego (1628-30)

Nicolas Poussin. Et in Arcadia Ego (1628-30). Huile sur toile, 101 × 82 cm, Chatsworth House, Derbyshire. Poussin reprend la manière de Guerchin en 1628, avec crâne, pour une première version de Et in Arcadia Ego, de style encore baroque.

Laurent de la Hyre. Les bergers d’Arcadie (1640-50)

Laurent de la Hyre. Les bergers d’Arcadie (1640-50). Huile sur toile, musée des Beaux-arts d’Orléans. Laurent de la Hyre, l’un des fondateurs du style classique français, traite le sujet en donnant une place essentielle au paysage.

Giovanni Benedetto Castiglione. Les bergers d’Arcadie (v. 1655)

Giovanni Benedetto Castiglione. Les bergers d’Arcadie (v. 1655). Huile sur toile, 110,5 × 109,5 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles. Le peintre italien Giovanni Benedetto Castiglione (1609-1664) traite à nouveau le thème vers 1655 dans un style typiquement baroque.

Hubert Robert. Les bergers d’Arcadie (1789)

Hubert Robert. Les bergers d’Arcadie (1789). Huile sur toile, 208 × 108 cm, musée de Valence. A la fin du 18e siècle, le néoclassicisme a supplanté de rococo dans la peinture française. Hubert Robert (1733-1808) revisite le sujet en plaçant une tombe monumentale dans un vaste paysage arcadien.

Aubrey Beardsley. Et in Arcadia Ego (1896)

Aubrey Beardsley. Et in Arcadia Ego (1896). Dessin sur papier, publié dans The Savoy. Ce thème éternel continue à inspirer les artistes à la fin du 19e siècle. Chez Aubrey Beardsley (1872-1898), l’un des précurseurs de l’Art nouveau, c’est un gentleman victorien qui rencontre la formule latine, toujours gravée dans la pierre.


 

Commentaires (1)

Godefroy Dang Nguyen
  • 1. Godefroy Dang Nguyen | 24/07/2019
Merci pour cette très belle présentation, et pour la mise en contexte. Je ne savais pas que Louis XIV avait eu ce tableau et qu'il en avait fait un memento mori!

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