Le Dominiquin. Herminie chez les bergers (1622-25)

 
 

Patrick AULNAS

Le paysage idéal ou héroïque s’élabore à partir de la fin du 16e siècle. Il nous vient d’Italie et constituera au 17e siècle l’un des aspects importants du classicisme français. Ces compositions paysagères éliminent tout ce qui peut, à l'époque, paraître disgracieux. Elles sont animées par une scène religieuse ou mythologique, plus rarement par une scène de genre (pêche, chasse).

 

Le Dominiquin. Herminie chez les bergers (1622-25)

Le Dominiquin. Herminie chez les bergers (1622-25)

Huile sur toile, 124 × 181 cm, musée du Louvre, Paris.

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Contexte historique et littéraire

Alors que l’art baroque commence à dominer, Domenico Zampieri, dit Domenichino ou Le Dominiquin (1581-1641), s’attache à défendre la tradition classique que les Carrache avaient cherché à perpétuer et à transmettre. Dessinateur exceptionnel, il met ce talent au service de vastes compositions religieuses qui constituent au 17e siècle le sommet de la hiérarchie des genres.

A côté de cette peinture monumentale, les paysages de Domenichino témoignent d’une capacité d’observation fine de la nature et de la volonté classique d’en extraire la quintessence du beau. Son art était particulièrement apprécié des classiques français et il influença Nicolas Poussin.

Le sujet du tableau est inspiré d’un épisode de La Jérusalem délivrée (La Gerusalemme liberata) du poète italien Torquato Tasso (1544-1595) couramment appelé en français Le Tasse. Il s’agit d’un récit épique et largement fictif, inspiré de la première croisade (1096-1099). Godefroy de Bouillon (1058-1100) emmènent des chevaliers chrétiens délivrer Jérusalem, conquise par les Sarrasins. La Jérusalem délivrée comprend vingt chants. Avec Herminie chez les bergers, Le Dominiquin illustre un épisode du chant VII.

La princesse musulmane Herminie d’Antioche est amoureuse du chevalier chrétien Tancrède. Mais quand elle apprend que Tancrède en aime une autre, Clorinde, elle décide de retourner parmi les siens. Elle porte l’armure de Clorinde, qu’elle a dérobée. Sur le chemin du retour, elle se repose sur les rives du Jourdain et s’endort. Le Dominiquin utilise la scène de son réveil et de sa rencontre avec des bergers :

« Elle ne se réveille qu’au gazouillement joyeux des oiseaux qui saluent l’aurore, au murmure du fleuve et des arbres, au bruit du vent qui joue avec les ondes et les fleurs. Elle ouvre les yeux et voit les cabanes solitaires des bergers. Il lui semble qu’une voix sortant de l’onde et des rameaux la rappelle aux soupirs et aux larmes.

Mais voici que ses pleurs et ses gémissements sont interrompus par un son clair qui frappe ses oreilles : on dirait des chants de bergers unis à des musettes champêtres. Elle se lève, s’avance à pas lents, et voit un vieillard qui tresse à l’ombre des corbeilles. Assis non loin de son troupeau, il écoute chanter trois enfants. » (*)

Alors qu’Herminie était auparavant confrontée à des scènes de guerre, la vie paisible des bergers la séduit et elle décide de rester quelque temps avec eux.

 

Analyse de l’œuvre

Le Dominiquin place la scène historique dans un vaste panorama construit en trois plans : au premier plan, Herminie et les bergers ; au second plan, le fleuve Jourdain dans un paysage de montagnes ; enfin à l’arrière-plan, l’horizon lointain et de plus en plus indistinct. Cette structure avait été inventée au début du 16e siècle par les premiers peintres paysagistes flamands, en particulier Joachim Patinir (1485-1524). Mais Patinir plaçait dans ses paysages un maximum de détails représentatifs de la nature (arbres, rochers, rivières, lacs, etc.) et de la présence humaine (constructions, promeneurs, paysans au travail, etc.). Il voulait incorporer le monde dans son tableau, d’où le terme de paysage-monde parfois employé par les historiens de l’art. Le repos pendant la fuite en Égypte (1515-24) de Patinir est un bon exemple de ce type de paysage.

Au 17e siècle, Le Dominiquin n’a plus l’ambition de fixer sur la toile un échantillon représentatif du monde. Il se cantonne à son sujet historique en cherchant à valoriser la nature, qui constitue le cadre de l’épisode légendaire. Une dernière remarque de composition doit être faite : la ligne d’horizon du début du 17e siècle est plus basse que celle du début du 16e siècle. Il n’est plus nécessaire en effet de laisser la place maximum pour les multiples détails terrestres des paysages-monde. Le ciel peut donc être valorisé. Il constitue dans Herminie chez les bergers un espace de plus du tiers de la toile. Le ciel ne cessera de grandir jusqu’à la fin du 17e siècle. Chez Claude Lorrain, en 1672, la ligne d’horizon est située dans la moitié inférieure du tableau : Paysage avec Énée à Délos. Elle est placée encore plus bas chez Vermeer en 1660 : Vue de Delft.

Le paysage étant découpé en plans horizontaux, l’artiste introduit des éléments de verticalité afin de rompre la planéité de la composition. Il s’agit de l’arbre étique et tortueux et des deux tertres rocheux. L’ambiance ne doit rien à la luminosité méditerranéenne : le ciel menaçant et la rivière devenant torrent indiquent que Le Dominiquin a cherché à accentuer la dimension tragique. Les couleurs, conformément au goût classique, restent sobres. Seules deux couleurs vives apparaissent : le jaune de la tunique d’Herminie et le bleu du vêtement du flûtiste. Comme ses prédécesseurs du 16e siècle, le peintre utilise la perspective atmosphérique pour donner une impression d’infini. Les gris et les bleus s’éclaircissent progressivement pour atteindre la valeur la plus claire sur la ligne d’horizon.

 

Le Dominiquin. Herminie chez les bergers, détail

Le Dominiquin. Herminie chez les bergers, détail

 

Le Dominiquin a rigoureusement respecté l’anecdote figurant dans La Jérusalem délivrée. A son réveil, Herminie voit un berger avec son troupeau et un vieillard qui écoute chanter trois enfants.

 

Le Dominiquin. Herminie chez les bergers, détail

Le Dominiquin. Herminie chez les bergers, détail

 

La notion de progrès n’existait pas au début du 17e siècle. Pour les hommes de cette époque, les sociétés humaines devaient au contraire résister au déclin et à la chute. L’avenir était sombre, l’éden se trouvait dans le passé. Dans l’esprit des contemporains de l’artiste, Herminie retrouve donc ici l’Arcadie chantée par les poètes antiques, cet âge d’or très ancien où les hommes vivaient dans la paix, en parfaite harmonie avec la nature.

 

Évolution du paysage classique de la fin du 16e siècle à la fin du 17e siècle

C’est pendant cette période que s’élabore progressivement le paysage idéalisé classique comportant une scène religieuse ou mythologique. L’observation chronologique des quelques œuvres ci-après fait apparaître la mise en place progressive d’une composition rigoureuse mais diversifiée, la maîtrise croissante de la lumière aboutissant à une atmosphère limpide et une certaine liberté chromatique restant cependant sage par rapport aux audaces du courant baroque. Le classicisme ne cherche pas en effet à restituer les émotions, voire les passions, mais à transmettre une beauté idéale faite de retenue et construite par la raison, qui a pour fonction de tempérer les émotions.

Agostino, Annibale et Lodovico Carracci. Romulus et Rémus allaités par la louve romaine (1588-90)

Agostino, Annibale et Lodovico Carracci. Romulus et Rémus allaités par la louve romaine (1588-90). Fresque, palais Magnani, Bologne. En réaction au maniérisme, les Carrache fondent leur Académie des Incamminati (Académie des marcheurs ou des progressistes) en 1586 à Bologne. Ils proposent un style nouveau qui puise son inspiration dans l’art de l’Antiquité et les maîtres de la Haute Renaissance italienne. En ce qui concerne le paysage, il s’agit de l’idéaliser, d’extraire la quintessence de la beauté de la nature. La scène mythologique ci-dessus s’inspire du récit de Plutarque. Le roi Amulius a ordonné à un chasseur de tuer Romulus et Rémus, les jumeaux fondateurs de Rome. Il les abandonne dans la nature, mais une louve les recueille et les nourrit. Le chasseur apparaît sur la fresque, à droite, comme une silhouette s’évanouissant au loin.

Annibal Carrache. La fuite en Egypte (1603)

Annibale Carracci. La fuite en Egypte (1603). Huile sur toile, 122 × 230 cm, Galleria Doria Pamphilj, Rome. Ce tableau appartient à une série de six lunettes illustrant des épisodes de la vie de la Vierge exécutés par Annibal Carrache et ses disciples à Rome, pour la chapelle du palais du cardinal Pietro Aldobrandini (1571-1621). Les principaux éléments du paysage classique sont déjà présents, en particulier une composition très rationnelle. L’épisode biblique et l’architecture d’arrière-plan sont encadrés par deux arbres délimitant verticalement la scène ; à l’horizon, le panorama s’étend vers l’infini.

Le Dominiquin. Paysage avec Tobie attrapant le poisson (1613)

Le Dominiquin. Paysage avec Tobie attrapant le poisson (1610-13). Huile sur toile, 45 × 34 cm, National Gallery, Londres. Ce paysage reprend exactement les principes de composition du précédent. Le Dominiquin avait été l’élève des Carrache. « Le sujet est tiré du Livre de Tobie (6:3) et représente un ange qui ordonne à Tobie d'attraper le poisson qui a tenté de l'attaquer dans le Tigre. Par la suite, Tobie utilise le fiel du poisson pour guérir la cécité de son père Tobie. » (Commentaire National Gallery)
NB : le père et le fils portent le même nom : Tobie.

Lorrain. La fuite en Egypte (1635)

Claude Lorrain. La fuite en Egypte (1635). Huile sur toile, 71 × 98 cm, Museum of Art, Indianapolis. Le roi Hérode Ier de Palestine, ayant appris la naissance à Bethléem du roi des Juifs, donne l'ordre de tuer tous les enfants de moins de deux ans se trouvant dans la ville. Joseph, prévenu par un songe, s'enfuit avec l'enfant Jésus et sa mère Marie en Égypte où ils resteront jusqu'à la mort d'Hérode. Dans cette composition, les arbres délimitent le cadre en laissant une ouverture au centre permettant de donner de la profondeur et d'utiliser l'éclairage en contre-jour en provenance de l'horizon, qui est une des grandes caractéristiques de la peinture de Claude Lorrain.

Nicolas Poussin. Paysage par temps calme (1651)

Nicolas Poussin. Paysage par temps calme (1651). Huile sur toile, 99 × 132 cm, Getty Center, Los Angeles. Ce magnifique paysage est le pendant d'un paysage de tempête créé la même année par Poussin. Le calme se trouve aussi dans les choix de composition : quasi symétrie, animaux paisibles, surface miroitante de l'étang, arrière-plan très légèrement brumeux. Le maître du classicisme sait à la perfection suggérer une émotion.

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Sébastien Bourdon. Moïse sauvé des eaux (1655-60)

Sébastien Bourdon. Moïse sauvé des eaux (1655-60). Huile sur toile, 120 × 173 cm, National Gallery of Art, Washington. Sébastien Bourdon (1616-1671) ne s'intéresse guère à la réalité de la nature. Son projet est le raffinement esthétique tel que le concevaient alors les normes dominantes. Plus encore que Poussin, il cherche à représenter une sorte de beau paysage théorique conforme au locus amoenus antique. Les plans successifs s'étagent horizontalement, de façon rationnelle, pour donner à la composition une quiétude idyllique.

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Nicolas Poussin. L’Automne ou La Grappe de raisin rapportée de la terre promise (1660-64)

Nicolas Poussin. Les quatre saisons, l'automne (1660-64). Huile sur toile, 116 × 160 cm, Musée du Louvre, Paris. La représentation des quatre saisons est l'occasion pour Poussin de créer les plus beaux paysages classiques. Le cycle de saisons, quatre toiles pour quatre saisons, permet aussi d'introduire la temporalité dans le domaine pictural. Ces compositions, d'une richesse très rare, allient paysages, activités humaines et mythologie ou religion.

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Lorrain. Paysage avec Enée à Délos (1672)

Claude Lorrain. Paysage avec Enée à Délos (1672). Huile sur toile, 100 × 134 cm, National Gallery, Londres. Mythologie grecque. Enée (en rouge) s'est échappé de Thrace avec son père Anchise (en bleu) et son fils Ascagne. Anius (en blanc), roi et prêtre de l'île de Délos les accueille et leur montre les terres données par Apollon. Il s'agit pour le héros mythologique en fuite d'un épisode de sérénité. Ce paysage panoramique est archétypal du classicisme français par l'hommage à l'architecture antique, le chromatisme réduit mais admirablement maîtrisé et la quiétude communicative qu'il inspire au premier regard.

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(*) La Jérusalem délivrée, traduction Auguste Desplaces, Paris, 1842.

Commentaires (1)

Dang Nguyen
  • 1. Dang Nguyen | 02/04/2020
Un exposé sur le paysage classique aussi lumineux que le "Paysage par temps calme" de Poussin.

Merci

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