Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme (1518-20)

Giovanni de Lutero, dit Dosso Dossi (v. 1489-1542), fut un des plus grands peintres de Ferrare. Formé à Venise dans l’atelier de Giorgione, ami de Ludovico Ariosto (dit l’Arioste en français), l’auteur d’Orlando furioso (Le Roland furieux), ses tableaux présentent fréquemment un caractère allégorique et ses paysages sont orientés vers la poésie.

 

 

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme (1518-20)

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme (1518-20)

Huile sur toile, 77,5 × 111,8 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

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Contexte historique

La petite ville de Ferrare, située à une centaine de kilomètre au sud de Venise, était dirigée par la Maison d’Este, dont le rôle de mécène des arts fut important aux 15e et 16e siècles. Lorsqu’il réalise Les trois âges de l’homme, Dossi est le peintre de la cour d’Alphonse Ier d’Este et il est considéré comme l’un des plus grands paysagistes de l’époque. Vasari le présente comme « le premier paysagiste à fresque, à l’huile et à la détrempe » de l’Italie du nord (*).

La poésie de Ludovico Ariosto constitue une source d’inspiration pour Dosso Dossi. Orlando furioso, publié pour la première fois en 1516, connut un immense succès qui se poursuivra pendant trois siècles. Ariosto et Dossi collaboraient fréquemment à des productions théâtrales et le poète considérait le peintre comme l’égal des plus grands : Vinci, Raphaël, Titien.

L’influence vénitienne apparaît nettement dans Les Trois âges de l’homme, en particulier le chromatisme et le mystère de Giorgione. Le sujet avait déjà été traité vers 1512 par le jeune Titien, très influencé par Giorgione à cette époque :

 

Titien. Les trois âges de l'homme (v. 1512)

Titien. Les trois âges de l'homme (v. 1512)

Huile sur toile, 90 × 152 cm, National Gallery of Scotland, Edimbourg.

 

Analyse de l’œuvre

L’artiste a construit un paysage pastoral hiérarchisé selon les trois plans horizontaux couramment utilisés à cette époque : les massifs boisés, le paysage lointain (en bleu foncé ici), le ciel qui s’éclaircit vers l’horizon (perspective atmosphérique). Un village a même été esquissé à travers les arbres.

 

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518-20)

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518)

 

Il s’agit d’une interprétation picturale du locus amoenus des poètes de l’Antiquité. Ce lieu retiré, naturellement protecteur, favorise les idylles. Dosso Dossi ne représente pas la nature dans sa réalité, mais bien au contraire une nature poétisée, destinée à susciter le rêve chez l’observateur.

Le thème des trois âges de l’homme vient se greffer sur ce paysage idyllique. Selon l’historien de l’art Bernard Berenson (1865-1959), Dossi a voulu peindre tout d’abord une idylle pastorale ne comportant que le couple d’amoureux à gauche du tableau. L’étude radiographique a en effet montré que les deux vieillards situés à droite ont été ajoutés a posteriori sur la végétation.

Quoiqu’il en soit, le résultat final est une allégorie du passage de la vie humaine. Les deux garçons cachés derrière un buisson symbolisent la jeunesse, le couple d’amoureux représente la maturité et les deux personnages discutant un peu en retrait évoquent la vieillesse.

 

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518-20)

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518)

 

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518-20)

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518)

 

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518-20)

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518)

 

L’influence de Giorgione apparaît dans le caractère mystérieux des personnages, comme si l’humanité était pour le peintre une énigme. Y-a-t-il un berger ou une bergère dans le couple enlacé ? Peut-être, puisqu’un troupeau de chèvres est placé à proximité. Mais les vêtements trop luxueux ne correspondent pas à cette hypothèse. Les visages semblent décomposés, même ceux des enfants, sans doute pour évoquer le tragique de la vie et l’omniprésence de la mort.

L’originalité stylistique de Dosso Dossi résulte de sa technique. Alors que les peintres dessinaient d’abord et peignaient ensuite, Dossi juxtapose des touches à la manière impressionniste, même si le mot est excessif, pour obtenir une évocation et non une représentation. Les spécialistes ont parfois utilisé le mot sprezzatura (nonchalance) pour qualifier cet art, qui semble vouloir masquer les difficultés de la réalisation derrière une apparente facilité. Le mot sprezzatura avait été employé au début du 16e siècle par Baldassare Castiglione (Le livre du courtisan, 1528) pour décrire une vertu essentielle de l’homme de cour : affecter en toute circonstance une parfaite aisance. Chez Dossi, la simplicité apparente de la composition masque l’art du grand coloriste, qui se manifeste dans les nuances multiples utilisées pour le feuillage se dessinant sur l’arrière-plan bleu et blanc.

 

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518-20)

Dosso Dossi. Les trois âges de l’homme, détail (1518)

 

L’approche picturale de Dosso Dossi est particulièrement rare au début du 16e siècle. Il utilise en effet l’argument allégorique pour composer un paysage romantique, axé sur les émotions procurées par la nature, alors que le paysage n’était en général que l’arrière-plan décoratif d’une scène religieuse ou mythologique.

 

Autres compositions sur le même thème

Le thème a inspiré les artistes tout au long des siècles. Mais le paysage n’est que rarement présent. Il faut attendre le peintre romantique allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) pour retrouver une composition qui fasse du paysage le thème principal. 

Giorgione. Les trois âges (1500)

Giorgione. Les trois âges de l’homme (1500). Huile sur bois, 62 × 77 cm, Palais Pitti, Florence.

 

Hans Baldung. Les âges et la mort (v.1540)

Hans Baldung. Les âges et la mort (v.1540). Huile sur bois, 151 × 51 cm, musée du Prado, Madrid.

 

Titien. Allégorie de la prudence (1550-1565)

Titien. Allégorie de la prudence (1550-1565). Huile sur toile, 75 × 68 cm, National Gallery, Londres.

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Caspar David Friedrich. Les âges de la vie (1834)

Caspar David Friedrich. Les âges de la vie (1834). Huile sur toile, 72 × 94 cm, Museum der bildenden Künste, Leipzig.

 

Gustav Klimt. Les trois âges de la femme (1905)

Gustav Klimt. Les trois âges de la femme (1905). Huile sur toile, 180 × 180 cm, Galleria Nazionale d'Arte Moderna, Rome.

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(*) Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (première édition 1550, remaniée en 1568, traduction Leclanché, 1841)

 

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