Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (1602)

Annibale Carracci (Annibal Carrache) a joué un rôle de premier plan dans l’évolution de la peinture italienne à la fin du 16e siècle et au début du 17e. Il cherche à dépasser le maniérisme, qui avait conquis les grands artistes de la péninsule, sans pour autant accepter le style baroque, dont le représentant emblématique est Caravage.

Le rôle de Carrache sera décisif dans l’évolution ultérieure de la peinture en Italie et en France. Carrache est l’initiateur du classicisme du 17e siècle, courant majeur, qui s’oppose au baroque.

 

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (1601-02)

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (1601-02)

Huile sur bois, 77,4 × 56,3 cm, National Gallery, Londres.

Image HD sur WIKIMEDIA COMMONS

 

L’épisode chrétien Quo vadis Domine ?

Cette légende chrétienne ne figure pas dans La Bible mais dans Les Actes de Pierre, un texte rédigé en grec dans la seconde moitié du 2e siècle. Il n’en reste que des extraits. L’apôtre Pierre quitte Rome pour fuir les persécutions des chrétiens. A la sortie de Rome, sur la voie Appienne, il rencontre Jésus et le dialogue suivant s’instaure.

Pierre : Quo vadis Domine ? (Où vas-tu Seigneur ?).

Jésus : Je vais à Rome pour être de nouveau crucifié.

Pierre : Seigneur, seras-tu de nouveau crucifié ?

Jésus : Oui, je serai de nouveau crucifié.

Pierre comprend le message que veut lui transmettre Jésus-Christ. Il ne doit pas fuir. Il retourne immédiatement à Rome où il est arrêté. Il sera crucifié la tête en bas.

 

Analyse de l’œuvre

La National Gallery intitule le tableau Christ appearing to Saint Peter on the Appian Way (Le Christ apparaissant à saint Pierre sur la voie Appienne). Mais le titre Domine quo vadis ?, rappelant l’intitulé de l’épisode religieux, est plus couramment utilisé. La peinture a été commandée par le cardinal Pietro Aldobrandini (1571-1621) qui souhaitait un petit tableau représentant le Christ et saint Pierre. Le cardinal trouva le tableau admirable et récompensa l’artiste en lui donnant une chaîne en or de 200 scudi (le scudo est l’équivalent de l’écu). La somme est importante si on la compare aux 500 scudi reçus par Annibal Carrache de la part du cardinal Odoardo Farnèse pour l’ensemble des fresques de son palais. Il est vrai cependant que Carrache fut extrêmement affecté par la modestie de cette rémunération, étant donné la prouesse que représentaient des fresques aussi étendues peintes au plafond.

Le tableau de Carrache traduit le dialogue légendaire en opposant la figure du Christ, déterminé et indiquant de la main la voie à suivre, et celle de Pierre, étonné et effrayé de rencontrer celui qu’il avait renié auparavant par trois fois. Le Christ est un personnage athlétique qui porte la croix, afin de ne laisser aucun doute sur ses intentions. Pierre est un vieillard grisonnant de plus petite taille.

 

 

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

 

Annibal Carrache apparaît influencé par le baroque, mais souhaite visiblement conserver des caractéristiques classiques. L’expressivité un peu outrancière des deux personnages appartient au baroque. On dirait aujourd’hui qu’ils en font un peu trop pour interpréter leur rôle. L’un des objectifs assignés au baroque par la contre-réforme catholique était en effet d’investir les épisodes religieux d’une dimension signifiante parfaitement claire pour un large public afin de jouer un rôle de propagande. Pierre est remis dans le droit chemin par le Christ. Cette leçon est ici évidente dès le premier regard pour qui connaît les légendes chrétiennes, soit une grande majorité de ceux qui pouvaient au 17e siècle avoir accès à des œuvres d’art.

 

 

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

 

 

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

 

Mais le cadre général du tableau respecte l’équilibre classique de l’époque de Michel-Ange et Raphaël. La scène principale est encadrée par un arbre à gauche et une architecture à droite, alors que la composition baroque privilégie le plan rapproché sur une partie d’une scène, de telle sorte que la scène entière déborde du cadre du tableau. Un paysage profond faisant apparaître la ligne d’horizon constitue l’arrière-plan, conformément à la doxa classique. La représentation de la profondeur est accentuée par deux raccourcis très remarquables : le bras du Christ qui pointe vers l’observateur et la croix dont la base semble sortir du tableau et le sommet s’éloigner vers l’horizon.

 

 

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

Annibale Carracci. Domine quo vadis ? (détail)

 

La lumière venant de la gauche éclaire fortement les deux figures et donne aux trois couleurs (rouge, bleu, doré) des vêtements une puissance déterminante. Sans ces trois couleurs contrastantes, illuminant l’ensemble de la composition, celle-ci resterait particulièrement terne et l’expressivité en serait affectée.

On comprend aisément que ce petit tableau ait pu enthousiasmer son commanditaire. Il constitue une synthèse exceptionnellement réussie de baroque et de classicisme comportant un message religieux lisible par toute l’élite cultivée de l’époque. Il préfigure aussi les compositions religieuses des grands classiques du 17e siècle, en particulier Nicolas Poussin.

 

Autres compositions sur le même thème

Si saint Pierre a été très fréquemment représenté en peinture, le thème Domine quo vadis ? est rare. Voici trois exemples postérieurs au tableau de Carrache et qui s’inspirent directement de lui (Christ portant sa croix, surprise et soumission de Pierre).

Luigi Garzi. Domine quo vadis ? (1700-1721)

Luigi Garzi. Domine quo vadis ? (1700-1721). Huile sur toile, 63 × 48 cm, Galerie Tarantino, Paris.

Artiste inconnu. Domine quo vadis ? (19e s.)

Artiste inconnu. Domine quo vadis ? (19e s.). Église Saint-Roch, chapelle des Saints Apôtres, Paris.

Julius Schnorr von Carolsfeld. Domine quo vadis ? (1843)

Julius Schnorr von Carolsfeld. Domine quo vadis ? (1843). Huile sur toile, 80 × 65 cm, Öffentliche Kunstsammlung, Bâle.

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