Paolo Uccello. Saint Georges et le dragon (v. 1470)

Paolo Uccello est un artiste partagé entre l'innovation et la tradition. Il reste attaché aux figures du Gothique international et à son aspect narratif, mais il est également passionné de perspective et passe ses nuits à l'expérimenter par le dessin. Évidemment, il était impossible de ne rien abandonner de la tradition antérieure tout en acceptant les principes nouveaux de représentation qui allaient prévaloir à l'avenir. Un choix difficile s'imposait aux peintres de cette époque. L'art transitoire d'Uccello illustre ainsi les difficultés considérables que devaient affronter les artistes du 15e siècle pour s'approprier les apports nouveaux sans renoncer au meilleur de l'art traditionnel.

 

Uccello. Saint Georges et le dragon (v. 1470)

Paolo Uccello. Saint Georges et le dragon (v. 1470)
Huile sur toile, 55,6 × 74,2 cm, National Gallery, Londres
Image HD sur WIKIPÉDIA

 

La légende de saint Georges

Au 13e siècle, l'archevêque de Gênes, Jacques de Voragine, rédige en latin un ouvrage racontant la vie d'environ 150 saints ou martyrs chrétiens. Ce livre s'intitule Legenda aurea soit La légende dorée. L'ouvrage connaît un succès considérable et les légendes qu'il contient furent par la suite fréquemment illustrées dans la peinture occidentale.
La vie de Georges de Lydda servit de base à Voragine pour élaborer la légende de saint Georges terrassant le dragon. Georges de Lydda était un officier chrétien de l'armée de l'empereur romain Dioclétien, qui mourut en martyr au 4e siècle après J.-C. Voragine fait de lui un héros pouvant émouvoir les gens simples de son époque. Il raconte que dans la cité de Silène, en Libye, sévissait un dragon qui exigeait qu'on lui remette chaque jour deux jeunes gens tirés au sort. Le jour même où la fille du roi est tirée au sort, Georges de Lydda arrive à Silène sur son cheval blanc. Aidé par le Christ, Georges combat le dragon et le transperce de sa lance. La princesse est délivrée. Les habitants de Silène se convertissent ensuite au christianisme.
L'ambition de Jacques de Voragine était d'écrire un livre de prédication permettant de diffuser la foi chrétienne et de la conforter par de belles légendes. La légende de saint Georges illustre parfaitement ce projet.

 

Analyse de Saint Georges et le dragon de Paolo Uccello

Uccello a peint trois versions de cette légende (voir ci-après les deux autres), celle de la National Gallery étant la plus aboutie. La scène est immédiatement compréhensible, même par des enfants. Le dragon détenait la princesse dans la grotte. Saint Georges, en armure sur son cheval blanc, vient la délivrer. De sa lance, il transperce la tête du dragon. La simple observation ne permet pas de deviner la suite, mais tous les chrétiens, au 15e siècle, connaissaient la légende. Le bien doit vaincre le mal, l'épouvantable dragon doit se soumettre au preux chevalier et à la douce princesse. C'est ainsi que les contemporains d'Uccello voyaient le tableau avec le plus grand sérieux. La mission édifiante de l'art était incontestée. La composition conserve pour nous tout son charme, non seulement par ses qualités formelles, mais aussi par cette fraîcheur d'esprit qui est sans doute ce qui subsiste du style gothique international.
Il ne faut pas s'étonner qu'une scène historiquement située au 4e siècle comporte des accessoires du 15e siècle : armure, vêtements de la princesse. Les peintres de la Première Renaissance n'étaient pas des historiens et ils ignoraient tout de la mode antique. Ils auraient d'ailleurs déconcerté leur public en déplaçant la scène à une autre époque. L'aspect décor de théâtre de la grotte ne doit pas non plus surprendre. Depuis Giotto, cette stylisation de la nature est acceptée et constitue d'ailleurs une évolution majeure vers le réalisme par rapport à la peinture romane dépourvue d'arrière-plan naturel.
Uccello était un maniaque de la perspective. On peut le comprendre puisqu'il s'agissait de la grande innovation de composition de son époque. Il construit donc son tableau sur trois plans successifs lui permettant de produire un effet de profondeur. Au premier plan, le combat ; au deuxième plan, la grotte, les rochers et les nuages orageux sur la droite ; à l'arrière-plan et au centre de la composition, la plaine puis les montagnes à l'horizon. Les lignes de fuite se dirigent vers ces montagnes. La raison d'être des rectangles herbeux au premier plan réside dans la volonté du peintre d'accentuer visuellement l'effet perspectif par des figures géométriques suivant la ligne de fuite. Le procédé était courant à l'époque : on utilisait fréquemment le dallage au sol à cette fin.

 

Uccello. Saint Georges et le dragon, détail

Uccello. Saint Georges et le dragon, détail

 

Uccello. Saint Georges et le dragon, détail

Uccello. Saint Georges et le dragon, détail

 

Uccello. Saint Georges et le dragon, détail

Uccello. Saint Georges et le dragon, détail

 

La réussite exceptionnelle du tableau de la National Gallery provient du caractère très dynamique de la représentation et du chromatisme. Le peintre a choisi un cadre resserré sur les trois figures, qu'il ne présente pas systématiquement de profil comme dans le tableau du musée Jacquemart-André. La position du dragon, quasiment de face mais en mouvement violent, permet de mettre en évidence la tête et les énormes pattes griffues. Saint Georges, placé de trois-quarts, attaque le dragon par le côté et sa lance se confond presque avec la diagonale du tableau. La confrontation entre Saint Georges et le dragon semble les propulser vers l'observateur, ce qui accentue l'impression de puissance et de mouvement. Le calme de la princesse, qui ne craint visiblement rien, souligne également la violence de l'action, qu'elle observe avec une confiance totale dans l'issue du combat.
Mais sans l'harmonie chromatique, la scène perdrait de son intérêt. L'indétermination jour-nuit est une idée forte car elle permet de jouer avec une lumière quasiment spirituelle. On ne sait d'où elle vient. Le ciel est sombre et un croissant de lune apparaît. Mais paradoxalement, les personnages et le sol au premier plan sont éblouis de lumière. Uccello fait contraster les gris et beiges clairs du sol et des parois extérieures de la grotte avec le ciel sombre, le noir de l'intérieur de la grotte et les parterres herbeux vert foncé. Le visage diaphane de la princesse est l'élément le plus clair. Le peintre n'omet pas de placer quelques touches de couleurs chaudes : la robe de la princesse, le harnachement du cheval et le sang qui coule de la gueule du dragon.

 

Autres compositions sur le même thème

La fortune picturale de Saint Georges terrassant le dragon a été considérable et s'est prolongée jusqu'au 20e siècle. L'épisode séduit les peintres par son arrière-plan moral, son contenu narratif et sa dimension esthétique (dragon, cavalier, cheval blanc, princesse).
Uccello a repris trois fois le thème et il est très intéressant d'observer son évolution sur une quarantaine d'années. Son premier Saint Georges (1430, Melbourne) reste très influencé par la peinture byzantine ou romane, avec un fond doré. Le second (1435, Paris) est intermédiaire entre le Gothique international et la Première Renaissance. Uccello travaille la perspective avec une certaine maladresse en utilisant trois points de fuite. Le tableau de Londres (1470), étudié ci-dessus, est l'aboutissement du savoir-faire de l'artiste et se situe totalement dans les recherches de la Première Renaissance italienne.
Raphaël traite deux fois le sujet au début du 16e siècle. Les très grands artistes disposent alors d'une parfaite maîtrise de la perspective et de la représentation du mouvement. Au 17e siècle, dans le style baroque, Rubens compose un Saint Georges tout en puissance, beaucoup plus réaliste, avec musculature saillante du cavalier et de son cheval.
A la fin du 19e siècle, le peintre symboliste Gustave Moreau reprend le thème avec une composition qui « n'est pas sans rappeler celles de Raphaël » (« are reminiscent of those of Raphael ») comme l'indique le commentaire de la National Gallery. Enfin, vers 1915, Kandinsky, sur le chemin de l'abstraction, utilise l'épisode légendaire pour exploiter son potentiel formel et chromatique.

Uccello saint georges terrassant le dragon v 1430

Uccello. Saint Georges terrassant le dragon (v. 1430)

Huile, tempera et feuille d'argent sur bois, 39 × 62 cm, National Gallery of Victoria, Melbourne.

Image HD sur GOOGLE ART PROJECT

Uccello. Saint Georges terrassant le dragon (v. 1435)

Uccello. Saint Georges terrassant le dragon (v. 1435)

Tempera sur bois, 52 × 90 cm, Musée Jacquemart-André, Paris.

Image HD sur MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ

Raphaël. Saint Georges et le dragon (v. 1503)

Raphaël. Saint Georges et le dragon (v. 1503)

Huile sur bois, 31× 27 cm, musée du Louvre, Paris.

Image HD sur WIKIPÉDIA

Raphaël. Saint Georges et le dragon (v. 1506)

Raphaël. Saint Georges et le dragon (v. 1506)

Huile sur toile, 21,5 × 28,5 cm, National Gallery of Art, Washington.

Image HD sur GOOGLE ART PROJECT

Rubens. Saint Georges et le dragon (v. 1606)

Rubens. Saint Georges et le dragon (v. 1606)

Huile sur toile, 309 × 257 cm, musée du Prado, Madrid.

Image HD sur WIKIPÉDIA

Gustave Moreau. Saint Georges et le dragon (v. 1890)

Gustave Moreau. Saint Georges et le dragon (v. 1890)

Huile sur toile, 141 × 96.5 cm, National Gallery, Londres.

Image HD sur WIKIPÉDIA

Kandinsky. Saint Georges et le dragon (v. 1915)

Kandinsky. Saint Georges et le dragon (v. 1915)

Huile sur carton, 61,4 × 91 cm, galerie Tretyakov, Moscou.

Ajouter un commentaire