Vermeer, La laitière (v. 1660)

 Lorsque Johannes Vermeer peint La laitière, vers 1660, il est encore un jeune peintre de 28 ans dont l'essentiel de l'œuvre reste à venir. Il n'est pas pour autant un débutant puisqu'il a commencé vers 1653 par quelques scènes religieuses et a déjà réalisé plusieurs scènes de genre. La scène de genre émerge vraiment aux Pays-Bas à cette époque car un marché de l'art apparaît. La bourgeoisie et la paysannerie aisée constituent une clientèle nouvelle attirée par d'autres sujets que la noblesse ou le haut clergé. Mais la peinture mythologique et religieuse restera le sommet de la hiérarchie académique pendant encore longtemps et Vermeer sera largement oublié après sa mort.

 

Vermeer. La Laitière (1660)Johannes Vermeer. La laitière (v. 1660)

Huile sur toile, 45,5 × 41 cm, Rijksmuseum, Amsterdam.

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Pourquoi un chef-d'œuvre ?

Au Rijksmusem  d'Amsterdam, le titre néerlandais  Het melkmeisje (La laitière) figure bien à côté du tableau avec sa traduction en anglais (The milkmaid). Mais ce titre n'est pas exact car une laitière est une personne qui livre à domicile le lait en provenance de la ferme. Au 17e siècle, le premier titre du tableau était Une servante versant du lait. Il s'agit bien de cela, mais le titre retenu par la suite a connu une telle célébrité qu'il n'est plus possible de le corriger.

Au moment où il peint cette toile, la vie de Vermeer est plutôt confortable puisqu'il a épousé en 1653 Catharina Bolnes, issue d'un milieu de riches commerçants. L'aide financière nécessaire au jeune couple provient de la mère de Catharina. Des serviteurs sont donc présents au domicile et le peintre peut les observer avec le regard propre aux grands artistes. Le spectacle banal d'une servante versant du lait devient dans l'esprit du peintre un assemblage de formes, de couleurs et de lumière qu'il s'agit de projeter sur la surface plane du tableau. La magie du chef-d'œuvre tient dans la réussite de ce passage de la représentation à la réalisation. Il faut d'abord être capable de poétiser le monde par l'esprit, puis de concrétiser l'image avec la peinture. Vermeer est un peintre qui transforme la quotidienneté en éternité par sa capacité à extraire de scènes simples leur quintessence d'humanité.

Le succès de La laitière ne s'est jamais démenti chez les amateurs d'art, même lorsque Vermeer était oublié, car le tableau atteint à l'universel. Il se situe à la portée du plus grand nombre par son sujet et son esthétique. Aucune culture préalable n'est nécessaire pour comprendre le thème ou pour admirer la réalisation. Tout être humain, à quelque civilisation qu'il appartienne, peut en effet saisir au premier coup d'œil de quoi il s'agit. Le regard poétique de l'artiste sur la réalité quotidienne la transforme et lui donne une portée universelle.

Au 20e siècle, les spécialistes du marketing ont perçu toute l'attractivité de cette laitière. Une filiale du groupe multinational Nestlé a utilisé l'image pour illustrer une marque préalablement déposée et qui portait précisément le nom La Laitière. C'est ainsi qu'une reproduction de la laitière de Vermeer figure désormais sur l'emballage de nombreux produits à base de lait. Cette utilisation grand public a certainement contribué à accroître le succès international du chef-d'œuvre.

 

Analyse de La laitière de Vermeer

Les scènes d'intérieur de Vermeer se situent presque toujours dans une pièce au sol carrelé, richement décorée de rideaux et de tableaux. Les personnages représentés appartiennent à la bourgeoisie riche ou à l'aristocratie de l'époque. Rien de tel ici, car, bien entendu, la laitière travaille dans une cuisine ou une arrière-cuisine. D'où un arrière-plan très dépouillé, que le peintre a cependant voulu très fidèle. Ainsi, Le mur situé derrière la laitière comporte des clous destinés à accrocher des objets et des trous de clous arrachés laissant apparaître la brique rouge sous la chaux.

 

Vermeer. La laitiere, détail (v.1660)Vermeer. La laitière, détail (v. 1660)

 

De même, la plinthe que l'on aperçoit dans l'angle inférieur droit est en faïence de Delft, ville natale de Vermeer où il passa toute sa vie. Une chaufferette est posée sur le sol avec son récipient en terre cuite contenant les braises. Le reflet sur le mur de la lumière venant de la fenêtre a été minutieusement traité, l'angle de la pièce restant dans l'ombre. Dans cet angle sont accrochés un panier d'osier tressé et un récipient en laiton ou en cuivre.

 

Vermeer. La laitiere, détail (v.1660)Vermeer. La laitière, détail (v. 1660)

 

La table placée devant la servante constitue une véritable nature morte intégrée à la scène de genre. Sur cette table, Vermeer a minutieusement agencé les différents objets de façon à suggérer le désordre relatif d'un travail en cours.

 Vermeer la laitiere detail3 v 1660Vermeer. La laitière, détail (v. 1660)

 

Mais ce sont les couleurs qui font tout le charme de cette nature morte : trois nuances de bleu pour la cruche, la nappe et l'étoffe posée sur la table, dégradés d'ocre et de brun pour le pain, le panier d'osier et les récipients en terre cuite. Des touches de blanc permettent de souligner les reflets lumineux. Le contraste des couleurs chaudes et froides et la maîtrise des reflets lumineux provenant de la fenêtre font de ce premier plan un élément essentiel de la composition tant sur le plan esthétique que sémantique. D'une part, le chromatisme de la nature morte répond à celui de la figure de la laitière ; d'autre part, les objets représentés introduisent un léger aspect narratif concernant l'activité en cours.

 

Vermeer. La laitière, détail (v.1660)Vermeer. La laitière, détail (v.1660)

 

Le personnage de la laitière comporte une dimension maternelle, nourricière évidente. Il s'agit d'une femme solide, proche des réalités du monde, qui s'apprête à confectionner avec du lait, du pain et peut-être autre chose encore un met qui sera apprécié de tous. Couleurs et lumière sont traités avec un soin extrême. L'association du jaune et d'un bleu éclatant se retrouve dans plusieurs tableaux de Vermeer, en particulier dans un autre chef-d'œuvre, La jeune fille à la perle. La lumière tombe de la fenêtre sur le visage de la servante et sur son avant-bras, guidant le regard du spectateur vers le lait qui se déverse. Une profonde quiétude se dégage du personnage comme de toute la composition. La jeune fille est concentrée sur sa tâche qui représente son quotidien, son mode de vie simple et paisible.

La scène est présentée en légère contre-plongée, c'est-à-dire que l'observateur du tableau se situe fictivement un peu en contrebas de la laitière. Cet artifice de composition permet d'accentuer l'impression de présence du personnage. Les autres éléments de composition se retrouvent dans de nombreuses toiles de Vermeer : position centrale du personnage, éléments de décoration sur les murs (ici seulement deux objets), lumière venant d'une fenêtre située à gauche.

 

Appréciations d'historiens de l'art

Ernst Gombrich, Histoire de l'art, éditions Phaidon, 2003.

Avec Vermeer, la peinture de genre renonce à toute tendance anecdotique. On pourrait dire que ses tableaux sont des natures mortes comportant des figures humaines. Il est assez malaisé d'expliquer pourquoi ces images si simples et si modestes comptent parmi les plus grands chefs-d'œuvre de toute la peinture. Il est de fait qu'on a devant ces tableaux la sensation de quelque chose de miraculeux. Un des leurs caractères les plus étonnants peut être indiqué, bien qu'on ne puisse guère prétendre l'expliquer. Vermeer atteint à une précision extrême dans le rendu de la matière, de la couleur et de la forme, sans que son tableau ait rien de dur ni de laborieux. Évitant tout contraste brutal, Vermeer avait l'art d'adoucir les contours sans compromettre en rien la fermeté, la solidité de l'objet. C'est une extraordinaire combinaison d'un fondu enveloppant avec une rigoureuse précision qui donne à ses meilleurs ouvrages une résonance unique. Ils nous font voir d'un œil neuf la beauté tranquille d'une scène familière ; ils suggèrent puissamment d'impression reçue par le peintre devant une douce lumière ravivant de son flux l'éclat d'une étoffe.

 

Aliki Braine, Tout sur l'art, éditions Flammarion, 2010.

Bien que le tableau ne soit pas un portrait, il ne fait pas de doute pour le spectateur qu'il a été peint d'après nature et que les traits minutieusement décrits de la jeune fille appartenaient à une personne réelle – Tanneke Everpoel, servante de la famille Vermeer, a peut-être servi de modèle à l'artiste. Ce réalisme ne doit pas faire oublier que Vermeer élabora avec soin sa composition, de manière à donner au tableau toute sa valeur esthétique et émotionnelle.

 

Autres compositions sur le thème du travail domestique

Dès le 16e siècle les scènes de genre connaissent le succès en Hollande. Pieter Aertsen (1508-1575) s'était spécialisé dans la nature morte et la scène de genre. La cuisinière n'est qu'un exemple de ses nombreuses compositions. Joachim Beuckelaer (1534-1574), autre peintre néerlandais, reprend le même thème en 1574 dans un style très proche. En 1618, le tout jeune Diego Vélasquez (il a 19 ans) peint une Vieille faisant cuire ses œufs le situant déjà au niveau des maîtres de la lumière et du clair-obscur. A cette époque, en Espagne, la scène de genre est une rareté. Le petit tableau de Gérard Dou (1613-1675), peintre néerlandais, joue également sur le clair-obscur. Intitulé Femme versant de l'eau dans un récipient ou La cuisinière hollandaise, il place en pleine lumière le regard de la servante interrogeant l'observateur du tableau. Toujours aux Pays-Bas, La cuisinière de Gabriel Metsu (1629-1667) cherche également par le regard à se lier à l'observateur. Pieter de Hooch est sans doute le peintre néerlandais le plus proche de Vermeer. A peu près à la même époque que La Laitière, il réalise une Femme épluchant des pommes. Jean-Siméon Chardin, le grand maître de la scène de genre et de la nature morte du 18e siècle a peint plusieurs scènes de travaux domestiques dont cette blanchisseuse dont le regard est attiré par un évènement hors champ, artifice de composition fréquemment utilisée par Vermeer. Au 19e siècle, Honoré Daumier (1808-1879), célèbre pour ses caricatures, a également composé des tableaux réalistes comme cette blanchisseuse.

Pieter Aertsen. La cuisinière (1559)

Pieter Aertsen. La cuisinière (1559)

Huile sur bois, 171 × 85 cm, Musei di Strada Nuova, Gênes.

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Joachim Beuckelaer. La cuisinière (1574)

Joachim Beuckelaer. La cuisinière (1574)

Huile sur bois, 112 × 81 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Vélasquez. Vieille faisant cuire ses œufs (1618)

Diego Vélasquez. Vieille faisant cuire ses œufs (1618)

Huile sur toile, 101 × 120 cm, National Gallery of Scotland, Édimbourg.

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Gérard Dou. Femme versant de l'eau dans un récipient (1640)

Gérard Dou. Femme versant de l'eau dans un récipient (1640)

Huile sur bois, 36 × 27 cm, musée du Louvre, Paris.

Gabriel Metsu. La cuisinière (1657-67)

Gabriel Metsu. La cuisinière (1657-67)

Huile sur toile, 40 × 33,7 cm, musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

De Hooch. Femme épluchant des pommes (1663)

Pieter De Hooch. Femme épluchant des pommes (1663)

Huile sur toile, 71 × 54 cm, Wallace Collection, Londres.

Chardin. La Blanchisseuse (1735)

Jean-Siméon Chardin. La Blanchisseuse (1735)

Huile sur toile, 38 × 43 cm, musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg.

Daumier. La Blanchisseuse (1863)

Honoré Daumier. La Blanchisseuse (1863)

Huile sur bois, 49 × 33,5 cm, Musée d'Orsay, Paris.

Commentaires (6)

Martin
  • 1. Martin | 11/04/2015

Excellente analyse qui m'a beaucoup aidée !! Merci beaucoup !!

ayame
  • 2. ayame | 20/05/2015

merci pour cette analyse détailler, elle ma bien aidée. Merci !

soupe de citrouille
  • 3. soupe de citrouille | 12/04/2016

bonjour, j'aime ce site tres tres bien expliquées. pour la hda c'est tres tres explicites.
Je ne pourrais jamais assez vous remercier je vous aime de tous mon cœur
Merci encore et encore...:D :))))
citrouilla

Nini
  • 4. Nini | 12/04/2016

Super site, merci pour cette analyse très détaillée qui m'a beaucoup aidée! Merci !

niclo
  • 5. niclo | 16/05/2016

Bonjour
merci beaucoup pour cette analyse.
Il me semble en revanche qu'il y a une erreur quant à la nationalité de Gérard Dou, peintre néerlandais (de Leyde précisément), élève de Rembrandt.
cdlt
cn

rivagedeboheme
  • 6. rivagedeboheme (site web) | 16/05/2016

Exact. C'est corrigé.
Bien à vous.
Patrick AULNAS

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