Jean Hey. Triptyque de Moulins (v. 1500)

 
 

Le Maitre de Moulins fut longtemps un inconnu. Mais une quasi-unanimité se dessine aujourd’hui sur le nom de Jean Hey. Probablement originaire des Pays-Bas, ce peintre a reçu une solide formation avant d’entrer au service des Bourbons, dont la cour se situait à Moulins. Auteur de nombreux portraits et de scènes religieuses, son chef-d’œuvre est un grand triptyque qui se trouve aujourd’hui dans la cathédrale de Moulins.

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, ouvert (1500-01)

Jean Hey. Triptyque du Maître de Moulins ou Triptyque de la Vierge en gloire (v. 1500)

Huile sur panneaux de chêne, 157 × 283 cm, Cathédrale de Moulins.

 

Les polyptyques

Un triptyque est destiné en général à décorer l’autel d’une église. Placé derrière l’autel, il comporte trois panneaux, les deux volets latéraux pouvant se fermer pour recouvrir le panneau central. Le triptyque restait fermé, sauf les jours de fête où il était déployé afin de permettre aux fidèles de l’admirer. En position fermée, le verso des volets latéraux faisait apparaître une grisaille. Il s’agit d’une technique picturale utilisant des nuances d'une même couleur avec effets de clair-obscur imitant la pierre.

Les triptyques constituent une catégorie de retables d’autel. Les panneaux sont parfois très nombreux et l’on parle alors de polyptyques. Le retable de l’Adoration de l’Agneau mystique (1432) de Jan Van Eyck, qui se trouve dans la cathédrale de Gand en Belgique, est l’un des plus célèbres et comporte vingt-quatre panneaux.

Des œuvres aussi impressionnantes étaient ressenties comme sacrées par les hommes de cette époque. Elles avaient pour fonction d’illustrer les épisodes bibliques connus de tous. En humanisant les personnages, que les peintres représentaient animés d’émotions humaines, ces peintures rapprochaient la religion de la population. La fonction spirituelle de l’art n’a sans doute jamais été aussi puissante.

 

Contexte et historique de l’œuvre

A la fin de la décennie 1480-90, Jean Hey entre à la cour des Bourbons à Moulins. Sa carrière artistique va dès lors se dérouler dans cette ville avec pour principaux commanditaires les membres de la famille de Bourbon. Les Bourbons sont en pleine ascension à cette époque. Pierre II de Bourbon (1438-1503) a épousé en 1474 la fille de Louis XI (branche des Valois), Anne de France dite Anne de Beaujeu (1461-1522). A la mort de Louis XI en 1483, Charles VIII, le frère d’Anne et héritier du trône, n’a que treize ans. Sa sœur exerce donc la régence du royaume de France avec l’appui de son époux.

Dans la décennie 1490-1500, Pierre II et Anne de Beaujeu entreprennent l’agrandissement de leur château de Moulins. Une nouvelle chapelle est construite, dont l’autel doit être orné d’un grand retable. Sa réalisation est confiée à Jean Hey.

Le Triptyque du Maître de Moulins fut par la suite placé dans la cathédrale de Moulins où il resta jusqu’au 19e siècle. Les trois panneaux du triptyque furent dissociés et placés dans des endroits différents de la cathédrale. En 1838, Prosper Mérimée (1803-1870), alors inspecteur de Monuments historiques, redécouvre le chef-d’œuvre. L’administration ne possédait à cette époque aucun inventaire des œuvres conservées dans les monuments (églises, châteaux, etc.). Les historiens de l’art pouvaient donc assez fréquemment se trouver en présence d’une œuvre magistrale, oubliée depuis des siècles. Prosper Mérimée fut également le découvreur de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon d’Enguerrand Quarton.

En 1904, une première exposition consacrée aux Primitifs français se tient à Paris. Le triptyque de Jean Hey y est présenté.

 

Analyse de Triptyque du Maître de Moulins de Jean Hey

Les peintures d’autel de ce type sont commandées à un peintre par un personnage important et données à l’Église. La structure générale de la composition comporte souvent une scène religieuse centrale et une représentation des commanditaires. Le triptyque de Moulins respecte cette tradition. Le panneau central est consacré à la Vierge qui tient sur ses genoux l’Enfant Jésus. Les deux ailes latérales font apparaître les donateurs, Pierre II de Bourbon à gauche et Anne de Beaujeu, son épouse, à droite.

 

La Vierge en gloire

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, panneau central (1500-01)

Jean Hey. Triptyque de Moulins, panneau central (1500-01)

 

La représentation picturale de la Vierge a beaucoup évolué à partir du 13e siècle. Dans la tradition byzantine, reprise au Moyen Âge en Occident, la Vierge en majesté domine, comme cette Vierge à l’enfant (9e siècle), mosaïque de la Basilique Sainte Sophie d’Istanbul. Personnage hiératique, n’éprouvant pas d’émotions humaines car rattachée au divin, la Vierge en majesté évoluera vers plus de douceur dès le 13e siècle dans l’art occidental (Cimabue, Vierge en majesté entourée d’anges, vers 1280, Galerie des Offices, Florence).

La Vierge en gloire, choisie par Jean Hey, est une Vierge placée dans les cieux. Représentation courante de la Vierge à la fin du 15e et au début du 16e siècle, ce thème dissocie le ciel et la terre, le divin et l’humain. La Vierge, personnage céleste, flotte dans les cieux, tandis que les commanditaires, sur les panneaux latéraux, sont agenouillés sur la terre, le visage tourné vers la Vierge. Jean Hey, fait reposer celle-ci sur un croissant de lune, qui se trouve à ses pieds, et place en arrière-plan un soleil couchant aux couleurs de l’arc-en-ciel.

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, panneau central, détail (1500-01)

Jean Hey. Triptyque de Moulins, panneau central, détail (1500-01)

 

La Vierge est entourée d’anges regroupés par trois, qui ont tous le même visage, mais qui se différencient par leurs mimiques. Les anges sont des adolescents en prière, vêtus de tuniques aux couleurs vives (jaune, vert, rouge) et qui ont une fonction d’animation de la composition par leurs postures accentuées. Au-dessus de la Vierge, deux séraphins, anges portant des ailes, tiennent une couronne. Le peintre les habille d'une tunique blanche et rose pour une raison symbolique et une raison technique. Les séraphins appartiennent totalement au divin et leur vêtement doit le souligner. Le blanc, symbole de pureté s’impose. Mais, il s’agit aussi d’illuminer le haut du tableau, de façon à encadrer le visage de la Vierge, que Jean Hey a particulièrement soigné.

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, panneau central, détail (1500-01)

Jean Hey. Triptyque de Moulins, panneau central, détail (1500-01)

 

Le visage de la Vierge apparaît aujourd’hui comme celui d’une très jeune femme et d’une mère, pensive et sereine, un peu triste. Cette humanisation du personnage par l’émotion le rattache à la Vierge de l’humilité qui allait dominer dans la peinture du 16e siècle (par exemple, Madone de la prairie de Raphaël, 1506). La Vierge de l’humilité a une posture totalement humaine et se caractérise par la douceur de ses sentiments maternels qui transparaissent dans son expression et sa gestuelle. La Vierge du Maître de Moulins préfigure cette douceur par son visage paisible penché vers l’Enfant qui bénit les hommes.

Le bandeau placé en bas du tableau, soutenu par deux anges, comporte l’inscription suivante :

HEC EST ILLA DEQVA SACRA CANVNT EVLOGIA : SOLE AMICTA LVMAN HABENS SVB PEDIBVS STELIS MERVIT CORONARI DVODENIS

Voici celle dont les Écritures saintes chantent l’éloge : enveloppée du soleil, ayant la lune sous les pieds, elle a méritée d’être couronnée de douze étoiles.

 

Ce texte fait référence à un passage du dernier livre du Nouveau Testament, ou Livre de l’Apocalypse (12 :1) :

« Un grand signe parut dans le ciel : une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Elle était enceinte, et elle criait, étant en travail et dans les douleurs de l'enfantement.… »

 

Les donateurs

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, aile gauche (1500-01)

Jean Hey. Triptyque de Moulins, aile gauche (1500-01)

 

L’aile gauche du triptyque représente le commanditaire Pierre de Bourbon, seigneur de Beaujeu. Agenouillé, le visage tourné vers la Vierge, il est présenté par saint Pierre, son saint patron. Le peintre a apporté beaucoup de raffinement au vêtement de saint Pierre.

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, aile droite (1500-01)

Jean Hey. Triptyque de Moulins, aile droite (1500-01)

 

Sur l’aile droite, sainte Anne présente Anne de France, dite Anne de Beaujeu, épouse de Pierre de Bourbon, et leur fille Suzanne. Jean Hey a bien saisi les personnalités respectives de Pierre et Anne. Du visage d’Anne de Beaujeu émane autorité et pugnacité alors que celui de Pierre est plein de bonhommie. Anne est bien la digne fille de Louis XI.

L’arrière-plan constitué de rideaux est une pratique fréquente dans la peinture française de cette époque.

 

L’Annonciation

 

Jean Hey. Triptyque de Moulins, fermé (1500-01)

Jean Hey. Triptyque de Moulins, fermé  (1500-01)

 

En position fermée, le triptyque laisse apparaître une Annonciation, traitée en grisaille, comme il était de coutume à l’époque. L’Annonciation est un épisode du Nouveau Testament au cours duquel l’archange Gabriel annonce à la Vierge Marie la naissance prochaine du Christ. Le volet gauche représente la Vierge agenouillée devant l’Archange, qui apparaît sur le volet droit.

Le caractère narratif de l’ensemble du triptyque constitue une constante de la peinture religieuse de la Renaissance, qui avait pour vocation d’illustrer les grands thèmes bibliques pour les mettre à la portée de tous dans les églises. Les épisodes représentés suivent une chronologie que les croyants pouvaient sans difficulté percevoir. L’archange annonce la venue du Messie sur le triptyque fermé. L’Enfant Jésus apparaît ensuite sur les genoux de sa mère sur le panneau central. Quant aux panneaux latéraux ouverts, ils renvoient au présent et à la vénération due au Christ et à la Vierge.

 

Quelques autres triptyques du 15e siècle

 

Lippi. Triptyque de la Vierge à l'enfant avec deux anges (1437)

Filippo Lippi. Triptyque de la Vierge à l'enfant avec deux anges (1437). Tempera sur bois, panneau central : 123 × 63 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Panneaux latéraux : 129 × 65 cm, Accademia Albertina di Belle Arti, Turin. Ce triptyque a probablement été commandé par un couvent ou un monastère. Les panneaux sont actuellement dispersés. Les volets latéraux représentent les quatre pères de l'Eglise chrétienne d'Occident : à gauche saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Algérie) et saint Ambroise (340-397), évêque de Milan, à droite saint Grégoire (540-604) qui devint le pape Grégoire 1er et saint Jérôme (347-420), moine traducteur de la Bible. Le panneau central est consacré à la Vierge avec l'enfant Jésus entourée de deux anges.

Froment. Triptyque du buisson ardent, ouvert (1476)

Nicolas Froment. Triptyque du buisson ardent, ouvert (1476). Huile sur bois, 410 × 305 cm, cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence. Ce triptyque avait été placé à l'origine dans la chapelle funéraire du roi René (commanditaire) dans l'église des Grands-Carmes d'Aix-en-Provence. Il a été restauré à partir de 2003 et le travail s'est achevé en 2010. La technique utilisée par Froment est celle du glacis. Plusieurs couches de peinture sont appliquées sur une toile de lin collée sur des planches de peuplier. Le panneau central illustre un épisode de l'Ancien Testament concernant Moïse et les panneaux latéraux sont consacrés aux donateurs agenouillés : à gauche, le roi René et à droite sa seconde épouse Jeanne de Laval.

Van der Goes. Triptyque Portinari ouvert (1475-77)

Hugo Van der Goes. Triptyque Portinari ouvert (1475-77). Huile sur bois, 253 × 586 cm, Galerie des Offices, Florence. Classiquement, les donateurs sont représentés sur les panneaux latéraux et une scène religieuse occupe le panneau central. Van der Goes associe symbolique religieuse et réalisme. Les symboles religieux sont nombreux. Citons sur le panneau central la gerbe de blé évoquant l’Eucharistie, les fleurs ayant chacune une signification (virginité pour les iris blancs, sang du Christ pour les fleurs rouges). Le réalisme concerne les trois bergers situés à droite du panneau central : ce sont des hommes du peuple aux visages rudes, aux mains calleuses particulièrement expressives et aux vêtements d’une grande rusticité.

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Gérard David. Triptyque de la famille Sedano (1490-95)

Gérard David. Triptyque de la famille Sedano (1490-95). Huile sur bois, 97 × 72 cm (panneau central), musée du Louvre, Paris. Le commanditaire est un marchand espagnol, Jean de Sedano. Le panneau central montre la Vierge et l'Enfant Jésus entourés de deux anges musiciens. Sur le panneau de gauche, Jean de Sedano accompagné de saint Jean-Baptiste et de son fils tenant une croix. Sur le panneau de gauche, son épouse Marie avec saint Jean.

Bosch. Le jardin des délices, ouvert (v. 1500)

Jérôme Bosch. Le jardin des délices, ouvert (v. 1500). Huile sur bois, 220 × 195 cm (centre), 220 × 97 cm (chaque aile), Musée du Prado, Madrid. Voici l'œuvre la plus célèbre et la plus complexe de Jérôme Bosch. Le panneau de gauche représente le paradis terrestre, celui du centre un jardin de plaisirs terrestres et celui de droite, l'enfer. Tout est dans les détails. Voir Jérôme Bosch.

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