Claude Lorrain. Paysage avec Énée à Délos (1672)

 
 

Claude Lorrain (1600-1682), de son vrai nom Claude Gellée, est considéré comme le représentant le plus éminent du paysage classique. Généralement, ses paysages servent de cadre à une scène biblique, mythologique ou historique, mais les personnages ne tiennent pas une place importante ; ils représentent l'anecdote du tableau. Stylistiquement, il s'agit bien de paysages avec au premier plan quelques petits personnages justifiant la thématique imposée. Mais l'important, ce sont les ciels, les arbres, la mer, les édifices.

Paysage avec Énée à Délos est le premier des six tableaux que Claude Lorrain consacra à la légende d'Énée dans les dix dernières années de sa vie.

 

Lorrain. Paysage avec Enée à Délos (1672)

Claude Lorrain. Paysage avec Énée à Délos (1672)

Huile sur toile, 100 × 134 cm, National Gallery, Londres.

Image HD sur NATIONAL GALLERY

 

L'anecdote mythologique

Les peintres du classicisme français vouaient une admiration à l'Antiquité. Des édifices antiques et des personnages mythologiques sont donc fréquemment représentés dans les tableaux de paysages de l'époque. Dans le cas présent, Claude Lorrain s'est inspiré du mythe d'Énée, héros de la guerre de Troie puis fondateur de la cité de Rome.

 

Anius, Anchise, Enée et Ascagne

Anius, Anchise, Enée et Ascagne

 

Après la guerre de Troie, Enée (en rouge) s'est échappé de Thrace avec son père Anchise (en bleu) et son fils Ascagne. Anius (en blanc), roi et prêtre de l'île de Délos les accueille et leur montre les terres données par Apollon. Selon le récit mythologique, Anius accueillit Énée dans le temple de sa maison, puis lui montra sa ville, les sanctuaires et les deux arbres sacrés, l'olivier et le palmier, auxquels Latone s'était attachée pour donner naissance à ses enfants, Diane et Apollon.

 

L'olivier et le palmier

L'olivier et le palmier

 

Le récit mythologique des péripéties d'Énée figure dans deux poèmes épiques de l'Antiquité romaine : L'Énéide de Virgile, comportant dix mille vers environ, rédigé entre 29 et 19 avant J-C., et les Métamorphoses d'Ovide, rédigé dans la première décennie après J.-C. et composé d'environ douze mille vers. Claude Lorrain connaissait ces poèmes et s'en est inspiré pour rattacher son paysage à une anecdote empruntée à la mythologie antique.

 

Analyse de Paysage avec Énée à Délos de Claude Lorrain

Cette composition constitue l'un des exemples les plus accomplis du paysage classique français, héritier du paysage idéal italien initié par les Carrache.  Pour les classiques, l'art du paysage en peinture est un peu à l'image du jardin à la française : il s'agit de domestiquer la nature pour en extraire un idéal de beauté, la quintessence de ce qu'elle peut fournir dans le domaine esthétique. Plusieurs caractéristiques permettent de situer cet art classique.

 

  • Le dessin joue un rôle essentiel, les contours sont apparents et la touche est parfaitement lissée. Claude Lorrain réalise d'abord des esquisses de ses paysages avant de leur donner leur forme définitive. Les personnages se rapprochent des statues antiques comme on le voit ici avec les poses majestueuses des quatre héros. Les couleurs ne doivent pas être agressives. Les contrastes violents sont prohibés. Dans Énée à Délos, le bleu de la mer et le bleu laiteux du ciel ennuagé contrastent avec l'ocre de la terre et le blanc grisé des édifices. Mais aucune couleur pure (rouge ou jaune par exemple) n'apparaît. La tunique orange d'Énée est le seul petit élément un peu vif, de façon à distinguer le héros antique. La recherche de la perfection esthétique ne peut se situer pour les classiques que dans l'élégance et une certaine discrétion. Ils s'opposent ainsi aux peintres baroques qui utilisent la couleur comme expression des passions.

 

  • Le traitement de la lumière est un point fort de la peinture classique. Claude Lorrain est universellement connu pour sa capacité à illuminer un paysage en saisissant les nuances les plus subtiles de la lumière matinale ou du soleil couchant. Le vaste panorama de Délos est illuminé par une lumière douce traversant les nuages. En utilisant un effet de perspective atmosphérique (le ciel s'éclaircit progressivement vers l'horizon), Lorrain crée un contre-jour : la lumière semble venir des profondeurs du tableau. Le premier plan sombre, avec des effets de lumière sur la terre brune, contraste avec l'arrière-plan très clair tirant progressivement vers le blanc en se rapprochant de l'horizon.

  

Perspective atmosphérique

Perspective atmosphérique

 

  • La composition classique recherche un équilibre qui est considéré comme la traduction picturale d'un idéal de beauté. Dans le cas présent, l'équilibre n'est pas obtenu par la symétrie, mais par deux lignes de fuite qui se croisent. Les édifices antiques sont alignés sur la droite selon une ligne pointant vers l'horizon. Le chemin, avec les arbres le bordant, constitue une autre ligne allant de gauche à droite. Le cadre du majestueux paysage est délimité par deux éléments appartenant à ces lignes : l'arbre à gauche, les colonnes à droite. L'ordonnancement du vaste espace pictural renvoie à une méditation sur le temps en relation avec l'épopée de l'Énéide. Le troyen Énée a dû quitter sa patrie et il vit en exil en voyageant. Délos est une étape de son long périple qui le mènera à fonder Rome. Une civilisation meurt, une autre va naître, comme le suggère le temple d'Apollon, édifice circulaire à droite de la composition, pour lequel Claude Lorrain s'est inspiré du Panthéon de Rome.

 

Le Temple d'Apollon

Le Temple d'Apollon

 

La retenue chromatique, la rigueur du dessin, le sens de l'espace, la maîtrise de la lumière, l'équilibre très réfléchi de la composition font de Paysage avec Énée à Délos l'un des chefs-d'œuvre du classicisme français. La quiétude, la monumentalité et la profondeur de l'espace déclenchent chez le spectateur méditation et rêve.

 

Autres compositions sur le même thème

La légende d'Énée suscite depuis l'Antiquité une abondante iconographie. Des poteries grecques ont été décorées en utilisant ce thème. Jusqu'au 18e siècle, il inspirera des artistes. Voici quatre exemples extraits de la peinture occidentale des 17e et 18e siècles.


Leonello Spada. Énée et Anchise (1615)Leonello Spada. Énée et Anchise (1615). Huile sur toile, 195 × 132 cm, musée du Louvre, Paris. « Le sujet est tiré de l'Enéide de Virgile (II, 705-729): lors de l'incendie de Troie, Enée, fils de Vénus et d'Anchise, vêtu ici en centurion romain et accompagné de son fils Ascagne et de son épouse Créuse, sortit de cette ville en portant sur ses épaules son père infirme emportant ses dieux pénates. » (Notice musée du Louvre)


Nicolas Poussin. Vénus montrant ses armes à Enée (1639)Nicolas Poussin. Vénus montrant ses armes à Enée (1639). Huile sur toile, 105 × 142 cm, musée des Beaux-Arts, Rouen. Énée (en rouge) est le fils de Vénus et d'Anchise. Vénus (en sustentation) lui montre les armes qu'elle a demandées pour lui au dieu Vulcain. Énée doit en effet livrer un combat contre Turnus, dont l'issue décidera de la fondation de Rome.


Claude Lorrain. Didon montrant Carthage à Énée (1676)Claude Lorrain. Didon montrant Carthage à Énée (1676). Huile sur toile, 120 × 149,2 cm, Hamburger Kunsthalle, Hambourg. Autre titre : Vue de Carthage avec Didon et Énée. Après la chute de Troie, Énée arrive au port de Carthage où l'accueille la reine Didon. Ce tableau est l'un des six que Claude Lorrain consacra à Énée.


Carle van Loo. Enée portant Anchise (1729)Carle van Loo. Enée portant Anchise (1729). Huile sur toile, 110 × 105 cm, musée du Louvre, Paris. « Carle Vanloo peint à Rome cette composition, certainement la plus "baroque" de son œuvre. Le sujet est tiré de L'Énéide de Virgile. Le prince troyen Énée entreprend de fuir avec sa famille la ville de Troie en flammes investie par les Grecs. Revêtu d'une armure, il porte sur son dos son père, le vieil Anchise à qui Créuse, l'épouse d'Enée, remet les dieux pénates. Ascagne, leur fils, se retourne pour regarder la ville. » (Notice musée du Louvre)


 

Commentaires (2)

naguère
  • 1. naguère | 04/05/2015

Très belle analyse, quasiment littéraire, si, si ! J'ai fait le plus possible de liens entre mes articles et la peinture des 17e et 18e siècles évoquée ici.

rivagedeboheme
  • 2. rivagedeboheme (site web) | 04/05/2015

Merci beaucoup. Peut-être qu'un jour elle sera complètement littéraire... Ne désespérons pas.

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