Léonard de Vinci. La dame à l’hermine (1488-90)

Léonard de Vinci ne parvint pas à s’imposer à Florence dans sa jeunesse. Il arrive à Milan en 1482, à l’âge de trente ans, et entre au service des Sforza qui règnent alors sur le duché. Employé principalement comme ingénieur et sculpteur par le duc de Milan, Ludovico Sforza (1452-1508), il réalise également des peintures à l’huile qui feront de lui un artiste internationalement réputé.

 

 

Vinci. La dame à l'hermine (1488-90)

Léonard de Vinci. La dame à l’hermine (1488-90)

Huile sur bois, 55 × 40 cm, Musée national de Cracovie.

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Qui est la dame à l’hermine ?

Il est aujourd’hui admis que le portrait représente Cecilia Gallerani (1473-1536), la maîtresse du duc de Milan, Ludovico Sforza. La famille Gallerani, originaire de Sienne, est arrivée à Milan au début du 15e siècle. A cette époque Guelfes et Gibelins constituaient deux factions soutenant chacune une dynastie. Le grand-père de Cecilia, Sigerio Gallerani, juriste des Gibelins à Sienne, fut contraint de quitter la ville devant l’avance des Guelfes. Il entra au service des Visconti, qui régnaient sur Milan, et son fils Fazio Gallerani poursuivit cette carrière. La famille constitua un patrimoine foncier assez important dans la Brianza, région montagneuse au nord du duché de Milan. Mais en tant qu’étrangers, les Gallerani ne figuraient pas sur la liste des nobles milanais.

Cecilia Gallerani naît à Milan en 1473 et reçoit une éducation soignée, probablement sous l’influence de sa mère, qui était elle-même une femme cultivée. Cecilia était très belle et fut d’abord promise à Stefano Visconti à l’âge de 10 ans, en 1483. Mais l’accord de mariage fut rompu en 1487. Elle fut remarquée par Ludovico Sforza, devint sa maîtresse et eut un fils de lui, Cesare.

Les Sforza avaient remplacé les Visconti à la tête du duché de Milan en 1450. Ludovico Sforza, dit le More (il Moro), se maria avec Béatrice d’Este en 1491 et il est possible qu’il offrit le tableau de Léonard de Vinci à Cecilia à titre de cadeau d’adieu. Cecilia Gallerani épousa le comte Ludovico Carminati en 1492 et mena dans le palais de son époux une vie consacrée à la culture. Disposant d’une excellente connaissance du latin, écrivant elle-même des poèmes et des chansons, elle recevait artistes et écrivains, transformant le palais en un lieu accueillant pour les personnalités du monde de la culture. Elle mourut en 1536 à l’âge de 63 ans et fut probablement inhumée dans la chapelle de la famille Carminati.

 

Un portrait très novateur

La popularité de ce portrait résulte probablement de la distinction naturelle du modèle, de l’impression immédiate de raffinement délicat qu’a su capter Vinci. La simplicité vestimentaire choisie par l’artiste permet de mettre en valeur l’élégance de Cecilia Gallerani au lieu d’attirer le regard sur la somptuosité de la parure, comme il est fréquent. Le long cou est souligné par un simple collier de perles et la main, volontairement surdimensionnée, se caractérise par de longs doigts reposant sur l’hermine. Le portrait est ainsi en adéquation avec ce que nous connaissons du modèle : une femme intelligente et cultivée, aimant fréquenter les écrivains et les artistes.

 

 

Vinci. La dame à l’hermine, détail

Vinci. La dame à l’hermine, détail

 

Il fallait être un artiste hors du commun pour faire ainsi évoluer l’art du portrait, avec une apparente facilité qui n’est rien d’autre que le génie artistique. Car le portrait à la fin du 15e siècle est en général une idéalisation du modèle qui n’accorde que peu d’intérêt à la personnalité. Sandro Botticelli se distingue par de somptueux portraits de profil à caractère sculptural (Portrait de jeune femme, 1480-85). En Flandre, Petrus Christus transforme une très jeune aristocrate en une princesse asiatique au regard hautain (Portrait d’une jeune fille, vers 1470). Ces chefs-d’œuvre n’ont pas pour objet de saisir la réalité humaine, qui ne constitue qu’un point de départ permettant de créer une œuvre d’art à l’esthétique novatrice ne nous disant presque rien sur le modèle.

La dame à l’hermine est au contraire très présente, très vivante. Vinci réalise un instantané photographique d’une dame caressant son animal de compagnie et dont le regard est attiré par quelque chose ou quelqu’un placé à droite, hors cadre. Évidemment, il ne s’agit là que de notre ressenti. En réalité, la composition est un ensemble de choix artistiques si novateurs que nous pouvons aujourd’hui penser à une photographie, ce qui ne nous viendrait pas à l’esprit pour les portraits de Botticelli ou Petrus Christus.

La dame à l’hermine constitue ainsi une évolution importante du peintre par rapport au seul portrait féminin antérieur de Léonard de Vinci, celui de Ginevra de Benci (1474-78). Ce portrait, peint à une époque où Vinci était encore un élève de d’Andrea del Verrocchio, correspond aux standards de l’époque, alors que La dame à l’hermine concentre toute l’ambition du peintre dans l’évocation d’une personnalité. Comme cela a été dit, en particulier par l’historien de l’art John Pope-Hennessy (1913-1994), ce tableau, bien plus que La Joconde, fait entrer l’art du portrait dans la modernité. Mais il faudra encore bien longtemps avant que les artistes moins ambitieux ou moins doués que Vinci n’abandonnent le modèle du portrait d’apparat ayant pour seul objectif de magnifier le statut social du modèle.

 

L’hermine et sa symbolique

L’hermine est un petit mammifère de 20 à 30 cm de long plus une queue de 8 à 12 cm. Deux mues ont lieu chaque année au printemps et à l’automne. L’animal change ainsi de couleur car le pelage devient blanc avec la mue d’automne et redevient brun avec la mue de printemps. Le bout de la queue reste noir. L’hermine était très appréciée au Moyen Âge et pouvait servir d’animal de compagnie.

 

 

Vinci. La dame à l’hermine, détail

Vinci. La dame à l’hermine, détail

 

Vinci n’a pas respecté la taille réelle de l’hermine puisqu’il représente un animal d’une cinquantaine de centimètres, beaucoup plus grand qu’une véritable hermine. Il s’agit d’une licence artistique et non d’une erreur, l’animal devant avoir une forte présence physique pour affirmer visuellement sa relation privilégiée avec sa maîtresse. Le pelage blanc choisi relève également d’un choix esthétique, le brun ne pouvant être utilisé sur le fond brune de la robe.

La symbolique de l’hermine a donné lieu à de multiples interprétations qui ne sont pas nécessairement exclusives l’une de l’autre. L’hermine était d’abord symbole de pureté du fait de sa fourrure blanche hivernale. Elle était réputée préférer la mort que de se réfugier dans un terrier en salissant son magnifique pelage blanc. Mais dans le contexte historique de ce portrait, cadeau de Ludovico Sforza à Cecilia Gallerani, l’animal fait aussi référence à l’Ordre de l’Hermine, ordre de chevalerie créé par le roi de Naples et auquel appartenait Ludovico Sforza. La devise de l’ordre étant Malo mori quam foedari  (Plutôt la mort que le déshonneur), le parallèle avec le courage prêté à l’hermine face à la mort devient évident.

 

Caractéristiques techniques du tableau

Le tableau est peint sur un mince panneau de noyer de 4 à 5 millimètres d’épaisseur qui est en bon état, à l’exception d’une cassure dans le coin supérieur gauche. La taille du panneau n’a jamais été modifiée. Les examens de laboratoire font apparaître une couche de gesso (*) blanc apposée sur le bois, comme il était courant à l’époque. Sur le gesso, une sous-couche brune a été peinte.

Au 19e siècle, probablement entre 1830 et 1870, l’angle endommagé a été restauré et le fond, gris-bleu à l’origine, a été recouvert de noir. L’inscription LA BELLE FERONIERE LEONARD D’AWINCI, qui apparaît en haut à gauche, a également été ajoutée à cette époque.

 

 

Vinci. La dame à l’hermine, détail

Vinci. La dame à l’hermine, détail

 

Les analyses ont montré que le dessin préparatoire a été fait au fusain par Vinci, technique apprise dans l’atelier de Verrocchio. Les empreintes digitales de Vinci ont été retrouvées à la surface de la peinture, ce qui indique que l’artiste pouvait étaler la peinture à la main.

 

Historique du tableau

Jusqu’à la fin du 18e siècle, les informations concernant les possesseurs du tableau sont très confuses. En 1798, il est acheté par le prince polonais Adam Jerzy Czartoryski (1770-1761), qui savait qu’il s’agissait d’un Vinci. En 1800, le portait est incorporé aux collections du château de Pulawi, fief de la famille Czartoryski. Il restera dans la famille jusqu’à son achat par l’État polonais en 2016. Mais de 1798 à 2016, les péripéties sont innombrables. En voici un résumé.

La dame à l’hermine voyage beaucoup au 19e siècle du fait des troubles politiques et militaires que subit la Pologne. Voici les principaux périples :

  • En 1830, l’invasion de la Pologne par l’armée russe étant imminente, la princesse Czartoryska, âgée de 84 ans, expédie le tableau à Sieniawa, à 160 km au sud du palais Czartoryski de Pulawi.
  • Peu après, à la suite de l’invasion de la Pologne par la Russie, le tableau est transféré à l’Hôtel Lambert à Paris, propriété et lieu d’exil de la famille Czartoryski. Il y reste jusqu’en 1876.
  • A cette date, la famille Czartoryski, l’incorpore aux collections du musée Czartoryski qui s’est ouvert à Cracovie.

Au 20e siècle, l’histoire de La dame à l’hermine n’est pas moins mouvementée, toujours du fait des troubles politiques et militaires :

  • En 1914, la famille Czartoryski confie le tableau à la Gemäldegalerie de Dresde, qui le restitue en 1920. Le tableau revient alors dans le musée Czartoryski de Cracovie.
  • En 1939, l’invasion allemande de la Pologne étant imminente, le portrait est à nouveau expédié à Sieniawa.
  • Mais les nazis le découvre et l’envoie au musée Kaiser Friedrich de Berlin.
  • En 1940, Hans Frank, gouverneur général allemand de la Pologne envahie, demande que le tableau revienne à Cracovie. Il est accroché dans le château de Wawel où le gouverneur avait installé ses bureaux.
  • En 1941, le tableau est entreposé dans un entrepôt de Breslau, réservé aux œuvres d’art pillées par les nazis.
  • En 1943, il retourne au château de Wawel.
  • A la fin de la seconde guerre mondiale, il est découvert par les troupes alliées à Schliersee, en Bavière, où résidait la famille de Hans Frank.
  • En 1946, le tableau revient en Pologne, au musée Czartoryski, où il reste jusqu’à 2012, date à laquelle il est transféré au château de Wawel du fait des travaux de rénovation du musée Czartoryski.
  • Enfin, le 29 décembre 2016, le tableau est cédé à l’État polonais par la fondation Czartoryski pour un prix qui est resté secret. Les médias ont évoqué une somme oscillant autour de 230 millions d’euros. La dame à l’hermine est assurée pour environ 350 millions d’euros. Le portrait est désormais exposé au Musée national de Cracovie.

 

Autres portraits féminins de Léonard de Vinci

Vinci n’a peint que quatre portraits féminins à l’huile, dont la célébrissime Joconde. Il faut y ajouter quelques dessins.

Vinci. Portrait de Ginevra de Benci (1474-78)

Vinci. Portrait de Ginevra de Benci (1474-78). Huile sur bois, 38 × 37,6 cm, National Gallery of Art, Washington. Ginevra de Benci appartient à une grande famille florentine. Le tableau a été réalisé à l'occasion du mariage de Ginavra avec Luigi Nicolini en 1474. Léonard est encore élève de Verrocchio, mais son tableau est unanimement salué. La chevelure est particulièrement soignée.

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Vinci. Tête de femme (v. 1483)

Vinci. Tête de femme (v. 1483). Dessin à la pointe d'argent avec rehauts de blanc sur papier 18,1 × 15,9 cm, Biblioteca Reale, Turin. Le dessin à la pointe d'argent suppose une très grande assurance car il est impossible d'effacer. Celui-ci est magistral et pourrait être un travail préparatoire pour l'ange de La Vierge aux rochers.

Vinci. La belle Ferronnière (1495-99)

Vinci. La belle Ferronnière (1495-99). Huile sur toile, 63 × 45 cm, Musée du Louvre, Paris. « Plusieurs identifications du modèle ont été proposées : Lucrezia Crivelli, Cecilia Galleriani, qui furent maîtresses de Ludovic Le More, duc de Milan, Béatrice d'Este qui fut son épouse. L'appellation de Belle Ferronnière vient d'une confusion de ce portrait avec un autre, censé représenter la femme de Le Ferron, maîtresse de François Ier et dite la Belle Ferronnière. La confusion a été facilitée par le bijou, appelé ferronnière, que le modèle porte sur le front. » (Notice Musée du Louvre)

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Vinci. Portrait d'Isabelle d'Este (1499-1500)

Vinci. Portrait d'Isabelle d'Este (1499-1500). Pierre noire, sanguine et estompe, craie ocre, rehauts de blanc sur le visage, la gorge et la main, 61 cm × 46,5 cm, Musée du Louvre, Paris. « Léonard de Vinci quitta Milan en 1499 alors que l'armée française pénétrait en Italie. En route pour Venise, il s'arrêta à Mantoue et réalisa à la demande d'Isabelle d'Este cette esquisse d'un portrait qui ne fut jamais peint. Ce dessin extrêmement célèbre est, malgré un état de conservation médiocre, l'une des plus belles interprétations du demi-portrait en buste dans l'œuvre de Léonard. C'est également le seul exemple de dessin rehaussé de plusieurs pigments colorés de la main du maître. » (Notice Musée du Louvre)

Vinci, La Joconde (début 16e siècle)

Vinci. Mona Lisa, La Joconde (1503-05). Huile sur toile, 77 × 53 cm, Musée du Louvre, Paris. « Il s'agirait du portrait de Lisa Gherardini (1479-1542), épouse de Francesco del Giocondo, marchand d'étoffes florentin, dont le nom féminisé lui valut le "surnom" de Gioconda, francisé en "Joconde". La Joconde ne fut sans doute pas livrée à son commanditaire. Il semble que Léonard l'ait emportée en France et que son élève et héritier Salaï l'ait rapportée en Italie. Mais on ignore comment elle parvint dans la collection de François Ier. » (Notice Musée du Louvre)
Le portrait présente deux caractéristiques novatrices qui auraient été la cause de son refus par le commanditaire Francesco del Giocondo. La Joconde sourit ou ébauche un sourire, ce qui n'est pas convenable pour l'époque. Le paysage d'arrière-plan est indistinct, vaporeux, un peu inquiétant, caractéristique de Léonard, alors que l'on peut s'attendre vers 1500 à un paysage typiquement florentin et donc très familier.

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Vinci. Jeune fille décoiffée, La Scapigliata (v. 1508)

Vinci. Jeune fille décoiffée, La Scapigliata (v. 1508). Huile sur bois, 27 × 21 cm, Galleria Nazionale, Parme. La Scapigliata (l'Ébouriffée) est une peinture inachevée. Seules certaines parties du visage sont terminées.

 

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 (*) Gesso : enduit à base de plâtre et de colle animale, utilisé pour préparer, à partir du Moyen Âge, les panneaux de bois destinés à être peints.

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