Jacques-Louis David. Portraits des Sériziat (1795)

 
 

Jacques-Louis David est un représentant emblématique du néoclassicisme. Ses scènes mythologiques et ses tableaux d’histoire ont fait sa célébrité. Mais à côté du peintre emphatique au style assez froid, il existe aussi un David portraitiste qui s’adresse davantage à nos émotions.

 

 

Jacques-Louis David. Portrait d’Émilie Sériziat et son fils (1795)

Jacques-Louis David. Portrait d’Émilie Sériziat et son fils (1795)

Huile sur bois, 131 × 96 cm, musée du Louvre, Paris.

 

 

Jacques-Louis David. Portrait de Pierre Sériziat (1795)

Jacques-Louis David. Portrait de Pierre Sériziat (1795)

Huile sur bois, 129 × 95,5 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Contexte historique

En 1782, alors âgé de trente-quatre ans, David épouse Marguerite Charlotte Pécoul, âgée de dix-sept ans. Le père de la jeune épouse, Charles-Pierre Pécoul, entrepreneur des bâtiments du Roi, dote généreusement sa fille, permettant ainsi à David d’installer son atelier au Louvre. Pendant la révolution, David devient un fervent soutien de Robespierre et vote la mort du roi Louis XVI. Cette collusion avec la terreur la plus implacable amena son épouse à demander le divorce qu’elle obtint le 16 mars 1794.

Le 27 juillet 1794, Robespierre est mis en accusation par la Convention et arrêté. Il est exécuté le lendemain. Les partisans de Robespierre sont également poursuivis et David est arrêté le 2 août 1794. Il sera libéré en décembre 1794.

Pendant l’incarcération de l’artiste, son ex-épouse Marguerite reprend contact avec lui. A sa libération, David se réfugie dans la ferme de Saint-Ouen, à Favières, près de Paris. Émilie Pécoul, épouse de Charles Sériziat et sœur de Marguerite, avait hérité de cette demeure. Les désordres politiques de l’époque conduisent à une nouvelle incarcération du peintre en 1795, à l’issue de laquelle il retourne à la ferme de Saint-Ouen. C’est dans ce lieu qu’il réalise les portraits d’Émilie et de Pierre Sériziat, respectivement en mai et août 1795. Les deux portraits seront présentés au Salon de peinture et sculpture de 1795.

Cet épisode romanesque se terminera par le remariage de Jacques-Louis David et de Marguerite Charlotte Pécoul le 12 novembre 1796.

Jacques-Louis David était déjà, avant la Révolution, un peintre célèbre recevant de multiples commandes du roi, de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Outre ses scènes mythologiques et religieuses, ses portraits étaient très appréciés. Cette double thématique se poursuivra après 1789. Les remarquables portraits de la famille Sériziat sont donc le fruit d’une longue expérience.

 

Analyse des deux portraits

Avec ces deux portraits, David semble témoigner avec sincérité de sa reconnaissance aux Sériziat. Il propose une interprétation optimiste de chaque modèle, correspondant sans doute à son regard de l’instant sur ceux qui l’avaient accueilli dans un moment de détresse. Les portraits antérieurs de David étaient plus conventionnels et cherchaient classiquement à illustrer le statut social du personnage et à le valoriser. Ici, au contraire, l’artiste laisse affleurer ses émotions, comme si, ayant échappé à la guillotine et fui les violences de la politique, il retrouvait la vie et les bonheurs qu’elle peut apporter.

 

 

Jacques-Louis David. Portrait d’Émilie Sériziat et son fils, détail

Jacques-Louis David. Portrait d’Émilie Sériziat et son fils, détail

 

 

Jacques-Louis David. Portrait d’Émilie Sériziat et son fils, détail

Jacques-Louis David. Portrait d’Émilie Sériziat et son fils, détail

 

Le naturel domine donc. Émilie (environ 27 ans) revient d’une promenade à la campagne avec son fils. Elle s’arrête un instant sur un banc rouge et  sourit à son beau-frère, mais elle n’est pas installée pour poser devant un peintre. Elle a cueilli un bouquet de fleurs des champs qu’elle va bientôt placer dans un vase. Cette apparente spontanéité n’est bien sûr qu’une convention artistique. Tout a été minutieusement pensé pour séduire. Les regards tournés vers l’observateur instaurent un dialogue visuel. La robe blanche délicatement plissée, sur laquelle se détachent le bouquet et la ceinture verte, vise à magnifier l’élégance naturelle d’Émilie. Le chapeau avec son large bord arrondi encadre parfaitement le visage pour le mettre en valeur. L’arrière-plan neutre et sombre fait ressortir les tons clairs. L’optimisme et le bonheur de vivre irradie de ce portrait, dans une période de l’histoire particulièrement sombre où la vie ne tenait qu’à un fil. Le David-mister Hyde, qui venait de glorifier le tyran Robespierre, nous fait découvrir le David-docteur Jekyll, ému par la douceur maternelle.

 

 

Jacques-Louis David. Portrait de Pierre Sériziat, détail

Jacques-Louis David. Portrait de Pierre Sériziat, détail

 

L’avocat Pierre Sériziat (38 ans) apparaît en gentilhomme campagnard dans une composition rappelant la manière des portraitistes anglais de l’époque. Assis sur un rocher sur lequel il a posé son vêtement, il prend une pose jugée élégante. La redingote et la culotte en peau sont inspirées de la mode anglaise. Si la spontanéité semble absente, l’idée de base du peintre était la même que pour le portrait d’Émilie : saisir un moment de vérité représentatif de la vie à la campagne des époux Sériziat. Mais une certaine affectation apparaît chez Pierre, correspondant sans doute au côté dandy du personnage. Le ciel nuageux en arrière-plan est une rareté et peut-être un cas unique dans les portraits de David.

Ces deux portraits constituent des chefs-d’œuvre du genre à la fin du 18e siècle. Par leur ambition réaliste et l’empathie qu’ils laissent paraître avec les modèles, ils dépassent les productions plus académiques, réalisées sur commande. Ils révèlent en définitive toute la complexité de la personnalité des cet artiste très influencé par la politique, mais également capable d’explorer avec justesse les émotions.

 

Autres portraits de David sur sa famille

Jacques-Louis David. Pierre Sériziat (1790)

Jacques-Louis David. Pierre Sériziat (1790). Huile sur toile, 55,3 × 45,7 cm, musée des Beaux-arts du Canada.

Jacques-Louis David. Pierre Sériziat (après 1795)

Jacques-Louis David. Pierre Sériziat (après 1795). Huile sur toile, 65 × 54 cm musée Carnavalet, Paris. Il s’agit d’une copie partielle du portrait réalisé à la ferme de Saint-Ouen en 1795.

Jacques-Louis David. Marguerite-Charlotte David (1813)

Jacques-Louis David. Marguerite-Charlotte David (1813). Huile sur toile, 72 × 63 cm, National Gallery of Art, Washington.

 

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