Hyacinthe Rigaud. Louis XIV, roi de France

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Patrick AULNAS

Le portrait de Louis XIV en costume de sacre par Hyacinthe Rigaud a été tellement commenté qu’il serait présomptueux et inutile d’ajouter un commentaire. Mais, vu du 21e siècle, comment un homme ordinaire, non historien, perçoit-il ce tableau ?

 

Hyacinthe Rigaud. Louis XIV (1701)Hyacinthe Rigaud. Louis XIV, roi de France (1701)
Huile sur toile, 277 × 194 cm, musée du Louvre, Paris.
Image HD sur WIKIMEDIA
Détails sur MUSÉE DU LOUVRE

 

Contexte historique

Louis XIV (1638-1715) règne à partir de 1643, année de la mort de son père Louis XIII (1601-1643). Sa mère, Anne d’Autriche (1601-1666), devient régente pendant sa minorité. Le célèbre portrait de Rigaud, daté de 1701, est donc celui d’un roi en fin de règne, âgé de 63 ans.
Paradoxalement, ce portrait symbolisant la monarchie absolue n’était pas destiné à rester en France. Louis XIV l’avait commandé pour son petit-fils Philippe, le duc d’Anjou devenu le roi d’Espagne Philippe V (1683-1746). Charles II (1661-1700), le dernier roi d’Espagne de la famille des Habsbourg, n’avait en effet pas d’héritier. L’influence de la France en Europe permit à Louis XIV d’imposer son petit-fils qui était aussi l’arrière-petit fils d’Anne d’Autriche, née à Valladolid et infante d’Espagne dans sa jeunesse. 
Avant la réalisation de son propre portrait, Louis XIV avait commandé à Hyacinthe Rigaud un portrait de Philippe V :

 

Hyacinthe Rigaud. Philippe V roi d’Espagne (1700-04)Hyacinthe Rigaud. Philippe V, roi d’Espagne (1700-04)
Huile sur toile, 225 × 154 cm, Château de Versailles.

 

Au vu de ce portait, Philippe V demanda un portrait représentant son grand-père Louis XIV afin qu’il puisse l’emmener avec lui en Espagne. Il voulait que ce portrait soit « de la même main ». C’est donc à l’instigation du roi d’Espagne, et sur commande de Louis XIV, que naquit l’un des portraits les plus célèbres de l’histoire européenne.
Le portrait de Louis XIV fut exposé au château de Versailles et tellement admiré que le roi demanda à Rigaud d’en faire une copie de façon à pouvoir en conserver un exemplaire. 

Analyse critique de l’œuvre : un regard du 21e siècle

Les portraits officiels ont pour caractéristique essentielle le manque total de spontanéité. Les portraits actuels de nos présidents de la République n’échappent pas à la règle. Il s’agit toujours d’un modèle conventionnel cherchant à évoquer la dignité de la fonction et l’autorité de son titulaire. Ces portraits frôlent souvent le ridicule pour quiconque n’a aucune propension au culte du pouvoir. 
Dans cette optique, Rigaud s’est surpassé pour représenter le monarque à l’apogée de la puissance française en Europe. En exceptant les historiens, le regard de l’homme du 21e siècle sur ce portrait est fait d’étonnement et d’ironie. Pourquoi cet amas d’étoffes ? Pourquoi cette pose ridicule mais jugée semble-t-il élégante ? Pourquoi ces jambes de jeune homme et cette tête de vieillard ? Pourquoi ces chaussures féminines au talon rouge ?
Toutes ces questions ont évidemment des réponses. Il suffira pour les connaître de se reporter au très intéressant commentaire du château de Versailles. L’explication historique nous permet de nous plonger dans un monde totalement étranger au nôtre par la symbolique des objets et la permanence de leur signification depuis l’origine de la monarchie.

 

Hyacinthe Rigaud. Louis XIV, détailHyacinthe Rigaud. Louis XIV, détail

 

Trois siècles seulement se sont écoulés depuis la réalisation de ce tableau. Mais nous n’avons plus rien de commun avec ce personnage fier de lui, visiblement autoritaire et considérant sans doute sincèrement qu’il représente légitimement le pouvoir de droit divin parce qu’il appartient à la dynastie des Bourbons. Le siècle des Lumières, qui commençait, a mis fin à ce monde d’un point de vue philosophique. Les deux siècles suivants se sont employés à le faire disparaître des institutions et des mentalités. Nous sommes des hommes libres et tout dans le portrait de Louis XIV indique que la liberté n’existe pas dans le pays sur lequel il règne : la glorification excessive du pouvoir politique, la suffisance du personnage, le luxe obscène des vêtements et accessoires dans un pays où la famine et la disette pouvaient sévir.
Louis XIV reste dans notre histoire le souverain qui a réduit les grands aristocrates au rôle de figurants. Il a puissamment consolidé l’État avec l’aide d’un bourgeois, Colbert (1619-1683), et valorisé la présence à la cour de la noblesse afin de l’affaiblir. Louis XIV était sans l’ombre d’un doute ce que nous appelons aujourd’hui un homme d’État. Son portrait de 1701 en donne une image éclatante. Il fut accueilli avec enthousiasme par la cour dont les membres n’avaient pas conscience qu’en s’élevant à ce point le roi les diminuait d’autant.
C’est l’aspect purement artistique qui enthousiasma tous ceux qui eurent le privilège de voir le tableau. Le commentaire du Mercure Galant de janvier 1702 (page 302) permet d’apprécier l’accueil du tableau à la cour :

 

Hyacinthe Rigaud. Louis XIV (1701). Mercure Galant. Hyacinthe Rigaud. Louis XIV (1701). Mercure Galant.
« On a exposé le portrait du Roi dans le grand appartement de Versailles. Il est en pied avec l’habit royal. Cet ouvrage est de Mr Rigaud. Jamais portrait n’a été mieux peint ni plus ressemblant. Toute la Cour l’a vu et tout [le monde] l’a admiré. Il faut qu’un ouvrage soit bien beau et bien parfait pour s’attirer un applaudissement général dans un lieu où le bon goût règne, et où l’on n’est pas prodigue de louanges. Sa Majesté ayant promis son portrait au roi d’Espagne, veut tenir sa parole en lui donnant l’original, et M. Rigaud en doit faire une copie qui est souhaitée par toute la Cour. Quoi qu’on voie avec regret partir l’original, on en aurait bien plus de chagrin s’il n’était pas destiné au Roi d’Espagne. »

 

Cette composition reste très convaincante aujourd’hui s’il s’agit d’apprécier ses qualités artistiques. Hyacinthe Rigaud, issu d’un milieu de tailleurs de vêtements, connaissait parfaitement les étoffes et savaient les mettre en valeur. Le roi est donc noyé dans de somptueux tissus dont les couleurs permettent d’éclairer fortement l’ensemble : bleu profond type lapis-lazuli, rouge cramoisi, blanc et or. La texture épaisse des étoffes est parfaitement mise en évidence. Cet ensemble très lumineux, de taille monumentale, à mi-chemin entre classicisme et baroque, ne peut laisser indifférent.

 

Hyacinthe Rigaud. Louis XIV, détailHyacinthe Rigaud. Louis XIV, détail

 

Hyacinthe Rigaud. Louis XIV, détailHyacinthe Rigaud. Louis XIV, détail

 

Hyacinthe Rigaud. Louis XIV, détailHyacinthe Rigaud. Louis XIV, détail

 

Chef d’œuvre de la glorification du pouvoir absolu, le portrait de Louis XIV permet aujourd’hui à chacun, par le miracle de la communication numérique en haute définition, d’appréhender la constance historique avec laquelle les hommes de pouvoir se mettent en scène. Les adulateurs intéressés existent toujours. Mais les esprits libres se sont éveillés avec force peu après la disparition de ce monarque qu’il conviendrait de ne pas trop vénérer.

Autres portraits de Louis XIV

Il en existerait environ 200. En voici quelques-uns, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. 

 

Henri Testelin. Louis XIV, roi de France (1648)Henri Testelin. Louis XIV, roi de France (1648). Huile sur toile, 208 × 155 cm, château de Versailles. « Morceau de réception de Henri Testelin, nommé académicien dans la première assemblée que fit l'Académie royale de Peinture et de Sculpture en février 1648 ; tableau remis à l'Académie en 1649 ; mentionné dans la troisième salle, n°3 de l'Académie, 1715 ; placé dans le second garde-meuble de l'Académie lors de la saisie révolutionnaire du 9 décembre 1793. Probablement entreposé au Louvre pendant la Révolution et l'Empire ; magasins du Louvre entre 1818 et 1823 ; Saint-Cloud, château royal, 10 avril 1825. Retour au Louvre puis entré à Versailles, 27 mai 1828. » (Commentaire musée national du Château de Versailles)

 

Charles le Brun. Portrait de Louis XIV (1662)Charles Le Brun. Louis XIV, roi de France et de Navarre (v. 1662). Huile sur toile, 69 × 57 cm, château de Versailles. Louis XIV a alors 24 ans. Il est représenté en armure d’apparat de façon à suggérer les qualités militaires du souverain.
« Dès le début de son règne personnel, Louis XIV aspira à la gloire militaire. Selon les Mémoires de Mme de Motteville, un jour où le roi manifestait son désir d’aller commander ses armées en personne, un courtisan lui remontra "que la France avait autrefois beaucoup souffert de la valeur imprudente de François Ier". Le monarque répondit : "Imprudent tant qu’il vous plaira, mais avec tout cela cette imprudence l’a mis au rang des grands rois." Il n’est donc pas innocent qu’en pleine paix Le Brun ait choisi de vêtir le jeune roi d’une armure fleurdelisée.
Ce portrait, reproduit par la gravure, a été copié et admiré des contemporains. "Quoique l’art ait beaucoup de peine à bien exprimer cette beauté et cette grâce si admirable dans les ouvrages de la nature, écrit André Félibien en 1663, le peintre néanmoins a heureusement réussi en cette rencontre, car il a parfaitement peint sur votre visage cette bonté, cette valeur et cette majesté qui s’y font voir au milieu de tant de force et de douceur. Et il y représente comme en une grâce très pure toutes ces hautes qualités qui vous font craindre de vos ennemis et admirer de tout le monde." » (Commentaire musée national du Château de Versailles)

 

Charles Le Brun. Louis XIV, pastel (1667)Charles Le Brun. Louis XIV (1667). Pastel sur papier, 52 x 40 cm, musée du Louvre, Paris. « Portrait au pastel de Louis XIV. Les moustaches, relevées presque parallèlement à la lèvre supérieure, conduisent à dater ce portrait de 1667. Il a été probablement réalisé comme prototype, en vue de la tenture de 'L'Histoire du Roy' ; toutefois, aucune des tapisseries de la suite montre le Roi dans cette pose. En revanche, dans le frontispice du 'Retour de la campagne de Flandre' pour la thèse de J.-B. Colbert, marquis de Seignelay (cf. Inv. 29423), le Roi apparaît tel qu'il est vu dans ce portrait, avec la très longue perruque plate sur le sommet de la tête et dont les mèches épaisses couvrent le front.' (L. Beauvais, Musée du Louvre, Département des Arts graphiques, Inventaire général des dessins, Ecole française, Charles Le Brun, 1619-1690, tome I, Paris, RMN, 2000, n° 1959, p. 533) » (Commentaire musée du Louvre)

 

Jean Nocret. La Famille royale dans l’Olympe (v. 1670)Jean Nocret. La Famille royale dans l’Olympe (v. 1670). Huile sur toile, 304 × 422 cm, château de Versailles. « Cette toile monumentale montre les portraits mythologiques du roi et de sa famille, peints par Jean Nocret qui a été le peintre de Philippe d'Orléans, le frère de Louis XIV. Le roi est représenté à droite en Apollon assis sous un dais de brocard d'or. Il est entouré de sa cousine, Mademoiselle de Montpensier (en Diane), de sa mère, Anne d'Autriche (en Cybèle), de son épouse, Marie-Thérèse (en Junon) tenant le jeune Dauphin (en Amour). Dans la partie gauche du tableau, Philippe d'Orléans est figuré en Point du jour auprès de son épouse, Henriette d'Angleterre (en Flore) et de sa belle-mère, Henriette de France (en Amphitrite). N.M. » (Commentaire musée national du Château de Versailles)
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Antoine Benoist. Louis XIV, roi de France (v. 1705)Antoine Benoist. Louis XIV, roi de France (v. 1705). Sculpture cire, marbre, plâtre, textile, œuf pilé, cheveux, 85 × 71 × 12 cm, château de Versailles. « Le Roi est représenté à l’âge de soixante-cinq à soixante-sept ans ; il est vu de profil et tourné vers la droite ; il est en cire coloriée ; l’œil est en émail ; la tête est recouverte d’une véritable perruque qui, peut-être bien, a été portée par le Roi lui-même ; le buste est formé par une portion de vêtement en velours cramoisi, un fragment de dentelle et un cordon bleu. L’artiste a poussé l’exactitude jusqu’à reproduire les marques de la petite vérole qui se trouvait sur le visage du Roi.
Le Roi est âgé, marqué. Le “vérisme” du portrait expose les marques du temps autant que de la maladie. » Commentaire musée national du Château de Versailles)
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