Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime (1914)

 
 

Patrick AULNAS

Henri Lebasque (1865-1937) découvre le Midi de la France en 1906. Il y fait des séjours prolongés avant de s’installer définitivement au Cannet, à proximité de Cannes, en 1924. Sainte-Maxime, tout près de Saint-Tropez, n’est donc qu’un épisode de sa découverte de la région. La lumière méditerranéenne et la douceur du climat constituent alors des éléments essentiels de sa peinture intimiste.

 

 

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime (1914)

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime (1914)

Huile sur toile, 105,4 × 183.5 cm, collection particulière

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Contexte historique

Le jeune Henri Lebasque a été profondément influencé par les peintres impressionnistes qu’il fréquentait, en particulier Pissarro et Renoir. Il se lie également avec certains postimpressionnistes de sa génération, comme Paul Signac (1863-1935). Sa peinture connaît alors une période pointilliste. Il rencontre ensuite des artistes du fauvisme. Mais ces mouvements picturaux secondaires n’entameront pas son attachement à l’impressionnisme. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime reste donc d’essence impressionniste. Le peintre n’utilise pas la technique pointilliste et n’adhère pas aux provocations chromatiques des Fauves.

Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime n’a été acheté à Henri Lebasque que vers 1928, par Frédéric Manaut (1868-1944), un homme politique français des Pyrénées-Orientales. La famille Manaut conserve le tableau jusqu’à 1969. Il circule ensuite beaucoup et il est revendu en 2011 à un collectionneur, par l’intermédiaire de Christie’s, pour un peu plus d’un million de dollars.

 

Analyse de l’œuvre

Henri Lebasque a réalisé plusieurs tableaux sur le thème de la terrasse familiale. Lorsqu’il peint celui-ci, il est un artiste confirmé âgé de quarante-neuf ans. Le sujet apparaît spontanément à l’observateur sans aucune analyse : l’intimité familiale dans le cadre d’une nature luxuriante. La réinterprétation du thème très ancien du locus amoenus, ce lieu idyllique chanté par les poètes de l’Antiquité, se caractérise par son insertion dans la réalité quotidienne. C’est ici et maintenant qu’il est possible de jouir de la splendeur accueillante et de la prodigalité de la nature et non plus dans un passé à jamais révolu.

Le peintre représente un univers familial ne comportant que des femmes et des enfants, afin de mettre l’accent sur l’intimité de la scène. Les hommes sont à l’extérieur de la toile et absents de la vie familiale pendant ces journées tranquilles dédiées à l’enfance. Cette vision traditionnelle de la répartition des tâches entre hommes et femmes correspondait à la société d’avant 1914. La générosité de la nature apparaît dans les fruits dispersés sur la table, les grappes de raisins étant encore ornées de leurs feuilles. Henri Lebasque insère de cette façon une nature morte dans sa scène de genre.

 

 

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

 

Il y place aussi un paysage méditerranéen. La terrasse surplombe un vaste panorama maritime. On imagine pouvoir accéder à la mer par des sentiers ou des chemins bordés d’arbres et d’arbustes. La maison est immergée dans une végétation dense que l’on contemple de la terrasse. Les robes légères, les chapeaux, la nudité de l’enfant indiquent une journée chaude amenant la quiétude, peut-être la somnolence.

Chaque personnage est occupé à manger un fruit ou à le préparer. Les quatre personnes présentes sur la terrasse regardent donc vers le fruit qu’elles tiennent dans la main. Leurs yeux ne sont pas visibles. Seul apparaît le regard de la femme en rouge montant vers la terrasse. Le peintre laisse les visages tout à fait indistincts. Comme dans la peinture religieuse du 15e siècle, où tous les saints avaient le même visage, les trois femmes ne se distinguent nullement par des caractéristiques faciales. Il en va de même des deux enfants qui pourraient être considérés comme des jumeaux. Lebasque ne s’intéresse pas à la psychologie individuelle mais aux rapports entre l’homme et son milieu naturel. Le ressenti subjectif de chacun n’est pas son propos. Mais tous se sentent en harmonie avec le lieu.

 

 

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

 

 

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

 

Henri Lebasque maîtrise remarquablement l’éclairage de la scène, qui constitue un élément essentiel de la composition. La puissante luminosité naturelle apparaissant à l’arrière-plan, sur le paysage et la mer, est tamisée par une toiture invisible au-dessus de la terrasse. Les choix chromatiques ont pour fonction principale de renforcer l’intimité. Comme il s’agit de se protéger du soleil et de la chaleur, les multiples nuances de couleurs froides (bleu et vert) dominent, avec quelques contrepoints rouges (le vêtement d’une femme, les fleurs dans les chapeaux, les pêches sur la table). Le blanc irisé de la robe permet de mesurer l’ombre sous la terrasse.

 

 

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

Henri Lebasque. Le goûter sur la terrasse à Sainte-Maxime, détail

 

Le fauvisme, le cubisme, l’expressionnisme étaient déjà présents en 1914, mais Henri Lebasque ne leur doit rien et se tient à l’écart des excès d’avant-gardisme et des dérives qui marquaient parfois l’époque. En analysant le regard qu’il porte sur une scène parfaitement connue de lui, l’artiste se situe bien dans la filiation impressionniste. « Peintre de la joie de de la lumière », il exprime la poésie du quotidien. La sérénité, peut-être le bonheur, peuvent naître de l'intimité familiale et de l’harmonie entre l’homme et la nature.

 

Terrasses et balcons en peinture

Le thème de la terrasse et du balcon apparaît au 19e siècle pour des scènes de genre, des portraits de famille, mais aussi des paysages urbains. Il s’agit dans ce dernier cas de terrasses de cafés. Un tel sujet offre une infinie diversité d’approches : avec ou sans figures, diurne ou nocturne, évoquant la joie ou la tristesse.

 

Claude Monet. Terrasse à Sainte-Adresse (1867)

Claude Monet. Terrasse à Sainte-Adresse (1867). Huile sur toile, 98 × 110 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Ce tableau a été peint pendant l’été 1867 dans le jardin de la propriété de la famille Lecadre à Sainte-Adresse. Au premier plan, il s’agit sans doute du père du peintre, Adolphe Monet. Les autres figures s’inspirent de membres de la famille Lecadre. L’objectif n’est évidemment pas le portrait de famille, mais la traduction picturale du ressenti du jeune peintre face à la magnifique terrasse fleurie offrant une vue sur un vaste panorama maritime.

Frédéric Bazille. Réunion de famille (1867)

Frédéric Bazille. Réunion de famille (1867). Huile sur toile, 152 × 230 cm, Musée d’Orsay, Paris. « Frédéric Bazille est très proche de Renoir et de Monet, chez qui il admire tout particulièrement les scènes de plein air. Profitant d'un séjour estival dans la résidence familiale de Méric, près de Montpellier, il s'attaque à ce motif dans une toile d'assez grand format, en réunissant sur une terrasse dix de ses parents proches, ainsi que lui-même représenté debout, à l'extrême gauche du tableau. » (Commentaire musée d’Orsay)

Étude détaillée

Édouard Manet. Le balcon (1868-69)

Édouard Manet. Le balcon (1868-69). Huile sur toile, 170 × 124,5 cm, musée d’Orsay, Paris. Ce tableau, présenté au Salon de 1869, suscita l’ironie. Manet représente sur un balcon des amis proches : Berthe Morisot (assise), le peintre Antoine Guillemet et la violoniste Fanny Claus. Mais en refusant l’académisme, il provoque intentionnellement la critique de l’époque. Couleurs vives et contrastes accentués (blanc, vert, bleu), personnages absents, comme perdus dans un rêve, tout cela constitue une perception artistique et non la représentation conventionnelle à laquelle le public est habitué.

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Berthe Morisot. Femme et enfant au balcon (1872)

Berthe Morisot. Femme et enfant au balcon (1872). Huile sur toile, 60 × 50 cm, collection particulière. Le tableau représente la sœur de Berthe, Yves Gobillard, avec sa fille Paule. Elles sont placées sur le balcon de la maison des parents Morisot, rue Franklin, à Paris. On aperçoit le Dôme des Invalides à l'horizon.

Van Gogh.Terrasse de café le soir (1888)

Vincent van Gogh. Terrasse de café le soir (sept.1888). Huile sur toile, 80,7 × 65,3 cm, musée Kröller-Müller, Otterlo. Van Gogh cherche à dépasser les conventions de l'esthétique de la représentation : la nuit est noire, donc il convient de la représenter sur la toile avec du noir sur lequel se détachent des éléments de "lumière blafarde et blanchâtre", selon une expression qu’il utilise dans une lettre. Il veut au contraire montrer une nuit aux couleurs vives en peignant sur le motif et peut-être, dit-il, en se trompant parfois sur la tonalité exacte. Mais après tout, cela n'est que le résultat de la perception nocturne des couleurs et ne contredit pas l'objectif poursuivi. Le génie du grand artiste est là : utiliser du jaune, du bleu, du mauve, du vert, tout en donnant au spectateur une impression complétement nocturne.

Analyse détaillée

Max Liebermann. La terrasse du restaurant Jacob à Nienstedten-sur-Elbe (1902-03)

Max Liebermann. La terrasse du restaurant Jacob à Nienstedten-sur-Elbe (1902-03). Huile sur toile, 70 × 100 cm, Kunsthalle, Hambourg. Liebermann restitue toute la poésie de la lumière solaire filtrant à travers le feuillage. Cette toile très célèbre montre que l’artiste reste fidèle à un style qu’il maîtrise à merveille au moment où la Sécession Berlinoise est aux prises avec des querelles intestines sur des problématiques d’avant-gardisme.

Le Sidaner. Le café du port, Le Croisic (1923)

Le Sidaner. Le café du port, Le Croisic (1923). Huile sur toile, 140 × 94 cm, collection particulière. La terrasse du café au crépuscule est éclairée par une lumière venant de l’intérieur de l’établissement, mais dont la source n’est pas visible. La table dressée suscite le questionnement de l’observateur. Le Sidaner a fréquenté les symbolistes et aime laisser planer le mystère sur ses paysages, mais il utilise ici une technique presque divisionniste.

Edward Hopper. Soleil au premier étage (1945)

Edward Hopper. Soleil au premier étage (1945). Huile sur toile, 127 × 101,6 cm, collection particulière. La mode occidentale des séjours au soleil ne pouvait manquer d'intéresser la peinture réaliste. Hopper traite le sujet avec le regard désabusé et légèrement ironique qui lui est habituel. On retrouve la maison isolée dans la campagne avec deux personnages solitaires qui semblent s'étonner d'être là à ne savoir que faire. La société des loisirs n'est pas une société du bonheur.

 

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