Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure (1633-39)

 

Patrick AULNAS

Chez Georges de La Tour, la rigueur géométrique et les jeux d’ombre et de lumière doivent révéler les secrets indicibles de l’âme humaine. La maîtrise technique permet de se limiter à l’essentiel et de donner à des compositions apparemment simples une force impressionnante.

 

Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure (1633-39)

Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure (1633-39)
Huile sur toile, 102 × 123,5 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.
Image HD sur GOOGLE ARTS & CULTURE

Les diseuses de bonne aventure 

Les diseuses de bonne aventure appartiennent fréquemment au peuple des Roms ou tziganes depuis l’Empire romain d’Orient ou Empire byzantin (4e au 15e siècle). Cette activité subsiste aujourd’hui encore. Il faut remonter approximativement au 6e siècle pour situer l’origine historique des diseuses de bonne aventure. La secte des Atsinganos apparaît à cette époque en Thrace (Sud de l’actuelle Bulgarie). Ses adeptes pratiquent une variante du monothéisme local (le christianisme orthodoxe) comportant des rites spécifiques. Les Roms, peuple nomade d’origine indienne, furent associés, par suite de diverses péripéties historiques, à ces Atsinganos, terme grec d’où dérive le mot tzigane.

L’une des activités de ces tziganes consistait à dire la bonne aventure, activité de divination s’adressant au monde des gajikané, c’est-à-dire les non-gitans. Plusieurs formes de divination étaient pratiquées. La chiromancie consistait à étudier la forme des mains et les lignes de la main pour prédire le destin de la personne ; la thédomancie à lire dans des feuilles de thé ; la cartomancie à utiliser des cartes à jouer et la cristallomancie à observer une boule de cristal.

 

La diseuse de bonne aventure

La diseuse de bonne aventure

Dans le tableau de Georges de La Tour, aucune de ces méthodes n’est utilisée. Il ne s’agit plus seulement de gruger le client par des pseudo-prédictions mais de le voler le plus rapidement possible. La pratique utilisée consiste alors à placer dans la main du client la pièce qu’il vient de donner en rémunération et de prétendre y lire l’avenir. L’attention du client étant focalisée sur cette pièce dans la paume de sa main, les larcins en sont facilités.

Les diseuses de bonne aventure (ou bohémiennes ou gitanes) ont acquis au fil des siècles une réputation de voleuses, qui explique la thématique picturale retenue. Mais l’aspect le plus décisif du choix de ce thème par les peintres provient de la réputation de femmes libres ou de femmes fatales des gitanes, de leurs vêtements amples et riches en couleurs ainsi que des bijoux qu’elles pouvaient porter. Une sorte de mythe de la femme diseuse de bonne aventure s’est donc développé dans les esprits.

Analyse de l’œuvre

Une grande réussite : les couleurs et les volumes

Une gitane âgée dit la bonne aventure à un jeune homme de bonne famille, élégamment vêtu. La vieille femme tient dans sa main la pièce que lui a remise son client et y lit l’avenir. Trois jeunes femmes complices en profitent pour détrousser le jeune homme. Georges de La Tour a idéalisé les tenues vestimentaires des quatre femmes pour des raisons esthétiques. Dans la société de l’époque, il s’agissait de marginales pauvres survivant difficilement par des larcins. Les vêtements d’une propreté remarquable, bien ajustés, aux coloris harmonieux, les élégantes coiffes et les bijoux de ces quatre femmes ont été créés par le peintre pour les besoins de son tableau, peut-être en s’inspirant vaguement d’une réalité beaucoup moins glorieuse.

 

Georges de la Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

Le chef-d’œuvre qui en résulte provient de cette liberté que s’est accordé l’artiste. Les couleurs retiennent d’abord l’attention. Le peintre a choisi des couleurs chaudes avec une subtile harmonie de rouges, de roses et de bruns sans oublier les dorures des bijoux et des somptueux vêtements. Les contrepoints blancs des coiffes et des manches captent la lumière venant de la gauche et éclairent l’ensemble de la composition. Les deux visages centraux, de face et fortement éclairés, font jouer ombre et lumière pour mettre en valeur les mimiques. Les trois autres visages apparaissent de profil, ce qui simplifie grandement l’exécution. Le fond uniformément brun interdit toute distraction de l’observateur dont le regard est mobilisé par les cinq personnages.

 

Georges de la Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

L’autre grande réussite de Georges de La Tour résulte du remarquable traitement de l’espace à trois dimensions sur une surface plane. Il travaille minutieusement la représentation des étoffes, par exemple le col du vêtement du jeune homme, les plis et le moiré de sa manche droite et de sa ceinture, la coiffe de la diseuse de bonne aventure, les motifs et les points de son manteau de laine. La juxtaposition de cette description détaillée des vêtements et des visages plutôt schématiques se détachant sur un fond uniforme produit une impression de volume, comme si nous étions ne présence de statues ou plutôt de poupées richement vêtues.
Le tableau comporte une dimension morale assez claire. Le jeune homme, la main sur la hanche, joue la parfaite assurance en présence de trois jeunes et jolies femmes. Elles parviennent à le voler car sa coupable vanité le conduit à la naïveté. Or, selon les critères de l’époque, les bohémiennes étaient considérées comme des voleuses probables devant inspirer la méfiance. On retrouve cette même aspiration moralisatrice par l’image dans Le Tricheur à l’as de carreau, daté exactement de la même époque et d’une esthétique très proche.

 

Georges de la Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

 

Georges de la Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail

Georges de La Tour. La Diseuse de bonne aventure, détail


Redécouverte tardive et polémique sur l’authenticité

La Diseuse de bonne aventure est désormais considérée comme une œuvre majeure de Georges de La Tour, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Malgré la signature apparente en haut à droite (G. De La Tour Fecit Lunevillæ Lothar soit G. De La Tour l’a fait à Lunéville Lorraine), des spécialistes ont mis en cause l’authenticité du tableau.

George de La Tour fut complètement oublié après sa mort en 1652 et redécouvert seulement en 1915 par un historien d’art allemand. La Diseuse de bonne aventure appartenait à un particulier et se trouvait dans le château de la Denisière, à Chaufour-Notre-Dame, dans la Sarthe. Elle n’est attribuée à George de La Tour qu’après la seconde guerre mondiale. C’est alors que Georges Wildenstein l’achète pour 7,5 millions d’anciens francs, somme plutôt modique pour une telle œuvre. En 1960, il revend le tableau au Metropolitan Museum of Art (MET), pour une somme comprise entre 675 000 et 800 000 dollars, prix très élevé pour l’époque.

En 1970, Diana de Marly, spécialisée dans l’histoire des vêtements, remet en cause l’authenticité de l’œuvre en se basant sur des incohérences vestimentaires apparaissant sur le tableau. Mais d’autres historiens confirment l’attribution à Georges de La Tour. Pour certains historiens le tableau est donc un faux, pour d’autres il est authentique. La polémique dure jusqu’en 1981. Une analyse scientifique réalisée sous l’égide du MET montre alors que la peinture utilisée remonte à une date antérieure à 1750 du fait de sa composition. L’attribution à Georges de La Tour est très largement admise aujourd’hui.

Autres compositions sur le même thème

A la suite de Caravage, qui traite le thème de la diseuse de bonne aventure à la fin du 16e siècle, de nombreux artistes reprendront le sujet dans la première moitié du 17e. On le trouve encore jusqu’au 18e siècle, mais plus rarement.

 

Caravage. La Diseuse de bonne aventure (1594)

Caravage. La Diseuse de bonne aventure (1595-98). Huile sur toile, 99 × 131 cm, musée du Louvre, Paris. « Un jeune homme élégant se fait prédire son avenir par une bohémienne qui lui dérobe discrètement l'anneau passé à sa main droite. Une autre version de ce sujet est conservée à Rome, Musei Capitolini. » (Commentaire Base Atlas, musée du Louvre)
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Simon Vouet. La Diseuse de bonne aventure (v. 1620)

Simon Vouet. La Diseuse de bonne aventure (v. 1620). Huile sur toile, 12 × 170 cm, National Gallery of Canada. « À Rome, Vouet s'est inspiré de l'exemple du Caravage (1571-1610) et de ses disciples, un groupe diversifié de peintres italiens, français et néerlandais. Leur travail était marqué par le clair-obscur, contraste net de la lumière et de l'ombre, utilisé pour modeler puissamment les formes. Chez Vouet, le résultat est plus théâtral que naturel […] La femme à gauche se tourne vers nous en souriant. La scène est représentée comme un spectacle burlesque comportant des gestes de la main et des regards conspirateurs : la diseuse de bonne aventure, personnage principal censée tromper ses clients, se fait voler elle-même. » (Commentaire National Gallery of Canada)

Nicolas Régnier. La Diseuse de bonne aventure (v.1626)

Nicolas Régnier. La Diseuse de bonne aventure (v.1626). Huile sur toile, 127 × 150 cm, musée du Louvre, Paris. « La belle ingénue au teint laiteux, opposée aux peaux mates des bohémiennes, offre sa main afin qu’on lui prédise l’avenir alors qu’une complice de la diseuse de bonne aventure lui subtilise sa bourse. Au dernier plan, l’homme au chapeau à plumes vole quant à lui un coq à la bohémienne. La composition s’organise autour de jeux de mains et de contrastes chromatiques et thématiques, entre la jeune femme incarnant une certaine pureté, opposée à la vielle femme au visage sombre. Cette scène de chiromancie représente le thème moral du dupeur dupé, si souvent peint par les caravagesques, et le regard de l’homme vers le spectateur l’invite à rire de cette scène burlesque qui se joue sous ses yeux. » (Commentaire musée du Louvre)

Valentin de Boulogne. La Diseuse de bonne aventure (v. 1628)

Valentin de Boulogne. La Diseuse de bonne aventure (v. 1628). Huile sur toile, 125 × 175 cm, musée du Louvre, Paris. Valentin de Boulogne place la scène dans une auberge. La composition tout en clair-obscur, laisse dans l’ombre le visage de la diseuse de bonne aventure et ne lui attribue pas des intentions malhonnêtes. Bien au contraire, elle se fait dérober sa bourse par un personnage dont seule la main apparaît.