Elisabetta Sirani. Moïse sauvé des eaux (1660-65)

 
 

Les contemporains sont unanimes : Elisabetta Sirani (1638-1665) était une virtuose de l’art de peindre, qu’elle avait appris dans l’atelier paternel. Malgré son décès prématuré à l’âge de vingt-sept ans, son œuvre comporte plus de deux-cent tableaux à l’huile. Moïse sauvé des eaux a été peint dans les dernières années de sa vie et représente donc son art le plus accompli.

 

 

Elisabetta Sirani. Moïse sauvé des eaux (1660-65)

Elisabetta Sirani. Moïse sauvé des eaux (1660-65) (avec cadre)

 

 

Elisabetta Sirani. Moïse sauvé des eaux (1660-65)

Elisabetta Sirani. Moïse sauvé des eaux (1660-65) (sans cadre)

Huile sur toile, 112,5 × 130 cm, collection particulière.

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L’épisode biblique

Il figure dans l’Ancien Testament, Pentateuque, Exode 2. Le pharaon ayant donné l’ordre d’éliminer tous les nouveau-nés mâles du peuple hébreu, la mère de Moïse cache l’enfant durant trois mois puis l’abandonne dans une corbeille sur le Nil, près de la rive. La fille du pharaon qui se baignait avec des courtisanes, trouve l’enfant et décide de l’adopter.

Le texte biblique est le suivant :

Un homme de la tribu de Lévi épousa une fille de la même tribu. Elle devint enceinte et donna le jour à un fils. Elle vit que c’était un beau bébé et le cacha pendant trois mois. Quand elle ne parvint plus à le tenir caché, elle prit une corbeille en papyrus, l’enduisit d’asphalte et de poix et y plaça le petit garçon. Puis elle déposa la corbeille au milieu des joncs sur la rive du Nil. La sœur de l’enfant se posta à quelque distance pour voir ce qu’il en adviendrait.

Peu après, la fille du pharaon descendit sur les bords du fleuve pour s’y baigner. Ses suivantes se promenaient sur la berge le long du Nil. Elle aperçut la corbeille au milieu des joncs et la fit chercher par sa servante. Elle l’ouvrit et vit l’enfant : c’était un petit garçon qui pleurait. Elle eut pitié de lui et dit : C’est un petit des Hébreux.

Alors la sœur de l’enfant s’approcha et dit à la fille du pharaon: Veux-tu que j’aille te chercher une nourrice parmi les femmes des Hébreux pour qu’elle t’allaite cet enfant?

La fille du pharaon lui dit : Va!

La jeune fille alla donc chercher la mère de l’enfant.

La princesse lui dit : Emmène cet enfant et allaite-le pour moi. Je te paierai un salaire.

La femme prit l’enfant et l’allaita. Quand il eut grandi, elle l’amena à la fille du pharaon. Celle-ci l’adopta comme son fils et lui donna le nom de Moïse (Sorti), car, dit-elle, je l’ai sorti de l’eau.

A partir du 16e siècle, et jusqu’au 19e siècle, ce thème inspire les peintres. Véronèse avait traité le sujet dès la fin du 16e siècle et Poussin, qui vivait à Rome, en 1647. Le tableau d’Elisabetta Sirani se situe dans le registre baroque et s’éloigne donc beaucoup des deux toiles précédemment citées.

 

Analyse de l’œuvre

Les artistes rattachés au classicisme incorporent cette scène dans un vaste paysage comportant en particulier une rivière représentant le Nil. C’est le cas de Nicolas Poussin :

 

 

Poussin. Moïse sauvé des eaux (1647)

Nicolas Poussin. Moïse sauvé des eaux (1647)

Huile sur toile, 120 × 195 cm, musée du Louvre, Paris.

 

Le tableau d’Elisabetta Sirani se distingue nettement de ces compositions classiques par le cadre très resserré autour d’un groupe de figures. Le baroque focalise en effet sur une partie de la scène, cherchant à analyser l’expressivité de quelques personnages, mais laissant le paysage hors cadre.

La composition comporte donc au premier plan la fille du pharaon et une suivante tenant Moïse enfant dans ses bras. Derrière elles, des serviteurs se pressent pour observer la découverte. Le fleuve est relégué à l’arrière-plan dans une petite trouée lumineuse, afin de maintenir un lien assez ténu avec l’épisode biblique.

Outre ce choix du gros plan sur un groupe restreint, l’autre caractéristique baroque réside dans le clair-obscur appuyé. La princesse, sa suivante et l’enfant ont été placés en pleine lumière. Mais tous les autres personnages semblent émerger de la nuit, y compris la servante du premier plan à droite, qui a d’ailleurs un type physique vraiment oriental, contrairement à tous les autres serviteurs.

 

 

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

 

Une nature morte a été placée au premier plan :

 

 

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

 

Elisabetta Sirani avait coutume d’insérer de petits détails de ce type dans ses tableaux. Par exemple, dans la Vierge à l’Enfant, l’Enfant Jésus tient dans sa main une couronne de fleurs :

 

 

Elisabetta Sirani. Vierge à l’enfant (1663)

Elisabetta Sirani. Vierge à l’enfant (1663)

Huile sur toile, 86 × 70 cm, National Museum of Women in the Arts, Washington.

 

La fille du pharaon est vêtue de luxueuses étoffes roses, blanches et or et porte de nombreux bijoux de perles ou de pierres précieuses : collier, bracelets, boucles d’oreilles, diadème.

 

 

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

 

L’orientalisation des personnages est étroitement liée à l’époque de réalisation du tableau. Aux 17e et 18e siècles, les artistes se contentent d’adapter les vêtements de l’aristocratie qui les environne, en accordant aux servantes une moindre liberté de comportement qu’à la princesse, dont un sein apparaît dans le tableau de Sirani. Voilà un autre moyen de singulariser le personnage principal. La mode de l’orientalisme au 19e siècle conduira à faire de cette scène, comme de beaucoup d’autres, un prétexte à la représentation de la nudité féminine :

 

 

Frederick Goodall. La découverte de Moïse (1885)

Frederick Goodall. La découverte de Moïse (1885)

Huile sur toile, 244 × 183 cm, Auckland Art Gallery, Nouvelle-Zélande.

 

Elisabetta Sirani réutilisait souvent les mêmes visages dans plusieurs tableaux. On retrouve ainsi le visage de la suivante tenant l’enfant dans le Portrait d’Anna Maria Marsigli en Charité :

 

 

Elisabetta Sirani. Portrait d’Anna Maria Marsigli en Charité (1665)

Elisabetta Sirani. Portrait d’Anna Maria Marsigli en Charité (1665)

Huile sur toile, 96 × 78 cm, Cassa di Risparmio, Bologne.

 

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

Elisabetta Sirani. Moise sauvé des eaux, détail

 

Quant au visage de la princesse égyptienne, il est proche de celui de Cléopâtre à la perle :

 

 

Elisabetta Sirani. Cléopâtre et la perle (1655-65)

Elisabetta Sirani. Cléopâtre et la perle (1655-65)

Huile sur toile, 95 × 75 cm, The Flint Institute of Arts, Flint.

 

Ce Moïse sauvé des eaux ne figure pas dans le carnet intitulé Nota delle pitture da me Elisabetta Sirani, dans lequel l’artiste répertoriait ses œuvres. Mais Adelina Modesti, historienne de l’art spécialiste d’Elisabetta Sirani, a confirmé l’attribution lors de la vente du tableau par Dorotheum en 2019 pour 186 300 €. L’exécution rapide et aisée avec une touche large et fluide (sprezzatura), les couleurs intenses (colorito de la peinture vénitienne), et le clair-obscur profond constituent des caractéristiques de la peinture d’Elisabetta Sirani. Il semble cependant que Giovan Andrea Sirani, le père d’Elisabetta, ait aidé sa fille pour les deux personnages situés à l’arrière-plan à gauche.

 

Autres compositions sur le même thème

Cet épisode biblique est traité du Moyen Âge au début du 20e siècle. Aux 15e et 16e siècles, les peintres placent la scène dans le paysage qui leur est familier (l’Italie pour la Renaissance italienne). Au 17e siècle, ils tentent de reconstituer un paysage antique selon la perception de leur époque. A partir du 18e siècle, commencent à apparaître des aspects orientalisants. Ils se développent au 19e avec le courant orientaliste qui permet de dénuder les figures féminines.

 

Véronèse. Moïse sauvé des eaux (v. 1581)

Véronèse. Moïse sauvé des eaux (v. 1581). Huile sur toile, 119 × 115 cm, musée des Beaux-arts de Lyon.

Laurent de la Hyre. Moïse sauvé des eaux (1647-50)

Laurent de la Hyre. Moïse sauvé des eaux (1647-50). Huile sur toile, 70 × 89,5 cm, Detroit Institute of Art.

Sébastien Bourdon. Moïse sauvé des eaux (1655-60)

Sébastien Bourdon. Moïse sauvé des eaux (1655-60). Huile sur toile, 119,6 × 172,8 cm, National Gallery of Art, Washington

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Analyse détaillée

Giambattista Tiepolo. La découverte de Moïse (v. 1730)

Giambattista Tiepolo. La découverte de Moïse (v. 1730). Huile sur toile, 202 × 342 cm, National Gallery of Scotland, Edimbourg.

Edwin Long. La fille du pharaon (v. 1886)

Edwin Long. La fille du pharaon (v. 1886). Huile sur toile, 196,7 × 276,8 cm,  Bristol Museum & Art Gallery, England.


 

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