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Patrick AULNAS
Antonio Allegri, né à Correggio, petite bourgade proche de Parme, devint célèbre sous le pseudonyme de Il Correggio. La manie particulière aux Français de traduire les noms propres le fit devenir Le Corrège ou simplement Corrège dans le pays de Molière. Ni tout à fait maniériste, ni encore baroque, mais plus vraiment classique, la peinture de Corrège représente un moment unique où couleur et mouvement se fondent avec une élégance singulière et une poésie sans égale. Léda et le cygne figure parmi les œuvres les plus maniéristes de l’artiste.
Corrège. Léda et le cygne (1531-32)
Huile sur toile, 156 × 195 cm, Gemäldegalerie, Berlin.
Image HD sur GOOGLE ARTS & CULTURE
Contexte historique
Le tableau fait partie d’un cycle sur le thème des amours de Jupiter commandé à Corrège par Frédéric II Gonzague, duc de Mantoue (1500-1540). Le cycle comporte trois autres tableaux : Danaé (Rome, Galerie Borghèse), L'Enlèvement de Ganymède et Jupiter et Io (Vienne, Kunsthistorisches Museum). Selon Giorgio Vasari, les tableaux devaient être offerts à Charles Quint (1500-1558), empereur du Saint Empire romain germanique. Mais les historiens ne sont pas tous d’accord à ce sujet.
Au début du 18e siècle, Léda et le cygne faisait partie de la collection du duc Philippe d’Orléans (1674-1723), régent de France. Son fils Louis, duc de Chartres (1703-1752), surnommé le Pieux, jugea le tableau trop licencieux eu égard à la posture lascive de Léda et le fit démembrer. La tête originale de Léda fut irrémédiablement perdue. Le peintre français Jacques-François Delyen (1684-1761) réalisa le premier repeint de la tête, le dernier ayant été effectué par le peintre allemand Jacob Schlesinger (1792-1855) en 1834-1835.
Analyse de l’œuvre
Sensualité, délicatesse et poésie apparaissent d’emblée à l’observateur du tableau. L’analyse permet de distinguer huit personnages et trois cygnes. Les personnages forment trois groupes : Léda et les deux nymphes situées à sa droite, Cupidon et les deux Amours de la partie gauche et les deux servantes (habillées) en arrière-plan. Conformément à la doxa imposée par la religion, la nudité est réservée aux figures mythologiques qui appartenaient à l’ordre du divin dans l’Antiquité. Le Moyen Âge occidental interdisait le nu, sauf pour Adam et Ève chassés du paradis terrestre afin de mettre en évidence la relation entre le corps et le péché. La Renaissance se libère un tant soit peu de la contrainte religieuse en utilisant le prétexte mythologique. Un tel tableau reste cependant l’apanage des aristocrates cultivés du 16e siècle et demeure prohibé par l’Église catholique.
On le comprend aisément. Il s’agissait d’outrepasser les interdits concernant la nudité et son rapport avec les relations physiques hommes-femmes, qui n’étaient acceptables qu’après la bénédiction nuptiale. Cet épisode de la mythologie grecque a été rapporté par plusieurs auteurs. Zeus se métamorphosa en cygne pour séduire Léda, fille du roi d’Étolie. De ces amours naquirent deux enfants, Hélène et Pollux. Le citoyen d’Athènes du 3e siècle avant Jésus-Christ n’était pas envahi par la culpabilité chrétienne à l’égard de la sexualité. Zeus, dieu suprême de la religion grecque antique, roi des dieux, a tous les pouvoirs sur les humains. Il est tout à fait normal qu’il utilise la ruse pour séduire Léda. La notion de péché n’existe pas dans l’Antiquité.
Corrège. Léda et le cygne, détail
Utiliser la mythologie antique permet donc de s’éloigner de la morale chrétienne avec une justification artistique. La représentation de l’accouplement entre un cygne et une figure féminine consentante ne modifie pas la perception que pouvaient avoir de la scène les nobles de 1532, fort peu nombreux, susceptibles de la regarder. Ils comprenaient tous que Jupiter (le cygne) procurait du plaisir à Léda. Cette représentation mythologique de l’acte sexuel est cependant une grande réussite artistique.
Le traitement maniériste des figures apparaît dans leur gestuelle élégante et même précieuse s’accompagnant d’une satisfaction inscrite sur les visages de Léda et des nymphes. Il ne faut pas retenir l’interprétation narrative ancienne du tableau selon laquelle Léda serait représentée à trois reprises. A l’extrême-droite, elle rencontrerait le cygne, au centre elle s’accouplerait avec lui puis, légèrement à droite, elle le regarderait partir. Cette modalité picturale, utilisée par certains artistes au 15e siècle, n’a jamais été reprise par Corrège. Les nymphes s’amusent donc aux côtés de Leda, ce qui ne peut étonner personne dans une composition maniériste orientée vers la légèreté.
Corrège. Léda et le cygne, détail
Cupidon (ou Eros en Grèce), fils de Vénus et de Mars, dieu de l'Amour, est représenté jouant de la lyre et accompagnant ainsi musicalement la venue de Zeus.
Corrège. Léda et le cygne, détail
La paysage d’arrière-plan, avec son léger sfumato introduit dans la composition un effet vaporeux qui se conjugue avec la délicatesse des figures.
Léda et le cygne est ainsi un bon exemple de l’évolution de la peinture de la Haute Renaissance italienne vers une liberté de ton et une subtilité sémantique que recherche le maniérisme en s’adressant à l’élite la plus cultivée de l’époque.
Un thème particulièrement apprécié des artistes
Peintres et sculpteurs ont, depuis la Renaissance, très fréquemment utilisé cet épisode mythologique. Il recèle évidemment un potentiel graphique élevé et apte à troubler l’observateur par la sensualité de la représentation. Voici quelques exemples parmi une foule de réalisations.
Jacopo da Pontormo. Léda et le cygne (1512-13). Huile sur bois, 55 × 40 cm, Galerie des Offices, Florence. « L'œuvre se trouvait déjà dans la Tribune des Offices [pièce octogonale de la Galerie des Offices] en 1589, bien que sans attribution précise, celle-ci oscillant entre Andrea del Sarto, Pontormo et Perin del Vaga. L'attribution reste controversée à ce jour ; toutefois, l'œuvre continue traditionnellement d'être considérée comme une réalisation de jeunesse de Pontormo, encore marquée par le style de Léonard. » (Commentaire Web Gallery of Art)
Léonard de Vinci (copie de). Léda et le Cygne (1510-15). Tempera sur bois, 115 × 86 cm, Galerie Borghèse, Rome. « Longtemps attribuée à Léonard de Vinci, cette peinture est en réalité l'une des copies les plus importantes de la Léda disparue, mentionnée dans des sources françaises en 1625. L'œuvre, très célèbre en son temps, revisite le mythe antique de Jupiter métamorphosé en cygne pour Léda ; elle constitue une réflexion du maître sur le thème des forces de la nature, déjà exploré, dans leur perpétuelle mutation, à l'arrière-plan de la Joconde. Dans la composition de la galerie Borghèse, l'œuf, presque dissimulé par l'herbe, est le centre symbolique, contrebalancé par la figure de Léda, toujours enlacée par son amant. Les neuf copies connues à ce jour témoignent de la popularité de ce thème. » (Commentaire Galerie Borghèse)
Véronèse. Léda et le cygne (v. 1580). Huile sur toile, 118 × 97 cm, Palais Fesch, Ajaccio. « D’un érotisme qui pouvait choquer encore au début du XXe siècle, où le musée du Louvre refusa de l’exposer pour cause de “pudeur publique”, le tableau est un très bel exemple de l’interprétation des mythes antiques par les artistes de la Renaissance, qui peignaient pour une élite cultivée, avide de beauté païenne. La peinture représente un sommet de couleur et de sensualité vénitienne, avec ses teintes blanches, vertes et pourpres qui semblent se refléter sur le corps nacré de Léda. Ce corps ferme et musclé, avec son épaule démesurée, rappelle toutefois l’admiration de Véronèse pour Michel-Ange. » (Commentaire Palais Fesch)
Jean Thierry. Léda et le cygne (1717). Marbre, 81 × 40 × 44 cm, musée du Louvre, Paris. Cette statue était le morceau de réception de l’artiste à l’Académie royale de peinture et sculpture.
François Boucher. Léda et le cygne (1742). Huile sur toile, 60 × 74 cm, Nationalmuseum, Stockholm. « Peut-être plus que tout autre artiste, Boucher incarne le style qui sera plus tard appelé Rococo. Il se caractérisait, entre autres, par des couleurs vives et des formes gracieuses. Les sujets restaient tirés de la mythologie, mais transformés en scènes sensuelles dans des décors idylliques. Cette œuvre montre comment Zeus, transformé en cygne, séduit la princesse Léda. La femme à ses côtés a été interprétée comme une compagne, une jumelle, ou peut-être un reflet d’elle-même. » (Commentaire Nationalmuseum)
Gustave Moreau. Léda et le Cygne (1865-75). Huile sur toile, 220 × 205, musée national Gustave Moreau, Paris. « L’union entre Léda – la femme de Tyndare roi de Sparte – et Jupiter métamorphosé en cygne, fut pour les peintres une source constante d’inspiration. Ce mythe leur offrait un prétexte à la réalisation d’un beau nu féminin non dénué d’érotisme. Citons Léonard de Vinci, Rubens, Véronèse, le Corrège ou Michel-Ange. Sa Léda, aujourd’hui perdue, servit de modèle à une sculpture de Bartolomeo Ammannati. Moreau en possédait un moulage en plâtre dont il se souvint lorsqu’il exécuta, en 1865, cet ambitieux tableau.
Il conçoit une Léda ambiguë en ce qu’elle peut être assimilée à la figure de la Vierge de l’Annonciation ou du Couronnement donnant là un bel exemple de son syncrétisme. Dans le coin droit l’Amour terrestre, victorieux, s’envole à la conquête du monde. Deux génies ailés élèvent le diadème et la foudre, emblèmes de la puissance de Jupiter, près de l’aigle, son animal attribut. Au pied du couple transfiguré se pressent pour l’adorer les divinités moyennes symbolisant la nature : faunes, dryades, hamadryades, nymphes… On distingue, agenouillé, le Dieu Pan divinité tellurique qui : “symbolisant toute la nature, dans son geste de prêtre appelle tout ce qui vit à la contemplation du grand mystère”. » (Commentaire Musée G. Moreau)