Lippi, Vierge à l'Enfant et deux anges (1465)

 

 

La vie de Filippo Lippi, ou Fra (frère) Filippo Lippi, est celle d'un homme entré dans les ordres malgré lui. Sa vocation profonde était la peinture. Aussi le considère-t-on à son époque comme un moine « scandaleux » qui ne respecte pas ses vœux et particulièrement celui de chasteté. Il eut la chance d'être, à Florence, le protégé de Cosme de Médicis, dit Cosme l'Ancien (1389-1464) qui avait compris son génie. Contemporain de Masaccio et de Fra Angelico, il subit leur influence mais trouve sa propre voie en peignant en particulier de sublimes madones, comme jamais encore la peinture n'en avait connues.

 Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges (1465)

Filippo Lippi. Vierge à l'Enfant et deux anges (1465)

Tempera sur bois, 95 × 62 cm, Galerie des Offices, Florence.

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Le scandale précède le chef-d'œuvre

Le visage de la Vierge qui apparaît dans la Vierge à l'Enfant et deux anges (Madonna col Bambino e due angeli), est inspiré de celui de Lucrezia Buti, l'épouse de Filippo Lippi. La belle Lucrezia fut auparavant celle par qui le scandale arriva. Il faut remonter à 1452. Fra Filippo Lippi vient d'obtenir le poste de chapelain du couvent Sainte-Marguerite de la ville de Prato (Toscane). Il y rencontre une jeune religieuse de 20 ans, Lucrezia Buti, fille d'un marchand de soierie. Lucrezia sert de modèle à Lippi pour des fresques et il en devient éperdument amoureux. Lors de la procession de Sacra Cintole de 1452 (la Sainte Ceinture, relique de la Vierge conservée au Duomo de Prato), il enlève la belle religieuse après avoir découvert qu'elle est enceinte. Le scandale éclate et Lippi est accusé par la justice florentine d'avoir corrompu une jeune et innocente nonne. Le mécène de Filippo Lippi, Cosme de Médicis, intervient alors auprès du pape Pie II (1405-1464) qui accorde la grâce de Lippi et relève de leurs vœux les deux protagonistes. En 1458, Filippo, âgé de 52 ans, épouse la jeune Lucrezia. Celle-ci servira de modèle à Lippi à plusieurs reprises. Deux enfants naîtront de cette union, Filippino (1457-1504), qui devint peintre, et Alessandra (née en 1465).

A propos de l'affaire Lippi, qui fit grand bruit, Georgio Vasari (*) rapporte une phrase de Cosme de Médicis : « Si un artiste a véritablement du talent et quelque vice, même laid et que la morale réprouve, son talent cachera ce dernier... ». Saluons la largeur d'esprit de Cosme l'Ancien, qui permit à un génie de la peinture de s'épanouir tout en vivant avec celle qu'il aimait.

(*) Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550)

 

Analyse de la Vierge à l'Enfant et deux anges (1465) de Filippo Lippi

A la fin du 15e siècle, la Vierge à l'Enfant est déjà un thème classique. On le trouve au Moyen Âge sur les mosaïques byzantines avec une Vierge hiératique, très distante et solennelle. Ce sont les primitifs italiens, en particulier Cimabue et Giotto, qui commenceront à humaniser la figure de la Vierge. L'intérêt du tableau de Filippo Lippi se trouve dans cette évolution historique qui transforme une Vierge lointaine, parce que mère du fils de Dieu, en une femme éprouvant des sentiments et ayant même un indéniable charme physique. L'œuvre de Lippi est l'aboutissement de cette évolution, dont profiteront ses successeurs, à commencer par Sandro Botticelli, son élève. Ce qui aurait été considéré comme sacrilège quelques siècles auparavant est désormais unanimement admiré. La Première Renaissance italienne est une libération intellectuelle et éthique dont l'art peut tirer parti.

 Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges, détail

Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges, détail

 

La composition de Lippi comporte quatre personnages : la Vierge et deux anges soutenant le Christ enfant. Le paysage à l'arrière-plan est conçu comme un tableau dans le tableau. La Vierge, assise sur un magnifique fauteuil, mains jointes en prière, est vêtue comme une femme de la haute aristocratie de l'époque. Son visage attire d'emblée le regard par sa pureté et l'expression de modestie et de paix qui s'en dégage. Il s'agit du visage très idéalisé de Lucrezia Buti, l'épouse de Lippi. La coiffure de la Vierge constitue à elle seule un petit chef-d'œuvre : cheveux soigneusement peignés, perles et voile s'entremêlent harmonieusement. La finesse du voile est suggérée par sa transparence au niveau de l'oreille et du cou. Une auréole très discrète surmonte la tête de la Vierge pour symboliser sa sainteté.

 

Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges, détail

Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges, détail

 

L'Enfant Jésus semble réclamer sa mère comme le ferait n'importe quel enfant. Il est porté par deux anges, dont l'un joue un rôle important dans la composition. Malgré ses ailes qui sortent du cadre, cet ange est visiblement un enfant qui semble s'amuser en regardant vers le spectateur. Cette figure de l'ange permet à Lippi d'introduire une nuance de gaieté et de spontanéité dans une composition où domine prière et quiétude.

 

Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges, détail

Filippo Lippi. Vierge à l'enfant et deux anges, détail

 

En arrière-plan, le paysage n'a rien de florentin. Il s'agit d'un paysage côtier avec des falaises et une enceinte fortifiée. Ce paysage peu accueillant représente sans doute la vie terrestre et ses dangers par opposition à la douceur sécurisante qui se dégage des personnages du premier plan. Un tel arrière-plan, inspiré de certains portraits flamands, a pour fonction de donner de la profondeur à la composition.

Cette œuvre magistrale connaîtra une abondante filiation et elle annonce déjà les chefs-d'œuvre de la Haute Renaissance. La Vierge est désormais devenue une belle jeune femme et une mère que réclame son enfant. Le chemin parcouru par Lippi depuis sa jeunesse est considérable. En 1537, à l'âge de 31 ans, il peignait déjà une Vierge à l'Enfant avec deux anges, mais de facture très proche du Gothique :

 

Triptyque de la Vierge à l'enfant avec deux anges (1437)

Filippo Lippi Triptyque de la Vierge à l'enfant avec deux anges (1437)

Tempera sur bois, panneau central, 123 × 63 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

 

Autres compositions sur le même thème

Au 9e siècle, cette Vierge et l'Enfant ou Théotokos, de la Basilique Sainte-Sophie d'Istanbul, est assise sur un siège très stylisé, conformément à la doxa de l'époque qui excluait le réalisme. Le fond or permet également d'éviter toute tentation de ce point de vue. L'humanisation du personnage commence au 13e siècle. Il s'agit toujours d'une Vierge en majesté ou Maestà, mais son visage commence à s'adoucir, comme le montre la Vierge à l'Enfant de Cimabue de 1280. En 1310, la Vierge d'Ognissanti de Giotto fait ressortir la féminité personnage : le regard, les lèvres, la poitrine, les gestes ont été conçus pour indiquer que la Vierge est une femme véritable.

Les flamands, dès le début du 15e siècle, orientent nettement la représentation vers un réalisme inconnu jusqu'alors. Ainsi, la Vierge à l'Enfant (1430) de Robert Campin allaite son enfant. Filippo Lippi marquera définitivement l'histoire de l'art en recherchant une beauté féminine idéale pour la figure de la Vierge. Ses successeurs poursuivront cette recherche : par exemple Sandro Botticelli avec une Vierge à l'enfant avec deux anges (v. 1490) ou Raphaël avec sa Madone de la prairie (1506). La scène peut se complexifier comme le montre cette magnifique composition du grand coloriste Titien : Vierge à l'Enfant avec des saints (1530).

Au 17e siècle, il devient difficile de distinguer la Vierge à l'Enfant d'une simple mère avec son enfant. Parfois d'ailleurs, il s'agit de représenter une femme de l'aristocratie en Vierge avec son enfant. Ainsi en est-il chez Murillo avec cette Vierge à l'enfant avec rosaire (1650-55). Georges de La Tour ira jusqu'au terme de cette évolution avec Le Nouveau-né (1645-48). Si une ferveur religieuse règne autour de l'enfant, rien ne dit qu'il s'agit d'une Vierge à l'Enfant, mais rien n'interdit de le penser.

A partir du 18e siècle, le thème devient beaucoup moins fréquent. Mais, néoclassicisme oblige,  Ingres peint encore en 1854 une Vierge à l'hostie d'une grande pureté, inspirée de Raphaël.

La Vierge et l'Enfant ou Théotokos (9e siècle) 

La Vierge et l'Enfant ou Théotokos (9e siècle)

Mosaïque, Basilique Sainte-Sophie, Istanbul.

 Cimabue. Vierge à l'enfant entourée d'anges (1280)

Cimabue. La Vierge et l'Enfant en majesté entourés d'anges (v. 1280)

Tempera sur bois, 427 × 280 cm, Musée du Louvre, Paris.

 Giotto. Vierge d'Ognissanti, détail (v. 1310)

Giotto. Vierge d'Ognissanti, détail (v. 1310)

Tempera sur bois, 325 × 204 cm, Galerie des Offices, Florence.

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 Campin. Panneaux de Flémalle, Vierge à l'enfant (v. 1430)

Robert Campin. Panneaux de Flémalle, Vierge à l'enfant (v. 1430)

Huile sur bois, 149,1 × 58,3 cm, Städel, Francfort-sur-le-Main.

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 Botticelli. Vierge à l'enfant avec deux anges (v. 1490)

Sandro Botticelli. Vierge à l'enfant avec deux anges (v. 1490)

Tempera sur bois, diamètre 115 cm, Akademie der bildenden Künste, Vienne.

 Raphaël. Madone de la prairie (1506)

Raphaël. Madone de la prairie (1506)

Huile sur bois, 113 × 88 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche.

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 Titien. Vierge à l'Enfant avec des saints (1530)

Titien. Vierge à l'Enfant avec des saints (1530)

Huile sur toile, 101 × 142 cm, National Gallery, Londres.

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 Murillo. Vierge à l'enfant avec rosaire (1650-55)

Bartolomé Estéban Murillo. Vierge à l'enfant avec rosaire (1650-55)

Huile sur toile, 164 × 110 cm, Musée du Prado, Madrid.

 Georges de La Tour. Le Nouveau-né (1645-48)

Georges de La Tour. Le Nouveau-né (1645-48)

Huile sur toile, 76 × 91 cm, Musée des Beaux-Arts, Rennes.

 Ingres. Vierge à l’hostie (1854)

Ingres. Vierge à l'hostie (1854)

Huile sur toile, diamètre 113 cm, Musée d'Orsay, Paris.

 

 

 

 

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