Rousseau. La charmeuse de serpents (1907)

On appelle art naïf la production de peintres autodidactes dont le plus célèbre est Henri Rousseau (1844-1910). Le sobriquet Douanier Rousseau lui a été attribué par Alfred Jarry, allusion à son emploi de commis à l'octroi de Paris. Les tableaux de Rousseau nous touchent avec la même spontanéité que des dessins d'enfants : pas de perspective linéaire, pas de technicité de haut niveau, mais l'expression d'une géniale sensibilité artistique immédiatement accessible à tous. En ce sens, l'art de Rousseau rejoint les arts premiers en évitant le détour de l'éducation artistique. La sensibilité suffit.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents (1907)

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents (1907)

Huile sur toile, 167 × 189,5 cm, musée d'Orsay, Paris.

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Contexte

Dans la seconde moitié du 19e siècle, la peinture quitte peu à peu l'académisme. L'impressionnisme trouve son public et une esthétique de la perception supplante l'esthétique de la représentation qui dominait depuis la Renaissance. Aussi, la peinture de Henri Rousseau aura-t-elle beaucoup de mal à s'imposer. Elle semble paradoxalement à contre-courant. Si elle l'est techniquement, elle représente au contraire, d'un point du vue esthétique et sémantique, une anticipation de certains courants du 20e siècle. Moquée, jugée enfantine, elle rencontrera cependant quelques défenseurs acharnés, dont Guillaume Apollinaire qui témoigne dans le périodique Les soirées de Paris (juillet-août 1914) du peu de considération que l'on avait pour Rousseau :

« Peu d'artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier, et peu d'hommes opposèrent un front plus calme aux railleries, aux grossièretés dont on l'abreuvait. Ce vieillard courtois conservera toujours la même tranquillité d'humeur et, par un tour heureux de son caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l'intérêt que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner à son œuvre. Cette sérénité n'était que de l'orgueil bien entendu. Le Douanier avait conscience de sa force. »

Picasso appartenait également au cercle restreint des admirateurs de Rousseau. Au début du 20e siècle, Picasso était fasciné par les arts dits primitifs (aujourd'hui premiers) c'est-à-dire les peintures et sculptures océaniennes et africaines. Il n'était pas le seul : les dernières toiles de Gauguin sont imprégnées de cette influence. On appellera primitivisme ce courant pictural. L'art naïf peut être considéré comme une variante du primitivisme.

Rousseau est aujourd'hui reconnu comme un grand artiste, précurseur des surréalistes. Ses jungles sont particulièrement célèbres. Il ignorait tout de la réalité de la forêt équatoriale. Qu'importe ! Le Jardin des Plantes et le Jardin d'Acclimatation de Paris lui ont permis de se familiariser avec diverses variétés végétales et l'imagination a fait le reste. La jungle de Rousseau n'a donc rien de réaliste : elle est onirique.

 

Analyse de La charmeuse de serpents d'Henri Rousseau

Le peintre Robert Delaunay (1885-1941) était un admirateur de Rousseau. Un jour, il l'emmena chez sa mère qui avait voyagé en Inde et aimait raconter à ses visiteurs ses souvenirs de voyage. Son appartement était décoré de très nombreuses plantes vertes, pratique fréquente à l'époque, que Marcel Proust évoque dans A la recherche du temps perdu. Selon Sonia Delaunay, épouse de Robert, cette visite aurait inspiré à Henri Rousseau La charmeuse de serpents.

Le sujet naît ainsi dans l'esprit du peintre d'une histoire et d'un environnement qu'il transpose très librement tout en utilisant les mythes occidentaux : le paradis terrestre, le bon sauvage. Mais si l'harmonie du personnage de la charmeuse avec la nature semble parfaite, le paradis n'a rien d'idyllique. Il ne s'agit nullement du locus amoenus que de nombreux paysagistes ont cherché à peindre. Le peintre a choisi « une Eve noire, dans un Eden inquiétant, charmeuse d'un serpent aussi effrayant que celui de la Genèse était séducteur. » (*) Le choix du contre-jour pour représenter la charmeuse permet à Rousseau de se limiter à une silhouette sur laquelle se détachent les deux yeux brillants accentuant le mystère.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

 

La pleine lune éclaire la végétation et se reflète dans l'eau de la rivière. Rousseau choisissait minutieusement ses couleurs afin de projeter sur la toile l'expression de son univers intérieur. Cette scène nocturne comporte ainsi paradoxalement un ciel très clair et mat sur lequel se détache une lune jaune argenté. Ces artifices de composition accentuent l'étrangeté et le caractère onirique de l'ensemble.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

 

Le charme de la flûte joue non seulement sur les serpents mais également sur le flamant rose, choisi par l'artiste afin d'insérer le seul ton pastel du tableau.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

 

La végétation exubérante, inspirée de variétés réelles mais agencée selon la fantaisie du peintre, constitue une image onirique de la jungle, telle que pouvait se la représenter les hommes de cette époque. Rousseau ne connaît pas les règles de composition de la perspective linéaire, mais en entrelaçant les motifs végétaux, en particulier les feuillages, il parvient à une impression de profondeur.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

 

Le peintre utilise un grand nombre de nuances de vert. Il travaille par couches successives, avec une grande minutie, et donne ainsi à son arrière-plan végétal un volume très convaincant.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

 

Le tableau est signé de façon très lisible et daté en bas en droite.

 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents, détail

 

Contrairement à ce qu'en pensaient beaucoup de ses contemporains, l'œuvre de Rousseau comporte un certain nombre de tableaux très novateurs dont La charmeuse de serpents est un exemple. Le style est nouveau : « des couleurs franches et denses, en contre-jour, anticipant sur celles d'un Magritte, un trait à la fois naïf et précis, une composition verticale, d'une asymétrie novatrice. » (*). Rousseau n'ayant reçu aucune formation académique tout en possédant un puissant génie artistique, il exprime son monde intérieur avec une totale spontanéité. A cet égard aussi, il annonce l'avenir : « Cette femme charme la Nature sauvage, ou plutôt elle la fige dans un étrange silence. L'univers fantastique de cette toile annonce le surréalisme. » (*)

(*) Commentaire du musée d'Orsay

 

Les autres jungles de Henri Rousseau

Henri Rousseau. Surprise ! (1891)

Henri Rousseau. Surpris ! (1891)

Huile sur toile, 130 × 162 cm, National Gallery, Londres.

Henri Rousseau. Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope (1898-1905)

Henri Rousseau. Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope (1898-1905)

Huile sur toile, 301 × 200 cm, Fondation Beyeler, Bâle.

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Henri Rousseau. Le repas du lion (v. 1907)

Henri Rousseau. Le repas du lion (v. 1907)

Huile sur toile, 114 × 160 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

Henri Rousseau. Combat de tigre et de buffle (1908-09)

Henri Rousseau. Combat de tigre et de buffle (1908-09)

Huile sur toile, 46 × 55 cm, musée de L'Hermitage, Saint-Pétersbourg.

Henri Rousseau. La jungle équatoriale (1909)

Henri Rousseau. La jungle équatoriale (1909)

Huile sur toile, 140,6 × 129,5 cm, National Gallery of Art, Washington.

Henri Rousseau. Le rêve (1910)

Henri Rousseau. Le rêve (1910)

Huile sur toile, 298,5 × 204,5 cm, Museum of Modern Art (MoMA), New York.

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Commentaires (1)

lola
  • 1. lola | 25/03/2016

super bien , j adore !!

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