Henri Rousseau

 
 

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Patrick AULNAS

Autoportraits

Henri Rousseau. Moi-même (1890)            Henri Rousseau. Autoportrait de l’artiste à la lampe (1902-03)

Henri Rousseau. Moi-même (1890)
Huile sur toile, 146 × 113 cm, Galerie nationale, Prague.

 

Henri Rousseau. Autoportrait de l'artiste à la lampe (1902-03)
Huile sur toile, 23 × 19 cm, musée Picasso, Paris.

Biographie

1844-1910

Henri Rousseau est le fils d'un ferblantier de Laval (Mayenne). Il fréquente le lycée mais n'achève pas ses études secondaires. Ses prédispositions artistiques apparaissent rapidement puisqu'il obtient en 1860, à l'âge de seize ans, un prix de dessin et un prix de musique. Devenu employé chez un avoué d'Angers, il commet un abus de confiance entraînant des poursuites. Il est alors condamné à un mois de prison. Il s'engage ensuite dans l'armée et y rencontre des militaires ayant participé à l'expédition française au Mexique (1861-67). De là naîtra la légende qu'il participa lui-même à cette expédition et s'inspira ensuite des paysages mexicains pour élaborer ses jungles. En réalité, Rousseau n'a jamais quitté la France.

Il quitte l'armée en 1868 et s'installe à Paris. Il se marie en 1869 avec Clémence Boitard qui lui donnera sept enfants, dont un seul parviendra à l'âge adulte. D'abord employé chez un huissier, il obtient en 1871 un poste à l'Octroi de Paris, administration fiscale qui contrôlait l'entrée des marchandises sur le territoire de la commune et percevait à cette occasion une taxe (appelée également octroi). Rousseau n'était donc pas véritablement douanier, mais exerçait une fonction similaire du fait de la survivance de douanes intérieures. C'est Alfred Jarry (1873-1907), poète et écrivain français, qui lui attribuera le sobriquet Douanier Rousseau resté célèbre par la suite. Rousseau reste à l'Octroi de Paris jusqu'à 1893.

Il commence à peindre en amateur dès le début des années 1870 et obtient en 1884 une carte de copiste du musée du Louvre. Un salon sans jury, le Salon des Indépendants, ayant été créé à Paris, il y est présenté par le peintre pointilliste Paul Signac (1863-1935). Il expose pour la première fois à ce salon en 1886 et continuera chaque année jusqu'à sa mort, sauf en 1899 et 1900. Le Salon des indépendants permet à Henri Rousseau d'acquérir une certaine notoriété dans le milieu artistique. Mais n'ayant reçu aucune formation académique, son travail n'est pas pris au sérieux, comme le rappelle Guillaume Apollinaire dans un article publié après la mort du peintre :

« Peu d'artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier, et peu d'hommes opposèrent un front plus calme aux railleries, aux grossièretés dont on l'abreuvait. Ce vieillard courtois conservera toujours la même tranquillité d'humeur et, par un tour heureux de son caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l'intérêt que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner à son œuvre. Cette sérénité n'était que de l'orgueil bien entendu. Le Douanier avait conscience de sa force. » (*)

Sa femme meurt en 1888. Sur ses sept enfants, seule lui reste une fille qu'il confiera à la famille de son frère à Angers. L'Exposition universelle de Paris en 1889 a sans doute joué un rôle dans le choix de ses thèmes picturaux. Il peut en effet y observer des paysages africains ou asiatiques reconstitués pour l'occasion. Rousseau écrira même un vaudeville, Une visite à l'Exposition de 1889, pour évoquer son enchantement devant cet exotisme. En 1893, il prend sa retraite de l'Octroi de Paris et peut se consacrer entièrement à la peinture. Il se remarie en 1899 avec Joséphine-Rosalie Nourry qui mourra en 1903.

Au début du 20e siècle, sa peinture suscite l'intérêt de l'avant-garde artistique qui se passionnait déjà pour les arts primitifs (aujourd'hui premiers). Alfred Jarry, originaire de Laval comme Rousseau, et devenu son ami, l'introduit dans le milieu artistique. Rémy de Gourmont, Guillaume Apollinaire, Paul Signac, Robert et Sonia Delaunay, Picasso et bien d'autres commencent alors à s'intéresser à ce peintre naïf. A la mort de Rousseau en 1910, Apollinaire compose un poème qui sera gravé sur la tombe du peintre :

Gentil Rousseau tu nous entends
Nous te saluons
Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi
Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel
Nous t'apporterons des pinceaux des couleurs des toiles

 

Œuvre

L'art naïf

On appelle art naïf la production de peintres autodidactes dont le premier et le plus célèbre fut Henri Rousseau. Les tableaux de Rousseau nous touchent avec la même spontanéité que des dessins d'enfants : pas de perspective linéaire, pas de technicité de haut niveau, mais l'expression d'une géniale sensibilité artistique immédiatement accessible à tous. En ce sens, l'art de Rousseau rejoint les arts premiers en évitant le détour de l'éducation artistique. La sensibilité suffit.

La découverte du Douanier Rousseau

Dans la seconde moitié du 19e siècle, la peinture quitte peu à peu l'académisme. L'impressionnisme trouve son public et une esthétique de la perception supplante l'esthétique de la représentation qui dominait depuis la Renaissance. Aussi, la peinture d'Henri Rousseau aura-t-elle beaucoup de mal à s'imposer. Selon Apollinaire, c'est Rémy de Gourmont (1858-1915), écrivain et critique d'art, qui s'intéressa le premier à la peinture de Rousseau. « Celui qui le premier encouragea les essais du peintre de Plaisance fut incontestablement M. Rémy de Gourmont. Il commanda même à Rousseau une lithographie, Les Horreurs de la guerre, qui fut publiée dans l'Imagier. Elle est fort rare et peu de personnes l'ont vue. Rémy de Gourmont avait su par Jarry que le Douanier peignait avec une pureté, une grâce et une conscience de Primitif. » (*)

Un grand artiste qui s'exprime librement

 

Henri Rousseau. Le moulin d'Alfort (1895)

Henri Rousseau. Le moulin d'Alfort (1895)
Huile sur toile, 37,8 × 45,5 cm, Pola Museum of Art, Hakone, Japon.

 

Il est vrai que la peinture de Rousseau tranche avec le style impressionniste qui dilue les formes et accorde peu de place au dessin. Comme les impressionnistes, Rousseau s'intéresse d'abord au paysage mais le dessine minutieusement. Le moulin d'Alfort (1895) par exemple, est un paysage classique, très équilibré, mais évidemment naïf, le peintre ne maîtrisant pas la perspective. Sans avoir reçu la moindre formation, l'artiste se révèle ici un maître de la couleur qu'il utilise de façon intuitive. Les multiples nuances de vert s'harmonisent remarquablement avec l'ocre de la berge et de la maison. Le rouge vif des toits et des bateaux est un choix artistique visant à orienter le regard de l'observateur. Rousseau possède le sens de la composition et ses maladresses sont compensées par la remarquable justesse chromatique de ses tableaux.

La reconnaissance de l'avant-garde

La peinture d'Henri Rousseau semble à contre-courant. Le Douanier appréciait davantage les peintres de l'académisme, comme Bouguereau ou Gérôme, que les impressionnistes. Mais, paradoxalement, cette peinture naïve constitue, d'un point du vue esthétique et sémantique, une anticipation de certains courants du 20e siècle, en particulier le surréalisme. D'abord moquée et jugée enfantine, elle rencontrera plus en plus de défenseurs dans le milieu de l'avant-garde artistique. Il fallait en effet pouvoir dépasser l'esthétique impressionniste, profondément réaliste, pour accéder à celle de Rousseau qui ne prétend nullement évoquer le réel. Cet artiste propose au contraire une vision onirique de notre monde restituée avec des moyens techniques limités mais un soin extrême apporté à la réalisation.

 

Henri Rousseau. Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope (1898-1905)

Henri Rousseau. Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope (1898-1905)
Huile sur toile, 301 × 200 cm, Fondation Beyeler, Bâle.

 

Beaucoup de jeunes artistes du début du 20e siècle étaient fascinés par les arts dits primitifs (aujourd'hui premiers) c'est-à-dire les peintures et sculptures océaniennes et africaines. Ils y trouvaient une fraîcheur et une liberté créative qu'avaient sans doute un peu étouffées les siècles d'académisme de l'art occidental. On appellera primitivisme ce courant pictural. Les dernières toiles de Gauguin sont imprégnées de cette influence et le travail de Rousseau a une parenté avec elles. L'art naïf peut être considéré comme une variante du primitivisme. Il s'impose dans l'avant-garde du début du 20e siècle parce que l'époque est aux recherches chromatiques et formelles (fauvisme, cubisme) permettant d'abandonner totalement l'esthétique de la représentation. Au salon d'automne de 1905, le tableau de Rousseau Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope, sera d'ailleurs exposé dans la salle réservée aux fauves.

Portraits, paysages et jungles

Rousseau est aujourd'hui reconnu comme un grand créateur, premier artiste naïf et précurseur des surréalistes. Ses tableaux sont exposés dans les plus grands musées du monde. Peintre de paysages et de portraits d'abord, il connut le succès avec ses jungles. N'ayant jamais quitté la France, il ignorait tout de la réalité de la forêt équatoriale. Qu'importe ! Le Jardin des Plantes et le Jardin d'Acclimatation de Paris lui ont permis de se familiariser avec diverses variétés végétales et l'imagination a fait le reste. Comme ses paysages et ses portraits, la jungle de Rousseau n'a rien de réaliste : elle est onirique.

Les portraits

Henri Rousseau. Moi-même (1890)Henri Rousseau. Moi-même (1890). Huile sur toile, 146 × 113 cm, Galerie nationale, Prague. Rousseau apparaît avec palette et pinceau devant un paysage urbain. Sur la palette figurent les noms de ses deux épouses successives : Clémence et Joséphine. Le paysage est une évocation du Paris de l'époque avec l'architecture métallique du pont et la montgolfière. La perspective signifiante du Moyen Âge conduit à grandir le personnage principal. Rousseau qualifiait ce type de composition de « portrait-paysage ».

Henri Rousseau. Portrait de Madame M. (1895-97)Henri Rousseau. Portrait de Madame M. (1895-97). Huile sur toile, 198 × 115 cm, musée d'Orsay, Paris. L'identité du modèle n'est pas connue. « Parmi le grand nombre de portraits peints par Rousseau, il est rare d'en trouver en pied et d'un tel format. Il en existe cependant un autre qui a appartenu à Pablo Picasso (Paris, musée Picasso). Celui du musée d'Orsay témoigne de beaucoup plus d'aisance dans la conception et la mise en page, et de plus de soin dans l'exécution. [...] Avec cette œuvre, Rousseau semble vouloir rivaliser, au moins inconsciemment, avec les effigies mondaines du Salon ou avec les grands portraits flamands du XVIIe siècle. Mais il demeure avant tout fidèle à un style et un univers qui lui sont propres. » (Commentaire musée d'Orsay)

Henri Rousseau. Autoportrait de l’artiste à la lampe (1902-03)Henri Rousseau. Autoportrait de l'artiste à la lampe (1902-03). Huile sur toile, 23 × 19 cm, musée Picasso, Paris. L'artiste se concentre sur le visage, d'une grande netteté de trait, et laisse le reste à l'état d'ébauche. La lampe constitue un contrepoint mettant en évidence le visage.

Henri Rousseau. Portrait de la seconde femme de l'artiste (1903)Henri Rousseau. Portrait de la seconde femme de l'artiste (1903). Huile sur toile, 23 × 19 cm, musée Picasso, Paris. Rousseau épouse en 1899 Joséphine-Rosalie Nourry qui mourra en 1903.

Henri Rousseau. La noce (v. 1905)Henri Rousseau. La noce (v. 1905). Huile sur toile, 163 × 114 cm, musée de l'Orangerie, Paris. Ce portrait de groupe de grande taille est une des compostions les plus ambitieuses de Rousseau. L'art naïf apparaît dans les proportions. Les arbres de l'arrière-plan ont été réduits par rapport aux personnages. Ces derniers, limités à des silhouettes, comportent cependant des visages nettement individualisés. L'ensemble, très déroutant, emprunte aux primitifs italiens sur le plan technique, tout en utilisant un chromatisme très contemporain.
« A première vue, nous sommes face au portrait photographique d'une noce. Les protagonistes en costume de ville posent pour le photographe. Pourtant, curieusement la mariée semble flotter dans les airs. Le voile de la mariée se superpose à la robe de la grand-mère et vient contredire la perspective suggérée par l'étagement des personnages dans la composition. Maladresse ? En fait c'est une maladresse cultivée, c'est un repentir, donc un choix délibéré du peintre. La mariée tout en blanc fait figure d'apparition comme suspendue dans l'espace.
Là encore, Rousseau joue sur l'introduction de l'étrange dans le réel. Le chien surdimensionné et d'une "gaucherie bouffonne" au premier plan joue un rôle de repoussoir. Le douanier s’affirme comme le maître des paradoxes spaciaux.
Le groupe s'insère dans un encadrement d'arbres trop petits et stylisés au feuillage improbable.
Le ciel est d'un bleu intense, immatériel. Les arbres et l'arrière plan ocre forment comme une mandorle autour du groupe. Basler évoque les figures idéalisées des fresques médiévales et les ex-voto des maîtres primitifs. » (Commentaire musée de l'Orangerie)

Henri Rousseau. La Carriole du père Junier (1908)Henri Rousseau. La Carriole du père Junier (1908). Huile sur toile, 97 × 129 cm, musée de l'Orangerie, Paris. Claude Junier et sa femme tenaient un magasin d'épicerie situé à proximité du domicile de Rousseau. Les voisins se lient d'amitié, et, en 1908, Rousseau réalise ce tableau, probablement sur commande des Junier. Rousseau apparaît sur le siège avant avec le chapeau. Claude Junier était particulièrement fier de son attelage et de sa jument blanche, Rosa. Les personnages font face à l'observateur, comme dans tous les portraits de Rousseau. Des sources photographiques sont disponibles pour ce portrait de groupe. Le peintre a utilisé plusieurs photos prises selon des angles différents mais a agencé la composition selon sa fantaisie.
« "Le père Junier" vendait des légumes qu'il allait tous les matins acheter chez les maraîchers de Bagneux ou de Verrière-le-Buisson. Il était depuis longtemps un ami du peintre ; sa femme lui faisait la cuisine. Rousseau lui devant quelque argent et monsieur Junier venant d'acheter un cheval dont il était très fier, il fut convenu que Rousseau lui ferait un tableau.
Rousseau a travaillé d'après une photographie. Cependant Rousseau y apporte des modifications importantes, révélatrices de la nature de son travail. Il supprime un arbre du boulevard et surtout il joue sur la taille et la position des trois chiens. Ils prennent une fonction plastique. Le gros chien noir donne de la profondeur à la carriole. On sait que lorsque Max Weber fit remarquer à Rousseau que le chien noir était trop grand par rapport à l'échelle de l'ensemble, l'artiste lui a rétorqué que sa toile exigeait qu'il en soit ainsi. Par contre le chien miniature qui trottine devant la carriole ajoute à la monumentalité de la jument. Cette dernière se tient curieusement sur la pointe des sabots, effet que viennent accentuer les ombres portées sur le sol. Cette jument danseuse semble presque suspendue dans l'espace. Rousseau affectionne ce genre de paradoxe qui fait flotter certains personnages dans un espace purement pictural.
Les passagers de la carriole à l'exception de monsieur Junier sont présentés dans une stricte frontalité comme des icônes byzantines. » (Commentaire musée de l'Orangerie)

 

Les paysages

Henri Rousseau. Soir de carnaval (1886)

Henri Rousseau. Soir de carnaval (1886). Huile sur toile, 89,5 × 117 cm, Philadelphia Museum of Art. Ce tableau fut présenté par Rousseau au salon des indépendants en 1886. Le paysage nocturne semble hivernal et seulement éclairé par la pleine lune, ce qui est fréquent chez Rousseau. Des personnages déguisés émane également un effet lumineux qui contraste avec l'ombre qui les entoure. Chromatisme magistralement maîtrisé, perception singulière et poétique du monde font apparaître déjà le grand artiste.
« Une atmosphère de mystère plane sur ce paysage forestier hivernal. Vêtus de costumes de carnaval festifs, un couple solitaire se tient devant des arbres dénudés. Leurs silhouettes semblent irradier de l'intérieur plutôt que de la lumière de la lune, qui a étrangement plongé la forêt dans l'obscurité. Un visage inexplicable se dessine du haut de la cabane vide voisine, et un lampadaire, à l'allure incongrue, brille non loin de là. Célèbre pour ses scènes fantastiques, Rousseau était un artiste autodidacte dont les œuvres ont séduit les collectionneurs et les artistes d'avant-garde du début du XXe siècle, parmi lesquels Pablo Picasso. » (Commentaire Philadelphia Museum of Art)

 
Henri Rousseau. Le moulin d'Alfort (1895)

Henri Rousseau. Le moulin d'Alfort (1895). Huile sur toile, 37,8 × 45,5 cm, Pola Museum of Art, Hakone, Japon. Ce moulin est situé sur la Marne, à Maisons-Alfort, localité proche de Paris. Cette composition classique, non dépourvue de maladresses, a tout le charme de l'art naïf, mais révèle aussi un grand coloriste.

 
Henri Rousseau. La Tour Eiffel (v. 1898)

Henri Rousseau. La Tour Eiffel (v. 1898). Huile sur toile, 77,2 × 52,4 cm, Museum of Fine Arts, Houston. Surprenante Tour Eiffel et improbable Seine. On pense aujourd'hui à certaines compositions de Giorgio de Chirico (1888-1978), car loin de chercher le réalisme Rousseau nous propose sa vision intérieure du monde.

 
Henri Rousseau. Notre-Dame (1909)

Henri Rousseau. Notre-Dame (1909). Huile sur toile, 41 × 33 cm, Phillips Collection, Washington. L'artiste solitaire sur les quais de la Seine contemple la cathédrale Notre-Dame. Cette image pure, intemporelle et nostalgique se rattache à la dernière manière du peintre : couleurs claires, presque transparentes, grande sobriété des formes. La composition ne restitue pas la réalité de la ville mais l'imaginaire du peintre.
« Avec Notre-Dame, Henri Rousseau semble avoir voulu immortaliser sa vision de lui-même en tant qu'artiste, ainsi que sa nationalité et son amour pour Paris. En incluant une figure solitaire vêtue de noir, appuyée sur une canne, il a peut-être créé une image miniature de lui-même : "Il habite ses tableaux comme nous habitons nos rêves." Le tableau dégage une atmosphère de douce nostalgie : la flèche de la Sainte-Chapelle et les tours de Notre-Dame, baignées d'une lumière tamisée et mystérieuse, semblent captiver l'attention de la figure solitaire. La simplicité de la composition et la clarté des couleurs sont caractéristiques des dernières œuvres de Rousseau et rappellent le travail de Corot, qu'il admirait.
Notre-Dame s'inspire peut-être de photographies et d'une esquisse préparatoire réalisée par Rousseau, mais il a probablement aussi puisé dans ses souvenirs des années passées à flâner et à travailler sur les quais de Paris, filtrant la scène à travers sa propre vision poétique et insufflant ainsi au tableau une atmosphère onirique et intemporelle qui lui est propre. Un des premiers défenseurs de Rousseau a décrit cette ambiance comme celle d'une "mélancolie vespérale où le mât de la barge et le clocher de Notre-Dame se répondent de part et d'autre du fleuve". » (Commentaire Phillips Collection)

 
Henri Rousseau. Le jardin du Luxembourg (1909)

Henri Rousseau. Le jardin du Luxembourg (1909). Huile sur toile, 38 × 47 cm, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. L'artiste, désormais reconnu, concilie ici l'exotisme qui lui est cher avec les feuillages très librement composés et un chromatisme qu'il maîtrise désormais à la perfection.

 

Les jungles et scènes fantastiques

Henri Rousseau. La bohémienne endormie (1897)Henri Rousseau. La bohémienne endormie (1897). Huile sur toile, 129,5 × 200,7 cm, The Museum of Modern Art, New York. Le sujet du tableau semble une projection de l'inconscient du peintre dont chacun décryptera librement le sens. Une bohémienne, joueuse de mandoline, est endormie dans un paysage désertique avec à ses côtés une cruche d'eau. Un lion vient renifler la dormeuse mais ne l'agresse pas. La nuit de pleine lune permet au peintre d'utiliser une lumière tamisée qui constitue un élément essentiel de la composition. Le maire de Laval refusa d'acheter ce chef-d'œuvre qui lui était proposé par Rousseau. Il ne pouvait évidemment pas y percevoir un tableau surréaliste avant l'heure.

Henri Rousseau. Surpris ! (1891)Henri Rousseau. Surpris ! (1891). Huile sur toile, 130 × 162 cm, National Gallery, Londres. Première jungle de Rousseau, exposée au salon des indépendants de 1891. Les gigantesques feuilles de formes diverses, les animaux sauvages aux yeux brillants, l'harmonie chromatique de l'ensemble se retrouveront fréquemment ensuite. Le peintre a trouvé son sujet de prédilection et celui qui fera sa célébrité.
«     Un tigre, tapi dans l'épaisse végétation de la jungle, le dos arqué et les crocs apparents, se tient à découvert. On ne distingue pas clairement ce qui se passe : le tigre se terre-t-il devant l'éclair ou traque-t-il une proie ?
Surpris ! est la première d'une vingtaine de toiles représentant la jungle, réalisées par Rousseau et qui comptent parmi ses œuvres les plus célèbres. Ces jungles sont entièrement imaginaires : Rousseau n'a jamais quitté la France, malgré son affirmation d'avoir servi dans l'armée française au Mexique. La végétation est un mélange de plantes d'intérieur et de variétés tropicales, qu'il avait observées au Jardin botanique de Paris.
Artiste amateur autodidacte, Rousseau s'adonnait à la peinture comme passe-temps. Il prenait son art très au sérieux, malgré les railleries de certains. Mais nombre d'artistes et d'écrivains, notamment de l'avant-garde, le saluèrent comme une figure importante. Il est aujourd'hui considéré comme un pionnier de l'art naïf. » (Commentaire National Gallery)
      

  

Henri Rousseau. Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope (1898-1905)Henri Rousseau. Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope (1898-1905). Huile sur toile, 301 × 200 cm, Fondation Beyeler, Bâle. « Avec ce célèbre tableau de jungle, Rousseau s'impose en 1905 au Salon d'Automne de Paris. Raillé et ridiculisé au XIXe siècle, il est admiré au début du XXe par l'avant-garde artistique. Apollinaire, Delaunay, Léger, Braque et Picasso lui rendent visite dans son atelier, tandis que Wassily Kandinsky le présente comme « le père » du « grand réalisme » dans l'almanach Der Blaue Reiter. Les toiles de Rousseau se caractérisent par la tension entre objectivité botanique et fantastique rempli de mystère. [...] La jungle de Rousseau est une harmonieuse symphonie en vert parfaitement composée, un collage d'animaux et de végétaux minutieusement peints. Juste au centre de l'image, sous le regard d'autres animaux, se déroule un combat mortel. » (Commentaire Fondation Beyeler)

Henri Rousseau. Le repas du lion (v. 1907)Henri Rousseau. Le repas du lion (v. 1907). Huile sur toile, 114 × 160 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. « Cette œuvre fut probablement exposée au Salon d'Automne de 1907, mais elle aborde un thème que Rousseau avait déjà exploré dans Surpris ! (1891, National Gallery, Londres). Il s'inspira d'études réalisées au jardin botanique de Paris pour la végétation exotique de ses nombreux tableaux de jungle, et puisa dans des revues ethnographiques connues et de livres illustrés pour enfants pour représenter les animaux sauvages. Le surnom de Rousseau, le Douanier, provient de sa fonction de douanier. » (Commentaire MET)
 

Henri Rousseau. La charmeuse de serpents (1907)Henri Rousseau. La charmeuse de serpents (1907). Huile sur toile, 167 × 189,5 cm, musée d'Orsay, Paris. Le sujet aurait été inspiré à Rousseau par la mère du peintre Robert Delaunay (1885-1941) qui aimait raconter ses souvenirs de voyage. Le peintre transpose très librement le thème du charmeur de serpents en utilisant les mythes occidentaux : le paradis terrestre, le bon sauvage. Mais si l'harmonie du personnage de la charmeuse avec la nature semble parfaite, le paradis n'a rien d'idyllique. Il ne s'agit nullement du locus amoenus que de nombreux paysagistes ont cherché à peindre. Le peintre a choisi « une Eve noire, dans un Eden inquiétant, charmeuse d'un serpent aussi effrayant que celui de la Genèse était séducteur. » (Commentaire musée d'Orsay)
Analyse détaillée

Henri Rousseau. Combat de tigre et de buffle (1908-09)Henri Rousseau. Combat de tigre et de buffle (1908-09). Huile sur toile, 46 × 55 cm, musée de L'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Rousseau libère les couleurs vives qui se détachent sur les nuances de vert du feuillage et sur le bleu-vert du ciel. Une exceptionnelle réussite chromatique.

Henri Rousseau. La jungle équatoriale (1909)Henri Rousseau. La jungle équatoriale (1909). Huile sur toile, 140,6 × 129,5 cm, National Gallery of Art, Washington. « Dans cette peinture verticale stylisée, deux animaux au pelage jaune doré, brun et noir se cachent derrière l'épaisse végétation de la jungle. La composition est principalement composée de larges aplats de couleurs sauge, olive, mousse et vert citron, formant un mur impénétrable de plantes. Un ovale de ciel bleu ardoise, à gauche du centre supérieur, est encadré par des plantes qui s'élèvent des angles supérieurs du tableau [...] Trois grandes fleurs stylisées, au cœur rose fuchsia et aux pétales pâles, poussent au-dessus des animaux, à notre gauche. Une jacinthe blanche démesurée pousse à notre droite. Un oiseau étroit, rouge brique, est perché sur une branche au-dessus des fleurs roses, presque invisible parmi les plantes. L’artiste a signé et daté en bas à droite : "Henri Julien Rousseau 1909". » (NGA, Visual Description)

Henri Rousseau. Le rêve (1910)Henri Rousseau. Le rêve (1910). Huile sur toile, 298,5 × 204,5 cm, Museum of Modern Art (MoMA), New York. L'une des dernières toiles et un grand chef-d'œuvre du peintre où il laisse vagabonder la création entre exotisme onirique et scène d'intérieur. Le nu sur un canapé au milieu d'une jungle totalement mythique est indubitablement une projection de l'inconscient. Chromatisme absolument unique.
« Bien que Rousseau ait visité des musées d'histoire naturelle et des jardins botaniques pour étudier les plantes tropicales, une grande partie de cette composition est de son invention, comme la femme nue allongée et la silhouette à peine perceptible jouant du cor derrière elle. L'environnement de jungle représenté dans ce tableau a inspiré de nombreux artistes, dont Mark Bradford. Évoquant le style onirique de Rousseau, Bradford a établi un parallèle entre les techniques de ses propres compositions et "la manière dont [Rousseau] peignait ses jungles et forêts imaginaires, avec cette incroyable planéité, cette absence de perspective qui jouait avec"… » (Commentaire MoMA)

 

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 HENRI ROUSSEAU

 

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(*) Les soirées de Paris, N° 20, 15 janvier 1914, consultable sur gallica.bnf

Commentaires

  • Josep J.F.

    1 Josep J.F. Le 31/12/2018

    Bonsoir,
    Je voudrais savoir s'il y a des références sur l'enterrement de le peintre. J'ai lu que sept personnes étaient présentes. Est-ce qu'il y ya des informations à ce sujet? Quels étaient ses grands amis?
    Merci et pardon pour le mein français.
  • Robert

    2 Robert Le 06/02/2016

    Bonjour,
    J’ai regardé hier, au musée d’Orsay à Paris, « La Guerre » d’Henri Rousseau. Ce qui m’a immédiatement touché dans cette œuvre est que j’y ai vu les étapes du Grand Œuvre ou le travail alchimique de transformation de la matière par l’esprit.
    Je ne sais pas si l’auteur réalisait ce travail ou s’il en avait même une connaissance intellectuelle, exotérique.
    En tous les cas, la symbolique présente me semble évidente.
    Je me demandais s’il y avait un espace de discussion sur votre site pour ce genre d’échange.
    Cordialement.
    rivagedeboheme

    rivagedeboheme Le 06/02/2016

    "La Guerre" est un tableau remarquable qui peut faire l'objet d'interprétations multiples et évolutives comme toutes les grandes œuvres. Votre commentaire m'a fait penser à "L'œuvre au noir" de Marguerite Yourcenar qui appartient à mon panthéon littéraire.
    Hélas, il n'y a pas d'espace de discussion sur le site.

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