Nicolas Poussin. Les Saisons (1660-64)

 
 

Entre et 1660 et 1664, Nicolas Poussin réalise pour le duc de Richelieu quatre tableaux qui constituent son testament pictural. Il est malade et, comme le rappelle le commentaire du musée du Louvre, « la facture libre et tremblante de ces œuvres […] est un émouvant rappel des tremblements qui agitaient les mains du vieux peintre au crépuscule de sa vie. »

La représentation des quatre saisons est l'occasion pour Poussin de créer les plus beaux paysages classiques. Le cycle des saisons, quatre toiles pour quatre saisons, permet aussi d'introduire la temporalité dans le domaine pictural. Ces compositions, d'une richesse très rare, allient paysages, activités humaines et mythologie ou religion.

 

Nicolas Poussin. Le Printemps ou Le Paradis terrestre (1660-64)

Nicolas Poussin. Le Printemps ou Le Paradis terrestre (1660-64)

Huile sur toile, 118 × 160 cm, musée du Louvre, Paris.

 

 

Nicolas Poussin. L’Été ou Ruth et Booz (1660-64)

Nicolas Poussin. L’Été ou Ruth et Booz (1660-64)

Huile sur toile, 118 × 160 cm, musée du Louvre, Paris.

 

 

Nicolas Poussin. L’Automne ou La Grappe de raisin rapportée de la terre promise (1660-64)

Nicolas Poussin. L’Automne ou La Grappe de raisin rapportée de la terre promise (1660-64)

Huile sur toile, 118 × 160 cm, musée du Louvre, Paris.

 

 

Nicolas Poussin. L’Hiver ou le Déluge (1660-64)

Nicolas Poussin. L’Hiver ou le Déluge (1660-64)

Huile sur toile, 118 × 160 cm, musée du Louvre, Paris.

 

 

Dès 1665, les quatre tableaux entrent dans les collections royales de Versailles. En effet, le duc de Richelieu ayant perdu au jeu de paume contre le roi, il lui remet des tableaux de sa collection, dont Les Saisons.

 

Un sommet du paysage classique

 

Ces quatre tableaux sont d’abord des paysages obéissant aux principes de composition du classicisme français. La présence d’une dimension biblique, qui apparaît clairement dans les titres, permet à Poussin de se situer dans le genre le plus noble de l’époque : la peinture historique et religieuse. Les quatre paysages comportent un arrière-plan formé par le ciel ennuagé et un relief lointain situé sur la ligne d’horizon. Viennent ensuite, des éléments de végétation, d’architecture, des reliefs rocheux et des plans d’eau. Enfin, au premier plan, apparaissent les figures de la scène biblique, nombreuses pour L’Été et L’Hiver, beaucoup moins pour Le Printemps et L’Automne. Cette structure par plans successifs permet de donner de la profondeur au tableau. Le spectateur observe les personnages bibliques se détachant sur un vaste paysage et un horizon lointain.

L’équilibre classique se retrouve dans la position centrale de la scène biblique, encadrée par des arbres ou des rochers. La scène entière apparaît ainsi sur la toile, rien ne semblant échapper à l’observateur du tableau. Le baroque, qui avait connu son heure de gloire à la fin du 16e siècle et au début du 17e, jouait au contraire sur l’asymétrie, laissant une partie de la scène hors-cadre pour se focaliser sur un détail (par exemple, Caravage, Judith décapitant Holopherne, 1598).

Pour représenter les saisons, Poussin choisit deux tableaux lumineux à couleurs chaudes (L’Été et L’Automne) et deux tableaux plus sombres à couleurs froides (Le Printemps et L’Hiver). Il déploie ainsi tout son savoir-faire de coloriste, en restant toujours, bien entendu, dans le registre classique qui prohibait les contrastes violents. La végétation luxuriante du Printemps, le ciel couvert, les multiples nuances de vert, s’opposent à luminosité de L’Été, à ses ocres et à son ciel bleu parcouru de quelques nuages. Les tons gris savamment travaillés de L’Hiver, le ciel sombre ne laissant transparaître que l’éclair d’un orage traduisent une nature cataclysmique et l’impuissance des hommes qui se noient. L’air limpide de L’Automne, visiblement situé dans un pays méditerranéen, et la générosité de la nature à l’époque des vendanges ont été rendus par un vaste ciel couvrant presque la moitié de la toile et une gigantesque grappe de raisin portée par deux hommes.

Les quatre chefs-d’œuvre de Poussin constituent l’un des points culminants du paysage classique français. Ils représentent le paysage terrestre, formant ainsi un pendant à l’œuvre de Claude Lorrain axée sur le paysage maritime.

 

La temporalité en peinture

 

A l’espace des paysages, le cycle des saisons ajoute le temps. Comment évoquer le temps sur la surface plane et limitée d’un tableau ?

 

Un symbole du temps

Philippe de Champaigne. Vanité (1646)

Philippe de Champaigne. Vanité (1646)

Huile sur bois, 28 × 37 cm, musée Tessé, Le Mans.

 

La première méthode consiste à représenter un symbole du temps, par exemple un sablier, comme cette Vanité de Philippe de Champaigne qui nous rappelle la brièveté de notre vie.

 

Une narration par l’image sur un seul tableau

Gérard de Saint-Jean. Les reliques de saint Jean-Baptiste (1480-95)

Gérard de Saint-Jean. Les reliques de saint Jean-Baptiste (1480-95)

Huile sur bois, 172 × 139 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

 

Il est aussi possible de donner une dimension narrative à la représentation. Plusieurs scènes espacées dans le temps figurent alors sur le tableau. Ainsi, Gérard de Saint-Jean représente l’histoire des Reliques de saint Jean-Baptiste (1480-95) en peignant plusieurs évènements. En haut, la mise au tombeau de Jean-Baptiste, puis une procession avec les reliques du saint. Enfin, en bas, figure la légende de l'incinération des os de saint Jean-Baptiste, histoire compliquée et particulièrement confuse.

 

Une allégorie du temps

Giorgione. Les trois âges (1500)

Giorgione. Les trois âges (1500)

Huile sur bois, 62 × 77 cm, Palais Pitti, Florence.

 

En quittant l’aspect narratif pour se diriger vers la symbolique, plusieurs moments de la vie peuvent être évoqués sur une même toile. Le tableau devient alors une allégorie de temps, comme Les trois âges de la vie (1500), attribué à Giorgione, et figurant la jeunesse, la maturité et la vieillesse.

 

De multiples images sur une fresque

Fra Angelico. Fresques de San Marco. L'Annonciation (1442-43)

Fresques de San Marco. L'Annonciation (1442-43)

Fresque, 230 × 321 cm, Couvent San Marco, Florence.

 

 

Fra Angelico. Fresques de San Marco. La nativité (1440-41)

Fresques de San Marco. La nativité (1440-41)

Fresque, 193 × 164 cm, Couvent San Marco, Florence.

 

 

Fra Angelico. Fresques de San Marco. Lamentation sur le Christ mort (1440-41)

Fresques de San Marco. Lamentation sur le Christ mort (1440-41)

Fresque, 184 × 152 cm, Couvent San Marco, Florence.

 

Enfin, l’artiste peut utiliser la fresque. La surface considérablement plus importante de la fresque autorise la liaison temporelle entre des scènes multiples. Ainsi, sur les murs du couvent San Marco de Florence, Fra Angelico a représenté de nombreuses scènes de la vie et de la mort du Christ, proposant ainsi une narration picturale des grands épisodes de la mythologie chrétienne.

 

Le concept de saison

 

Nicolas Poussin.  Les saisons (1660-64)

Nicolas Poussin. Les Quatre Saisons (1660-64)

 

Poussin adapte la méthode de la fresque à la peinture à l’huile en représentant les quatre saisons sur quatre tableaux distincts. Mais la notion de saison lui permet d’investir son œuvre de significations multiples. En Europe occidentale, depuis l’Antiquité, l’année est divisée en quatre saisons débutant avec un évènement astronomique : solstice d’été (jour le plus long de l’année, vers le 21 juin), solstice d’hiver (jour le plus court, vers le 21 décembre), équinoxes de printemps et d’automne (jour et nuit ont une durée identique, vers le 21 mars et le 22 septembre). On parle de saisons astronomiques. Cette division de l’année correspond approximativement à une dominante météorologique dans les zones tempérées. Les saisons astronomiques ne correspondent absolument pas au climat dans d’autres régions du monde. Ainsi, en Inde, l’année est divisée en six saisons météorologiques.

Pour évoquer le temps, Poussin utilise donc un concept ancien, connu de tous et reposant sur une base scientifique. Les quatre saisons étant associées à une réalité météorologique, elles déterminent les activités des hommes dans une société essentiellement rurale. Elles peuvent aussi être rattachées à des éléments de mythologie religieuse. La richesse du concept induit la richesse de l’œuvre. Là encore, le classicisme français transparaît : la raison doit dominer l’émotion. L’œuvre d’art est le fruit d’une pensée rigoureuse et de choix pertinents. Ensuite seulement, viennent l’émotion et le talent de l’artiste.

 

Le cycle des saisons, le cycle du jour, le cycle de la vie

 

Chaque tableau correspond à une saison, à un moment du jour et à un âge de la vie. Il est illustré par un épisode biblique en harmonie avec le moment. Selon les tendances du classicisme français, les personnages sont en général habillés à l’antique.

Le printemps, saison de la renaissance de la nature, est associé au paradis terrestre et à la jeunesse. Adam et Ève, sous la surveillance de Dieu trônant sur un nuage, sont soumis à la tentation du péché. Ève montre à Adam les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Poussin a choisi de placer la scène tôt le matin, avec une lumière atténuée et une variation chromatique sur le vert.

 

Poussin. Le Printemps, détail

Poussin. Le Printemps, détail

 

L’été est la saison de la récolte, des fruits mûrs, de la chaleur, de la maturité de l’homme. Le peintre illustre cette saison par un épisode de l'Ancien Testament concernant Ruth et Booz. Ruth est pauvre et travaille pour Booz, un riche fermier. Booz est attiré par elle et apprécie sa modestie (on la voit ici agenouillée devant Booz). Il finira par l'épouser et elle lui donnera pour fils Obed, père de Jessé et grand-père du roi David. En poursuivant l'arbre généalogique, on arrive à Jésus-Christ. La scène a été placée au moment de la moisson et au milieu de la journée. Sur la gauche, les femmes préparent le repas. An centre, Ruth, agenouillée devant Booz, lui demande si elle peut glaner les épis restant sur le sol. A droite, l’homme tenant une lance est l’intendant du domaine, adoptant une posture respectueuse face à son maître Booz. Les couleurs chaudes dominent largement avec en contrepoint le bleu du ciel et de certains vêtements. Les personnages principaux, Booz et Ruth, vont se marier et représentent ainsi l’âge mûr.

 

Poussin. L'Été, détail

Poussin. L'Été, détail

 

L’histoire de la grappe de Canaan, extraite de l’Ancien Testament, permet à Poussin d’illustrer l’automne, époque des vendanges et des dernières récoltes. Dieu donna à Moïse le pays de Canaan et lui conseilla d’y envoyer des hommes pour l’explorer. Dans la vallée d’Eschcol, ils coupèrent une grappe de raisin qu’ils portèrent à deux à l’aide d’une perche. Revenus de leur exploration, les envoyés de Moïse montrèrent à tous les fruits du pays de Canaan et dirent : « A la vérité, c’est un pays où coule le lait, le miel, et en voici les fruits. » L’automne correspond aussi au soir, comme l’indiquent les ombres très allongées des personnages. Mais L’Automne demeure un tableau très lumineux dans lequel Poussin atténue les couleurs chaudes de L’Été pour obtenir une ambiance vespérale.

 

Poussin. L'Automne, détail

Poussin. L'Automne, détail

 

Le déluge, épisode de l’Ancien Testament, autorise une atmosphère cataclysmique évoquant la fin, la mort, la nuit. Poussin choisit ce thème pour L’Hiver. Dieu, ayant observé la perversité des hommes, décide de détruire toute vie sur la terre en provoquant un déluge. Seul un homme et sa famille survivront car Dieu le juge « juste et intègre ». Il s’agit de Noé qui reçoit de Dieu le conseil de construire une arche. Il devra recueillir sur cette arche, outre sa famille, un couple de tous les animaux de la terre. Noé dispose de sept jours. Ensuite, pendant quarante jours et quarante nuits, la pluie tombera sans discontinuer. Sur le tableau de Nicolas Poussin, l’accent est mis sur la disparition des hommes qui ont démérité. Ils figurent au premier plan, se noient ou cherchent vainement à échapper au désastre. L’arche de Noé, qui représente l’espoir, apparaît au second plan, de façon schématique. L’ambiance nocturne, avec un ciel sombre zébré d’éclairs, est obtenue par des nuances de gris d’où émergent seulement les personnages du premier plan vêtus de rouge, de bleu, de jaune ou de blanc. Le serpent sur le rocher est un symbole de tromperie et de péché dans le texte biblique mais parfois aussi de prudence. « Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups : soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes » (Matthieu 10 :16). Le déluge est ainsi la punition de hommes qui ont manqué de sagesse.

 

Poussin. L'Hiver, détail

Poussin. L'Hiver, détail

 

 

Une œuvre panthéiste ?

 

A la fin de sa vie, Poussin s’est intéressé au paysage et a délaissé les grandes scènes mythologiques et religieuses. Les Saisons parviennent à investir quatre paysages de significations multiples, mais c’est bien la nature et son cycle annuel qui représente l’élément essentiel. Dieu intervient par des messages concernant la nature (paradis terrestre, moisson, grappe de raisin, déluge) comme s’il était un élément constituant de cette nature. Les âges de la vie humaine, les travaux et les jours sont eux-mêmes soumis aux lois de la nature.

L’immanence de Dieu apparaît presque dans ce testament pictural du grand maitre du classicisme français. En intégrant dans quatre tableaux les phases de l’histoire de monde selon la Bible, les âges de la vie humaine, le cycle des saisons et les différents moments de la journée, Poussin propose une synthèse de sa conception du monde qui se rapproche du panthéisme. Dieu est le monde, l’univers, le tout.

 

Une très bonne vidéo ARTE sur Les Quatre Saisons

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