Millet. Des glaneuses (1857)

L'intérêt de Jean-François Millet (1814-1875) pour les thèmes ruraux est tout naturel. Il est né dans une famille de paysans aisés du Cotentin et travaille à la ferme jusqu'à l'âge de vingt ans. Ses dons pour le dessin conduiront son père à l'inscrire en 1835 à Cherbourg dans l'atelier du peintre Du Mouchel. Millet est surtout connu pour ses scènes paysannes, mais cette thématique n'apparaît dans son œuvre qu'à partir de 1849, date à laquelle il s'installe à Barbizon. Il a peint auparavant, dans le style académique, des scènes pastorales, historiques ou mythologiques et des portraits.

 

Jean-François Millet. Des glaneuses (1857)

Jean-François Millet. Des glaneuses (1857)

(aussi intitulé Les glaneuses)

Huile sur toile, 83,5 × 110 cm, Musée d'Orsay, Paris.

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Le glanage

Le glanage consiste à ramasser sur le sol ce qui reste après la récolte (paille, épis, grains, pommes de terre). Il s'agit d'un droit coutumier qui apparaît au Moyen Âge et subsiste au fil des siècles. Le glanage est donc licite et tout à fait distinct du maraudage qui est un vol de récoltes non détachées du sol. Les glaneurs sont en général à cette époque des paysans pauvres de la localité qui obtiennent ainsi un complément alimentaire gratuit.

 

Contexte artistique : l'École de Barbizon

Le courant réaliste, auquel se rattache Millet, remet en cause les conventions académiques formalisées au 17e siècle. Celles-ci hiérarchisent les genres en plaçant au sommet la peinture historique, religieuse ou mythologique. Le paysage et la scène de genre sont des genres secondaires. Par ailleurs, la composition du tableau repose sur une approche intellectuelle : la raison doit dominer l'émotion selon Nicolas Poussin (1594-1665), grand maître du classicisme français et peintre de génie. Il en résulte que la composition est réalisée en atelier puisqu'il ne s'agit pas de reproduire avec exactitude la nature mais de la discipliner pour qu'elle satisfasse à un idéal de beauté. Les peintres réalistes veulent bouleverser la hiérarchie des genres en peignant des paysages et des scènes de genre, parfois de grandes dimensions, ce qui était réservé à la peinture d'histoire. Ils veulent aussi reproduire la réalité observée et non l'idéaliser, ce qui n'exclut pas des choix esthétiques.

A partir de la fin du 18e siècle, certains peintres avaient pris l'habitude de réaliser des esquisses à l'huile en plein air avant de composer l'œuvre définitive en atelier. John Constable (1776-1837), le grand paysagiste anglais, précurseur du réalisme, procédait ainsi. En France Théodore Rousseau (1812-1867) utilisait cette méthode pour créer des paysages très réalistes en opposition complète avec les critères de l'art académique. Ses tableaux furent donc systématiquement refusés au salon officiel dans un premier temps. Il partit alors s'installer à Barbizon, petite commune de Seine-et-Marne, proche de la forêt de Fontainebleau. D'autres peintres vinrent le rejoindre et Barbizon devint ainsi le lieu où les peintres réalistes trouvaient leur inspiration. Certains y vécurent plusieurs années, mais d'autres n'y faisaient que des apparitions. Le terme École de Barbizon n'apparut qu'en 1890. Il ne s'agit pas d'une école où les artistes viennent apprendre la technique mais d'une communauté d'orientation artistique.

Cette peinture rencontra le succès vers le milieu du siècle. Les peintres de l'École de Barbizon (en particulier Jean-Baptiste Camille Corot, Charles-François Daubigny) ont chacun un style personnel, mais la volonté de dépasser les règles de composition académique les unit. Seul Jean-François Millet conserve le modèle classique de composition en l'appliquant à des scènes de genre paysannes.

 

Analyse des glaneuses de Jean-François Millet

Trois paysannes pauvres glanent les épis restés au sol après la moisson, selon le droit coutumier en vigueur. A l'arrière-plan, la moisson s'achève sous la surveillance du propriétaire des terres, ou du régisseur, dont on aperçoit la silhouette à cheval. Cette scène de genre paysanne est donc également un paysage réaliste. Millet, fils de paysan aisé, avait pu observer dans sa jeunesse tous les détails de ces scènes de travaux agricoles. De son tableau émane donc une impression première de vérité, de justesse.

Un style de composition classique singularise Millet par rapport aux autres peintres réalistes de son époque. La quasi-symétrie, chère aux classiques, résulte de la place des trois glaneuses au centre. L'importance du dessin se manifeste par les contours apparents délimitant parfaitement les personnages. Le traitement de la lumière atténuée du couchant constitue un élément fort du tableau. Enfin, une certaine retenue apparaît dans l'utilisation des couleurs. L'ensemble baigne dans une atmosphère dorée de laquelle émergent seules les trois couleurs primaires des bonnets des glaneuses. Une telle composition a été minutieusement pensée par l'artiste. L'impression première de vérité résulte donc, non seulement d'une parfaite connaissance du sujet, mais également d'une réflexion approfondie sur la manière de le traiter. « Millet livre dans ce tableau le résultat de dix années de recherches autour du thème des glaneuses. » (*)

 

Jean-François Millet. Des glaneuses, détail

Jean-François Millet. Des glaneuses, détail

 

Jean-François Millet. Des glaneuses, détail

Jean-François Millet. Des glaneuses, détail

 

La maîtrise du sujet apparaît principalement dans les postures des glaneuses. Chaque figure représente l'une des phases du mouvement nécessaire pour ramasser un épi sur le sol. Celle de droite observe, celle de gauche a trouvé et dirige sa main vers l'épi, celle du centre ramasse un épi. « Sans user d'anecdotes pittoresques, par des procédés plastiques simples et sobres, Millet confère à ces glaneuses, pauvres sans doute, mais pas moins dignes, une valeur d'emblème, dénuée de tout misérabilisme. » (*)

Les glaneuses se détachent sur un horizon lointain et légèrement brumeux où travaillent encore des moissonneurs. « Leur austérité s'oppose à l'abondance de la moisson au loin : meules, gerbes, charrette et la multitude de moissonneurs qui s'agitent. Ce foisonnement festif et lumineux paraît d'autant plus lointain que le changement d'échelle est abrupt. La lumière rasante du soleil couchant accentue les volumes du premier plan et donne aux glaneuses un aspect sculptural. Elle souligne vivement leurs mains, nuques, épaules et dos et avive les couleurs de leurs vêtements. » (*)

 

Jean-François Millet. Des glaneuses, détail

Jean-François Millet. Des glaneuses, détail

 

Dans le ciel nuageux, des nuées d'oiseaux attendent le moment de picorer les grains restés sur le sol. Ce détail souligne la précarité de la situation des glaneuses qui doivent intervenir avant les animaux sauvages.

(*) Extrait du commentaire du musée d'Orsay

 

Accueil de la critique

Ce tableau, aujourd'hui mondialement connu et devenu emblématique du réalisme du 19e siècle, avait été exposé pour la première fois au salon de 1857. L'accueil fut contrasté. Les tenants de l'académisme trouvaient scandaleux de s'inspirer des compositions de Poussin pour une scène de genre paysanne. Si le peintre s'était contenté d'une toile de petites dimensions, les laudateurs de l'académisme auraient considéré que les convenances étaient respectées : la scène de genre doit rester modeste. Mais le tableau mesurant un mètre de large, l'artiste voulait de toute évidence rivaliser avec les compositions les plus nobles. Paul de Saint-Victor (1825-1881), essayiste et critique littéraire, représente bien cette critique conservatrice qui manque l'essentiel :

« Ses trois glaneuses ont des prétentions gigantesques : elles posent comme les trois Parques du paupérisme. Ce sont des épouvantails de haillons plantés dans un champ, et, comme les épouvantails, elles n'ont pas de visage : une coiffe de bure leur en tient lieu. M. Millet paraît croire que l'indigence de l'exécution convient aux peintures de la pauvreté : sa laideur est sans accent, sa grossièreté sans relief. Une teinte de cendre enveloppe les figures et le paysage ; le ciel est du même ton que le jupon des glaneuses ; il a l'aspect d'une grande loque tendue. »

Mais certains critiques sont beaucoup plus perspicaces et sentent le chef-d'œuvre. C'est le cas d'Edmond About (1828-1885), écrivain et critique d'art :

« Mais Les Glaneuses de 1857 se distinguent des œuvres précédentes par cette abondance dans la sobriété qui est la marque des talents achevés et la signature commune des maîtres. Le tableau vous attire de loin par un air de grandeur et de sérénité. Je dirai presque qu'il s'annonce comme une peinture religieuse. »

La dimension religieuse a été soulignée à l'époque car la composition classique, inspirée de Poussin, était réservée à des toiles mythologiques ou religieuses. Le thème de la pauvreté digne, de l'humilité, permettait aussi de faire le lien avec la morale chrétienne qui préconise la charité. La dimension spirituelle, qui imprègne toujours les grandes œuvres, est évidemment présente ici, même en dehors de toute interprétation religieuse. La condition humaine y est appréhendée comme une tragédie de la survie en harmonie avec la nature.

 

Autres compositions sur le thème des travaux des champs

Les scènes de genre rurales demeurent rares jusqu'au 19e siècle puisque les peintres se consacrent surtout à la peinture historique et religieuse. Cependant, des tableaux de scènes agricoles existent à toutes les époques. Dans le manuscrit Les Très Riches Heures du duc de Berry, plusieurs miniatures concernent les travaux de champs. Le mois de juillet est illustré par la moisson et la tonte des moutons. En 1565, Pieter Brueghel l'Ancien réalise en grand format une scène de moisson particulièrement réaliste qui constitue une rareté à l'époque. Rubens compose en 1640 un Retour des champs au ciel tourmenté dans la grande tradition du paysage nordique.

A la fin du 19e siècle, l'impressionnisme n'intéressait qu'une petite élite d'amateurs d'art. La peinture réaliste ayant la faveur du grand public, les thèmes ruraux connurent leur heure de gloire. Guy de Maupassant évoque ironiquement cette mode de la ruralité : « Chaque fois que je retourne au Salon, un étonnement me saisit devant les paysanneries. Et ils sont innombrables aujourd'hui, les paysans. Ils ont remplacé les Vénus et les Amours, que seul M. Bouguereau continue à préparer avec de la crème rose. »

Avec Le rappel des glaneuses (1859), Jules Breton (1827-1906) choisit de représenter les glaneuses au moment du départ des champs et non au travail comme Millet. Julien Dupré (1851-1910) fut un des meilleurs spécialistes des scènes agricoles dont Les faucheurs de luzerne (1880) constitue un exemple. Le peintre valenciennois Henri Eugène Pluchart (1835-1898) a également réalisé de nombreuses scènes campagnardes dont les Travaux des champs dans l'Artois (1891).

 

Très Riches Heures du duc de Berry, mois de juillet (1410-1486)

Frères Limbourg. Les Très Riches Heures du duc de Berry, mois de juillet (15e siècle)

Enluminure sur vélin, 21 × 29 cm, musée Condé, Chantilly.

Pieter Brueghel l'Ancien. Les moissonneurs (1565)

Pieter Brueghel l'Ancien. Les moissonneurs (1565)

Huile sur toile, 119 × 162 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

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Rubens. Retour des Champs (1640)

Pierre Paul Rubens. Retour des Champs (1640)

Huile sur bois, 121 × 194 cm, Galleria Palatina (Palazzo Pitti), Florence.

 Jules Breton. Le rappel des glaneuses (1859)

Jules Breton. Le rappel des glaneuses (1859)

Huile sur toile, 90 × 176 cm, musée d'Orsay, Paris.

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 Julien Dupré. Les faucheurs de luzerne (1880)

Julien Dupré. Les faucheurs de luzerne (1880)

Huile sur toile, 118,5 × 150,5 cm, musée d'Orsay, Paris.

 Henri Eugène Pluchart. Travaux des champs dans l'Artois (1891)

Henri Eugène Pluchart. Travaux des champs dans l'Artois (1891)

Huile sur toile, 138 × 203 cm, musée de Cambrai.

Commentaires (1)

Syssy
  • 1. Syssy | 01/05/2016

C'est très jolie !!![

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