Le Jardin de Paradis, Paradiesgärtlein (v. 1410-20)

Le Gothique international apparaît dans la seconde moitié du 14e siècle. Il s'agit d'un style artistique, présentant des caractéristiques communes, qui se développe dans différentes régions d'Europe : Italie, Flandre, Bourgogne, Rhénanie, Bohême (Tchéquie actuelle), Angleterre. Bien entendu, ce style ne se revendique pas comme international. Le mot, appliqué à une période de l'histoire où les nations apparaissent à peine – la fin du Moyen Âge – a d'ailleurs une résonance un peu anachronique. Ce sont les historiens de l'art qui ont choisi ce vocable en découvrant par leurs recherches l'unification stylistique de la peinture de cette époque.

Le Jardin de Paradis (Paradiesgärtlein) est un des chefs-d'œuvre du Gothique international. Son auteur n'étant pas identifié, les historiens utilisent l'expression Maître du Haut Rhin ou encore Maître du Jardin de Paradis de Francfort pour nommer cet artiste. Après bien des débats entre spécialistes, il est en effet acquis aujourd'hui que ce peintre exerçait son activité dans le Haut Rhin et plus précisément dans la région de Strasbourg.

 

Maître du Haut Rhin. Le Jardin de Paradis (v. 1410-20)

Maître du Haut Rhin. Le Jardin de Paradis (v. 1410-20)

Technique mixte sur bois, 26,3 × 33,4 cm, Städelsches Kunstinstitut und Städtische Galerie, Francfort-sur-le-Main.

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Analyse du Jardin de Paradis

Ce tableau nous plonge dans le monde enchanté d'une nature foisonnante où des personnages paisibles se livrent à des activités domestiques. Le contraste avec les réalités de l'époque doit être souligné d'emblée : guerres, maladies et parfois famines ou disettes déciment les populations. Même si le Saint-Empire romain germanique, auquel appartenait la Rhénanie, n'est pas impliqué dans la guerre de cent ans (1337-1453) qui oppose le royaume de France au royaume d'Angleterre, ce conflit intermittent se répercute sur la région. Le Jardin de Paradis est donc une manière d'illustrer le rêve d'un endroit paradisiaque pour échapper un instant aux souffrances terrestres.

 

  • Les personnages

 Les huit personnes représentées ne sont pas toutes identifiées avec certitude. La Vierge Marie lit la Bible et l'enfant Jésus joue du psaltérion, instrument de musique à cordes du Moyen Âge. Le doute subsiste concernant les autres figures, mais des hypothèses peuvent être faites. La personne qui joue avec l'enfant pourrait être sainte Catherine ou sainte Cécile.

 

Jardin de Paradis. La Vierge

Le Jardin de Paradis. La Vierge

 

Jardin de Paradis. La sainte et Jésus

Le Jardin de Paradis. La sainte et Jésus 

 

Le nom de sainte Dorothée a été évoqué pour la cueilleuse de cerises et celui de sainte Barbe pour la personne agenouillée puisant de l'eau avec une louche dorée.

 

Jardin de Paradis. Cueillette des cerises

Le Jardin de Paradis. Cueillette des cerises

 

Jardin de Paradis. La sainte et la louche d'or

Le Jardin de Paradis. La sainte et la louche d'or

 

Les trois hommes figurant sur la partie gauche ont combattu et vaincu le mal, représenté par des animaux figurant à leurs pieds. Le personnage en armure tournant le dos au dragon inanimé a donc toutes les chances d'être saint Georges, qui a terrassé le dragon selon la légende. L'archange saint Michel est identifiable à ses ailes et au singe noir assis à ses côtés, symbolisant la luxure domestiquée. Pour le troisième personnage masculin, on en reste à des conjectures.

 

Jardin de Paradis. Les trois saints

Jardin de Paradis. Les trois saints

 

 

  • La faune et la flore

 Les personnages baignent dans un jardin luxuriant, éloigné de toute réalité. La flore n'est cependant pas le produit de l'imagination du peintre. Chacun peut reconnaître par exemple le muguet au premier plan. « Les fleurs dessinées sont celles qui fleurissaient dans les jardins médiévaux : roses, lys, pâquerettes, marguerites, violettes etc. » (*) Une symbolique peut être associée à certains végétaux. Par exemple, « l'arbre à tronc double rappelle le serpent biblique, mais aussi l'arbre de la vie. » (*) Une grande diversité de petits animaux parsème la composition et ils ont été répertoriés par les spécialistes. « Quant aux animaux, ils sont présents, non seulement au travers des treize oiseaux, mais aussi avec le singe, les poissons du bassin, le papillon, la libellule... » (*) Cette association de détails réalistes fondus dans un ensemble cherchant l'idéal caractérise tout particulièrement ce style international.

 

  • Couleurs pures et maniérisme

 Les couleurs utilisées constituent également une particularité du Gothique international. Ce sont des couleurs pures associées ici avec un talent exceptionnel : le blanc, le bleu, le rouge et le vert dominent la composition. Ainsi, les personnages féminins comportent deux paires, l'une portant des vêtements bleus et blancs, l'autre des vêtements rouges et blancs ressortant sur le fond vert de la végétation.

Le réalisme des personnes représentées n'est pas recherché par ce style de peinture. L'accent est mis sur l'élégance et la distinction. Le maniérisme des attitudes apparaît dans l'inclinaison affectée des têtes et la position des mains aux doigts effilés. Le drapé des vêtements vient souligner le raffinement. Tous les personnages possèdent des visages homogènes, parfaitement lisses, plutôt enfantins, mais d'une quiétude très éloignée des émotions humaines.

Le Jardin de Paradis comporte ainsi tous les éléments emblématiques du Gothique international : couleurs pures, élégance un peu maniérée des gestes, visages idéalisés. Bien entendu, la perspective linéaire avec point de fuite n'est pas encore présente. Elle sera vraiment maîtrisée en peinture peu de temps plus tard, en Italie, avec Masaccio (1401-1428).

 

  • Interprétation

 Ce jardin est un lieu fermé, secret, protégé par des murailles crénelées. Il correspond au thème de l'hortus conclusus (jardin clos, jardin secret) fréquemment associé à la représentation de la Vierge dans l'iconographie occidentale. L'expression hortus conclusus est extraite du Cantique des cantiques, l'un des livres de l'Ancien Testament : « Hortus conclusus soror mea, sponsa ; hortus conclusus, fons signatus » (Le jardin clos est ma sœur, ma fiancée ; le jardin clos est une source scellée). Cette approche métaphorique permet également d'évoquer la virginité de Marie. Mais les détails réalistes existent également : la nourriture sur la table octogonale blanche, les cerises que l'on cueille, l'eau extraite à la louche pour se désaltérer. Ce jardin paradisiaque n'est donc pas totalement coupé des contingences et des plaisirs des humains. Le cadre bucolique du jardin protégé des malheurs du monde accueille ainsi le religieux et le profane, le spirituel et le sensuel. Il devait en être ainsi car ce petit tableau par la taille devait séduire le commanditaire − dont on ignore l'identité − et le faire rêver, à une époque particulièrement troublée. « La mort omniprésente suscite une fascination pour le paradis, lieu d'où la mort est évacuée. » (*)

 

(*) Nicole Chambon, « Les fleurs et les oiseaux du Jardin du Paradis de Francfort (1410-1420) », Revue de l'IFHA 4/2012.

 

Autres compositions sur le même thème

Le Jardin de Paradis est la composition la plus complexe du 15e siècle sur le thème de la Vierge dans un jardin. Le même peintre a réalisé vers 1420 La Madone aux fraisiers. La Vierge, assise dans un jardin, tend une rose blanche à l'Enfant Jésus. La tête de la Vierge est entourée d'une auréole dorée, survivance de la peinture du Moyen Âge. Un peintre inconnu de Cologne (Kölner Maler ou Maître de Cologne) reprend, à la même époque, le thème du jardin clos avec une Vierge dans un jardin de roses entourée de saintes et avec les donateurs figurant au premier plan à gauche. Stephan Lochner, avec La Vierge au buisson de roses (1448) place une Vierge à l'enfant entourée d'anges devant un buisson de roses. Martin Schongauer et Hans Memling s'inspireront de Lochner en 1473 et 1480.

Maître du Haut Rhin. La Madone aux fraisiers (v. 1420)

Maître du Haut Rhin. La Madone aux fraisiers (v. 1420)

Tempera sur bois, 145,5 × 87 cm, Kunstmuseum Solothurn, Soleure, Suisse.

Maître de Cologne. Vierge dans un jardin de roses (v.1420)

Maître de Cologne. Vierge dans un jardin de roses (v.1420)

Tempera sur bois, 96 × 87 cm, Gemäldegalerie, Berlin.

Stephan Lochner. La Vierge au buisson de roses (1448)

Stephan Lochner. La Vierge au buisson de roses (1448)

Tempera sur bois, 51 × 40 cm, Wallraf-Richartz-Museum, Cologne

Martin Schongauer. La Vierge au buisson de roses (1473)

Martin Schongauer. La Vierge au buisson de roses (1473)

Tempera sur bois, 200 × 112 cm, Collégiale saint Martin, Colmar.

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Hans Memling. Vierge à l'enfant dans un jardin de roses (v. 1480)

Hans Memling. Vierge à l'enfant dans un jardin de roses (v. 1480)

Huile sur bois, 37,7 × 27,7 cm, Musée du Prado, Madrid.

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