Jacob van Ruisdael. Champs de blé (v. 1670)

 
 

Jacob van Ruisdael compose soigneusement ses paysages qui s’inspirent fortement de la réalité mais ne cherchent pas à en être une représentation fidèle. Il s’agit d’abord d’émouvoir et de transmettre une vision poétique pleine de mélancolie de l’environnement habituel de peintre. Les romantiques du 19e siècle vont annexer cet artiste d’exception qui, avant eux, cherchait par l’œuvre d’art à communiquer des émotions.

 

Van Ruisdael. Champs de blé (1670)

Jacob van Ruisdael. Champs de blé (v. 1670)

Huile sur toile, 100 × 130,2 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

Image HD sur METROPOLITAN MUSEUM OF ART

 

 

Provenance de l’œuvre

Selon le Metropolitan Museum of Art, le tableau a probablement été placé dans un intérieur hollandais au-dessus d’une cheminée. La taille importante de cette toile la prédestinait en effet à devenir un élément de décoration dans la demeure d’un riche bourgeois ou d’un aristocrate. Le premier propriétaire connu est Pierre-Louis de Colbert-Laplace (1843-1917), lointain descendant du célèbre ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683). En 1905, Colbert-Laplace le vend à Maurice Kann, banquier et collectionneur français qui possédait de nombreux chefs-d’œuvre de la peinture hollandaise du 17e siècle (Rembrandt, Hals, Hobbema, Van Ruisdael). La succession Kann est ouverte en 1906 et le tableau est mis en vente. Il est acquis par le marchand d’art anglais Joseph Duveen (1869-1939). En 1909, Duveen revend le tableau pour 194 800 dollars à Benjamin Altman (1840-1913), homme d’affaires américain et amateur d’art possédant plusieurs Rembrandt. A son décès, en 1913, Benjamin Altman lègue sa collection au Metropolitan Museum of Art de New York, où le tableau se trouve depuis cette date.

 

Analyse de Champs de blé de Jacob van Ruisdael

L’art du paysage en peinture ne débute vraiment qu’au 16e siècle et atteint sa maturité au 17e. Les peintres de cette époque parviennent à concilier la recherche de la vérité et l’idéal de beauté qui caractérisent toute démarche artistique à cette époque. Ces deux éléments se retrouvent partout, mais avec une tendance au réalisme dans la peinture nordique (Flandre et Pays-Bas) et à l’idéalisation dans la peinture latine (Italie et France).

Van Ruisdael a passé sa vie à peindre des paysages inspirés pour la plupart de la ville ou de la campagne hollandaise. Son œuvre comporte aussi quelques paysages de montagnes entièrement reconstitués en atelier à partir d’images ou de dessins. L’artiste a peint vingt-sept fois le thème des champs de blé, le tableau présenté ici étant le plus grand par la taille et l’un des plus réussis.

Il correspond à la composition type du peintre, qui divise sa toile en deux grandes parties : les deux-tiers supérieurs sont consacrés au ciel comportant toujours de lourds nuages très impressionnants. Le tiers inférieur concerne la partie terrestre du paysage. Cette division accentue l’aspect menaçant et grandiose du paysage. L’observateur se trouve en légère contreplongée et ressent fortement la présence de la masse nuageuse qui semble se diriger vers lui. Van Ruisdael prend ainsi l’exact contrepied des paysagistes du 16e siècle qui privilégiaient la partie terrestre pour ne laisser au ciel qu’une fonction de perspective atmosphérique. Joachim Patinir est très représentatif de ce paysage-monde, abandonné au 17e siècle. Les peintres néerlandais cherchent en effet à cette époque un réalisme que n’envisageaient même pas les artistes du siècle précédent. Ce réalisme consiste à représenter la nature avec ou sans intervention humaine (une chute d’eau, un torrent, un moulin, un champ, une tempête en mer avec un bateau, une ville vue de la campagne alentour, etc.) mais en n’oubliant jamais de poétiser la scène. Il s’agit d’abord de créer une œuvre d’art et donc de magnifier quelque peu l’image du réel.

Les champs de blé de Ruisdael obéissent donc à des règles de composition très précises de façon à produire un effet esthétique immédiatement perceptible par les acquéreurs des tableaux. Champs de blé apparaît ainsi comme une étude de la lumière solaire qui inonde le paysage. L’ocre des champs de blé, dans leur partie ombragée, devient un jaune éclatant dans leur partie ensoleillée. L’artifice de composition consiste à maintenir le premier plan dans l’ombre et à illuminer puissamment le second plan. L’observateur, placé fictivement à l’ombre, découvre ainsi spontanément l’effet des rayons du soleil sur la couleur, sans aucun besoin d’une analyse. En accentuant le contraste ombre-lumière, van Ruisdael magnifie la nature et permet à ses commanditaires de percevoir des effets visuels qu’ils auraient été bien incapables d’appréhender face à la réalité. C’est ainsi que les peintres hollandais de l’époque conciliait le Vrai et le Beau.

 

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

 

Champs de blé se caractérisent aussi par un effet de perspective très apparent.  Les lignes de fuite convergent vers le centre de la toile, à la hauteur de l’extrémité de la route sablonneuse. Elles partent des coins inférieurs du tableau pour se diriger rapidement vers le point de fuite en parcourant moins d’un tiers de la hauteur de la toile. L’angle des lignes de fuite est donc très ouvert (environ 145°), ce qui accentue l’effet d’espace.

 

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

 

Les peintres hollandais du 17e siècle attachaient une grande importance à la réalité observée dans la nature. Ils multipliaient dessins et esquisses peintes à partir d’éléments de paysages pris sur le motif. Avec tous les matériaux ainsi accumulés au fil des ans, ils réalisaient en atelier un paysage plus ou moins inspiré de la réalité. Il s’agissait d’assembler divers motifs paysagers pour obtenir un panorama d’ensemble convaincant et produisant une émotion esthétique. L’objectif n’était pas celui des peintres français de la même époque qui consistait à placer des figures mythologiques dans un lieu idyllique (locus amoenus), ni celui des impressionnistes du 19e siècle, qui avaient pour ambition de saisir la perception instantanée d’un élément de nature. Les hollandais veulent s’en tenir à la réalité observée tout en accentuant une émotion spécifique : paysage de montagne angoissant, champs de blé étincelant sous le soleil, puissance d’un moulin à vent, etc.

Il ne faut donc pas chercher chez Jacob van Ruisdael l’exactitude topographique. Ce grand artiste est un poète de la nature qu’il observe soigneusement pour la recomposer en atelier afin de nous faire partager les émotions qu’elle suscite en lui.

 

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

 

 

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

Van Ruisdael. Champs de blé, détail (1670)

 

Autres compositions de van Ruisdael sur le même thème

Jacob van Ruisdael était coutumier des séries de tableaux portant sur un même thème. Il a ainsi maintes fois traité, outre le champ de blé, le moulin à eau, le moulin à vent, le torrent. Voici quelques autres exemples de ses champs de blé.

Jacob van Ruisdael. Paysage avec un champ de blé (v. 1660)

Jacob van Ruisdael. Paysage avec un champ de blé (v. 1660). Huile sur toile, 40 × 45,7 cm, The J. Paul Getty Museum.

Image HD sur GOOGLE ART PROJECT

Van Ruisdael. Le coup de soleil (1660)

Jacob van Ruisdael. Le coup de soleil (1660). Huile sur toile, 83 × 99 cm, Musée du Louvre, Paris.

Jacob van Ruisdael. Route traversant les champs de blé près du Zuiderzee (1660-62)

Jacob van Ruisdael. Route traversant les champs de blé près du Zuiderzee (1660-62). Huile sur toile, 44,8 × 54.6 cm, Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid.

Jacob van Ruisdael. Vue de champs de blé et ville lointaine (v. 1670)

Jacob van Ruisdael. Vue de champs de blé et ville lointaine (v. 1670). Huile sur toile, 51,4 × 64,8 cm, Los Angeles County Museum of Art.

Jacob van Ruisdael. Vue de Haarlem à partir des dunes du nord-ouest (v. 1670)

Jacob van Ruisdael. Vue de Haarlem à partir des dunes du nord-ouest (v. 1670). Huile sur toile, 33,8 × 41.2 cm, Gemäldegalerie, Berlin.

 

 

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