Henri Bellechose. Le retable de saint Denis (v. 1416)

La peinture française de la fin du Moyen Âge (fin 14e et début 15e siècle) est entièrement religieuse. Il s’agit d’illustrer des épisodes dramatiques de l’histoire du christianisme : crucifixion du Christ, martyr des saints par exemple. Les peintres utilisent comme support un panneau de bois et mélangent les pigments avec de l’eau et un liant, par exemple de l’œuf (tempera à l’œuf). Une telle peinture sèche très rapidement et ne permet pas aisément de réaliser des fondus ou des dégradés. Les artistes de cette époque ne connaissent pas la perspective.

 

 

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis (v. 1416)

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis (v. 1416)

Tempera et or sur toile marouflée sur panneau, 162 × 211 cm, musée du Louvre, Paris.

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Contexte historique

A partir de 1337 et jusqu’au milieu du 15e siècle, la guerre de cent ans oppose le royaume de France au royaume d’Angleterre. Cette guerre n’est pas permanente car de nombreuses trêves l’interrompent. En France, le règne de Charles VI (1380-1422) est marqué par une période de paix d’une vingtaine d’années de 1380 à 1400. Cette période est décrite par les historiens comme prospère, en particulier pour les privilégiés (noblesse et haut clergé). Les princes s’enrichissant, ils se font parfois mécènes. Les commandes d’œuvres d’art sont très nombreuses à la fin du 14e siècle et au début du 15e : sculptures, retables, petits panneaux de bois peints, livres d’heures, etc.

Le duc de Bourgogne, Jean 1er (1371-1419), surnommé Jean sans Peur à la suite d’actes de bravoure au cours d’une croisade, fait partie de ces princes mécènes. Il commande à une date inconnue un retable destiné à orner l’église de la chartreuse de Champmol, près de Dijon. Le retable est terminé en 1516 par Henri Bellechose, son peintre en titre. C’est le père de Jean sans Peur, Philippe le Hardi (1342-1404), qui avait fait construire le couvent de Champmol, destiné à accueillir les moines de l’ordre des chartreux. Cette chartreuse doit également être le lieu de sépulture des ducs de Bourgogne et devient un foyer majeur de création artistique.

Le duché de Bourgogne, ayant pour capitale Dijon, constitue au 15e siècle une puissance politique qui se heurte au royaume de France. Les ducs de Bourgogne cherchent à étendre leur influence vers le nord et Charles le Téméraire (1433-1477) parvient à créer un État bourguignon comprenant la Belgique actuelle et une partie des Pays-Bas. Mais Louis XI (1423-1483) récupèrera le duché de Bourgogne et l’annexera au royaume de France.

 

Analyse de l’œuvre

Henri Bellechose est un peintre originaire du sud des Pays-Bas (région de Breda) dont on ignore la formation. Il apparaît vers 1415 à Dijon et devient le peintre officiel de Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Nombreux sont à cette époque les artistes d’origine flamande et néerlandaise qui viennent travailler en France, tout simplement parce qu’il existait une demande de la part de l’aristocratie et du haut clergé. Bellechose peut être rattaché au style gothique international, associant un certain réalisme dans la représentation des détails et une technique encore médiévale : pas de perspective, taille des personnages en relation avec leur statut, abondance des ors.

Le retable de saint Denis représente le martyr de saint Denis, qui fut le premier évêque de Paris. Ce personnage légendaire serait venu d’Italie vers 250, à une époque où Paris s’appelait encore Lutèce. Grégoire de Tour (538-594), évêque et historien, raconte que le pape avait envoyé Denis en Gaule avec six autres évêques pour évangéliser ce territoire. Mais le christianisme se heurtait encore à l’opposition des empereurs romains. Denis fut mis à mort.

 

 

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

 

Henri Bellechose associe une crucifixion et deux épisodes du martyr de saint Denis afin de donner un aspect narratif à son œuvre. Au centre, le Christ en croix est présenté par Dieu le Père. Le peintre insiste sur l’aspect sanglant de la scène avec une cicatrice au flanc du Christ et le sang qui s’écoule du pied transpercé par un clou. A gauche de la croix, saint Denis, emprisonné dans un château fort, reçoit la communion de la main du Christ lui-même. Un ange, de plus petite taille que le Christ, assiste à la scène. A droite de la croix, saint Denis est décapité. Ses deux disciples, Rustique et Éleuthère, subissent le même sort. L’un est déjà mort, l’autre attend le supplice. Là encore, conformément aux canons du gothique international, les détails sont traités avec réalisme : tête au sol et corps décapité, cicatrice sur le cou de saint Denis. Mais la candeur du gothique international apparaît dans la figure du bourreau : visage cruel plutôt caricatural, improbable déhanchement. Il s’agit là de notre perception, pas de celle des contemporains.

 

 

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

 

 

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail


 

Deux aspects du retable en font une œuvre particulièrement originale. L’intensité dramatique provient de la gestuelle des personnages, en particulier de la figure du bourreau, mais aussi du contraste entre les expressions apparaissant sur les visages : détachement pour les spectateurs, à droite, qui échangent leurs impressions, résignation sereine pour les suppliciés, dureté pour le bourreau. Le chromatisme participe puissamment à la réussite de la composition. Bellechose choisit des couleurs vives (bleu, vert, rouge) se détachant sur le fond or afin d’illuminer l’ensemble. Les chasubles fleurdelisées des évêques, de même que la cape du Christ, évoquent la monarchie française.

 

 

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

Henri Bellechose. Le retable de saint Denis, détail

 

Henri Bellechose fut un des derniers représentants du style gothique international qui avait conquis toute l’Europe à la fin du 14e siècle. Car à peu près à la même époque naissait déjà en Flandre, avec Robert Campin, les premiers chefs-d’œuvre de la Renaissance artistique.

 

La peinture française à la fin du Moyen Âge : quelques exemples

 

Jean de Beaumetz. Calvaire avec un moine chartreux (1389-95)

Jean de Beaumetz. Calvaire avec un moine chartreux (1389-95). Tempera sur bois, 60 × 48 cm, musée du Louvre, Paris. « Fait partie d'une série de 26 tableaux destinés aux cellules des moines et du prieur de la chartreuse de Champmol, près de Dijon, et commandés par le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, à son peintre en titre, Jean de Beaumetz, en 1388. Un autre Calvaire avec un moine chartreux est conservé au musée de Cleveland. » (Commentaire musée du Louvre)

Jean de Beaumetz. Calvaire avec un moine chartreux (1389-95)

Jean de Beaumetz. Calvaire avec un moine chartreux (1389-95). Tempera sur bois, 56 × 45 cm, Museum of Art, Cleveland

Jean Malouel. Grande Pietà ronde (v. 1400)

Jean Malouel. Grande Pietà ronde (v. 1400). Tempera sur bois, diamètre 64,5 cm avec cadre taillé dans la masse du panneau, musée du Louvre, Paris. « Peint pour Philippe le Hardi, duc de Bourgogne (1363-1404), dont les armoiries figurent au revers du tableau, sans doute par Jean Malouel, peintre en titre du duc. Cette "Pitié de Notre Seigneur" associe au thème de l'Homme de douleurs celui de la Trinité, pour laquelle les ducs de Bourgogne avaient une dévotion particulière. » (Commentaire musée du Louvre)

Anonyme. Retable de saint Georges (milieu 15e siècle)

Anonyme. Retable de saint Georges (milieu 15e siècle). Huile sur bois transposé sur toile marouflée sur panneau, 161,5 × 211,5 cm, musée des Beaux-arts, Dijon. Ce retable a été conçu comme le pendant du retable de saint Denis dans l’église de la Chartreuse de Champmol. Ses dimensions sont exactement les mêmes. « Les deux tableaux étant placés sur deux autels symétriques dans le chœur, le peintre fut amené à respecter les dimensions et la composition du Retable de saint Denis. On y retrouve le même fond doré sans perspective, le Christ crucifié marquant l’axe central, et les deux épisodes de la vie du saint de part et d’autre, où les gestes des bras armés des bourreaux se répondent. » (Commentaire musée des Beaux-arts de Dijon)

 

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