Le paysage dans l’Antiquité

 
0. L'art du paysage, définition et panorama historique
1. L'art du paysage dans l'Antiquité
2. L'art du paysage au Moyen Âge
3. L'art du paysage au 15e siècle
4. L'art du paysage au 16e siècle
5.L'art du paysage au 17e siècle
6. L'art du paysage au 18e siècle
7. L'art du paysage au 19e siècle
8. L'art du paysage aux 20e & 21e siècles

 

1. L'art du paysage dans l’Antiquité

 

Dans l'Antiquité, le paysage est utilisé comme décor mural dans les tombeaux, les villas ou les palais. L'époque romaine offre les meilleurs exemples, car il reste assez peu de choses de l'Égypte et de la Grèce. La religion romaine voyait l'univers comme parfait et harmonieux et il s'agissait pour l'homme de s'insérer au mieux dans cette perfection. La représentation de la nature dans les demeures des patriciens allait donc de soi, mais elle avait une vocation ornementale et non sémantique comme la peinture actuelle. Encore faut-il nuancer le propos. Lorsqu'on observe une fresque prenant la forme d'un petit tableau, comme celle de la villa d'Agrippa, nous ne sommes pas loin d'un véritable paysage, très idéalisé, mais comportant des choix de composition axés sur le message à transmettre. L'artiste a donné à sa composition un équilibre d'ensemble permettant de mettre en valeur l'harmonie, la quiétude de la vie à la campagne. Mais, bien entendu, le paysage n'est pas le sujet du tableau qui illustre des scènes de genre idylliques autour d'un sanctuaire campagnard.

Si les hommes de l'Antiquité étaient de grands amateurs de portraits, aussi bien en Égypte qu'en Grèce ou à Rome, le paysage en tant que tel n'est pas, à cette époque, un sujet pictural mais un élément d'ornementation.

 

Égypte

 

Les Égyptiens peuvent utiliser des éléments de paysage comme décoration murale dans les tombeaux ou palais. Une telle ornementation ne concerne qu'une toute petite partie de la population : les gouvernants et ceux qui gravitent autour d'eux, comme les fonctionnaires de niveau élevé. Les scribes figuraient parmi ces fonctionnaires car savoir écrire était rare et réservé à une petite élite. Ce sont des artisans qui réalisent ces décors et ils ne doivent surtout pas rechercher l'originalité. Leur travail consiste à reproduire un modèle canonique. Des vestiges de peintures très anciennes à motif paysager, remontant à plus de 3 000 ans, ont été découverts.

 

Mastaba de Merefnebef (Photos Merefnebef)

Mastaba de Merefnebef, chasse dans les marécages (v. -2350-2160)Mastaba de Merefnebef, chasse dans les marécages (v. -2350-2160). Merefnebef est un vizir de la VIe dynastie, donc un personnage très important dirigeant l'administration royale. Son mastaba recèle des peintures exceptionnelles qui permettent de se faire une idée du haut niveau artistique atteint dès l'Ancien Empire. « La scène de chasse aux oiseaux prend place dans un cadre de 1,48 m de large et 1,18 m de haut. Elle est remarquable de par la préservation miraculeuse de sa polychromie, qui donne une idée de la chatoyance que devait avoir toute la pièce à l'origine. [...] On peut subdiviser la scène en trois : au centre, Merefnebef sur son bateau ; devant lui, le marais ; derrière lui, des porteurs d'offrandes. » (Thierry Benderitter)

Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 1 (v. -2350-2160)Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 1 (v. -2350-2160). Le décor de feuillage et d'oiseaux situé devant Merefnebef est la création d'un grand artiste qui avait un talent rare pour agencer les formes et associer les couleurs. On imagine assez bien la splendeur du décor original et on reste stupéfait par l'état de conservation de peintures ayant 4300 ans.

Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 2 (v. -2350-2160)Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 2 (v. -2350-2160). Les oiseaux sont représentés de profil mais de façon réaliste.

Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 3 (v. -2350-2160)Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 3 (v. -2350-2160). « Devant le bras du vizir, une oie touche de ses ailes un papillon aux ailes déployées. » (Thierry Benderitter)

Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 4 (v. -2350-2160)Mastaba de Merefnebef, chasse, détail 4 (v. -2350-2160). « Sur un fond presque noir, les oiseaux étaient peints de multiples couleurs qui ont, hélas, presque disparu. L'artiste n'a pas toujours attribué leur couleur authentique aux volatiles et a parfois cherché un effet de style visuel, comme le montre la couleur bleue de certains oiseaux. » (Thierry Benderitter)

 

La tombe de Nébamon

 Nébamon était scribe du Trésor sous les règnes de Thoutmosis IV (v. -1400-1390) et Amenhotep III (v. -1390-1352). Il ne subsiste des peintures de sa tombe, située à Cheikh Abd el-Gournah, que des fragments conservés au British Museum. Le peintre inconnu avait un talent exceptionnel pour créer une composition complexe selon les codes de représentation en vigueur.

Le jardin de nebamon (v. -1350)Le jardin de Nébamon (v. -1350). Peinture murale, 64 × 72 cm, British Museum, Londres. Cette peinture représente le jardin du scribe, dans lequel se trouve un bassin avec des poissons. Les différentes variétés d'arbres sont juxtaposées verticalement ou horizontalement et il possible discerner des sycomores, des palmiers-dattiers, des figuiers et des mandragores. Le bassin entouré de fleurs est ajouté au centre, avec des carpes, des canards et des oies. La notion de perspective n'effleure pas l'esprit du peintre, mais il nous transmet encore aujourd'hui son message : un  jardin paradisiaque, dont Nébamon était sans doute très fier. Le talent de coloriste de l'artiste et son aptitude à la composition ont traversé les millénaires.

 

 

Grèce

 

Jusqu'à une époque récente, on croyait la peinture murale grecque à peu près disparue et seules les sources littéraires permettaient de se la représenter. Mais à la fin du 20e siècle, un certain nombre de monuments funéraires comportant des peintures assez bien conservées ont été découverts. Voici un exemple de décor végétal.

Tombe des palmettes, plafond (début 3e s)Tombe des palmettes, plafond (début 3e s.). Fresque. Sur le territoire de la petite ville de Lefkadia en Macédoine, située à proximité d'Édessa, se trouve le site archéologique de l'antique Miéza où enseigna Aristote. La tombe des Palmettes a été découverte par hasard en 1971 par des trafiquants d'antiquités et a fait depuis l'objet d'une fouille systématique par Katerina Rhômiopoulou. Des peintures murales réalisées en utilisant la technique de la fresque couvrent le plafond et les parois. Le plafond de l'antichambre est décoré « de six palmettes, ou anthémia, alternant avec de grosses fleurs qui rappellent des nénuphars aux immenses vrilles. » (Katerina Rhômiopoulou)

 

 

Rome

 

L'Antiquité romaine cultive pendant des siècles une tradition ornementale utilisant des motifs paysagers. Les murs des villas des patriciens romains devaient être décorés de scènes mythologiques ou paysagères.

 

Les conseils de Vitruve

 Dans ses Dix Livres d'architecture, l'architecte romain Vitruve (v. 90-20 avant J.-C.) indique les bonnes pratiques ornementales qui avaient la faveur des anciens et qui avaient tendance à disparaître à son époque, à son grand regret. La bonne pratique consistait à choisir « des reproductions directes de la nature pour la décoration peinte des autres pièces d'habitation, c'est-à-dire des pièces de printemps, d'automne et d'hiver, ainsi que pour les portiques et les colonnades ». Dans les couloirs, les décors de paysage étaient parfaitement adaptés, « en raison de leur étirement en longueur, à orner les murs et il s'agissait souvent de représentation de certains lieux réels. On peint ainsi des ports, des caps, des rivages des fleuves, des sources, des mers, des temples, des forêts, des montagnes, des troupeaux et des bergers. »

 

Le locus amoenus

 Dans la tradition littéraire gréco-latine, depuis Homère, la nature est considérée comme le lieu du séjour idyllique des dieux. Cette idéalisation de la nature faisait partie de la formation de l'aristocratie romaine. Virgile (70 av. JC – 19 ap. JC), dans ses Géorgiques, magnifie la vie rurale du passé, celle des débuts de la République romaine, considérée comme une sorte de paradis perdu. Dans l'art occidental, littérature, poésie et peinture en particulier, le locus amoenus (lieu amène ou idyllique) restera jusqu'au 19e siècle un thème fréquent. On peut se le représenter comme une image du paradis terrestre comportant source, ruisseau, magnifique végétation (arbres, plantes fleuries) et agrémenté de signes de la vie animale comme le chant des oiseaux.

 

La maison de Livia

 La fresque de la maison de Livia à Rome constitue le plus bel exemple de cette nature idéalisée. Dans une pièce de 5,90 × 11,70 mètres, située sous la villa, une fresque couvre tout le pourtour. Elle représente un jardin idyllique comportant de multiples variétés végétales ainsi que des oiseaux. Il s'agit sans doute d'une pièce qui conservait sa fraîcheur et où l'on pouvait se réfugier par les fortes chaleurs de l'été. Les riches romains qui habitaient la villa retrouvaient ainsi en ville une image de la nature qu'ils pouvaient admirer dans leurs grands domaines fonciers.

 
Villa Livia, jardin (v. 30 av JC)Villa de Livia, jardin (v. 30 av JC). Fresque, Museo Nazionale Romano, Rome. Livia Drusilla (58 av JC-29 ap JC) est l'épouse de l'empereur Auguste (63 av JC-14 ap JC). Dans une grotte située sous la villa, le jardin idéal de l'Antiquité romaine a été peint sur tout le pourtour. Des arbres, des oiseaux, des buissons et des fleurs particulièrement réalistes parsèment une paroi ne possédant aucune ouverture sur l'extérieur.

Villa Livia, détail 1 (v. 30 av JC)

Villa de Livia, détail 1 (v. 30 av JC)

Villa Livia, détail 2 (v. 30 av JC).

Villa de Livia, détail 2 (v. 30 av JC)

Villa Livia, détail 3 (v. 30 av JC).

Villa de Livia, détail 3 (v. 30 av JC)

Villa Livia, détail 4 (v. 30 av JC).

Villa de Livia, détail 4 (v. 30 av JC)

Villa Livia, détail 5 (v. 30 av JC).

Villa de Livia, détail 5 (v. 30 av JC)

Villa Livia, détail 6 (v. 30 av JC).

Villa de Livia, détail 6 (v. 30 av JC)

 

La villa d'Agrippa

 La tyrannie de la mode n'est pas absente de Rome et la décoration murale évolue. Ainsi, quelques décennies plus tard, le décor de la maison de Livia n'était plus au goût du jour. Les artistes et leurs commanditaires recherchent alors plus de simplicité. De grands panneaux décoratifs aux couleurs vives ornent les murs et sont agrémentés de petits tableautins. La villa d'Agrippa à Boscotrecase, près de Naples, offre un magnifique exemple de cette évolution.

Villa d'Agrippa à Boscotrecase (v. 11 av JC)

Villa d'Agrippa à Boscotrecase (v. 11 av JC). Fresque, Musée archéologique national, Naples. Cette villa appartenait à Agrippa Postumus qui avait épousé la fille de l'empereur Auguste. Ce nouveau style décoratif, appelé parfois troisième style (il y en a quatre : voir peinture romaine), est axé sur la simplification et l'utilisation de grandes plages de couleurs : noir, rouge, blanc cassé.
 
Villa d'Agrippa à Boscotrecase, détail (v. 11 av JC)Villa d'Agrippa à Boscotrecase, détail (v. 11 av JC). Fresque, Musée archéologique national, Naples. Des décors paysagers ou mythologiques parsèment les panneaux monocolores. C'est ce qu'il reste du deuxième style. Cette scène évoque le caractère idyllique de la vie à la campagne. Autour d'un sanctuaire, humains, animaux et végétaux cohabitent dans la plus parfaite sérénité. Les patriciens romains vivaient une partie de l'année dans leurs grands domaines fonciers.

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