Fin de vie. Enfin, la France se décide !

18/03/2024

Patrick AULNAS

Une loi sera enfin présentée au printemps 2024 pour libéraliser la fin de vie. Dans ce domaine, les politiciens français ont fait de la résistance en refusant d’accorder à chaque personne le pouvoir de décision. L’évolution semble pourtant inéluctable puisqu’elle se situe dans un cadre philosophique commençant au 18e siècle en Europe : l’autonomisation croissante de l’individu. Dans de nombreux pays (Belgique, Pays-Bas, Espagne Portugal, Suisse, Canada, etc.) l’évolution a été plus rapide et plus consensuelle. Pourquoi le classe politique française a-t-elle tant tergiversé ?

 

L’électoralisme des politiciens ?

L’électoralisme, commun à tous les professionnels de la politique dans les démocraties, n’a pas pu jouer un rôle majeur. En effet, la population française est massivement favorable à l’euthanasie active et au suicide assisté. Tous les sondages d’opinion sont concordants depuis bien longtemps. Entre 70 et 90% des Français sont favorables à une aide active à mourir. Les sensibilités politiques influencent très peu les opinions sur le sujet. Ainsi, selon un sondage de l’IFOP d’avril 2021, le recours à l’euthanasie était approuvé par 97% des électeurs ayant une sensibilité de gauche et également par 97% des électeurs ayant une sensibilité de droite. La religion joue un rôle plus important puisque seulement 77% des catholiques pratiquants partageaient cette opinion.

Les politiciens n’ont donc que peu de raisons de ne pas souscrire au souhait de l’opinion d’un point de vue électoral. Mais le sujet étant en définitive très consensuel dans l’opinion, il n’est pas non plus un bon terrain pour la chasse aux voix. Accorder plus de liberté n’améliorera le score électoral d’aucun candidat, mais pourra éloigner quelques croyants rigoristes. Voilà un premier élément d’explication.

 

Choix collectif ou individuel ?

Les politiciens français auraient-ils des scrupules d’ordre moral ? C’est peu probable, sauf pour les adeptes d’une religion, qui considèrent que la vie et la mort relèvent d’un choix de leur divinité. Les monothéismes actuels sont donc opposés à la liberté individuelle dans ce domaine. C’est leur dieu qui doit conserver le pouvoir sur la vie et la mort. Notons au passage l’hypocrisie absolue d’une telle position éthique. Puisque chaque homme peut mettre fin à sa vie par le suicide, ce n’est pas un dieu qui détient le pouvoir dans ce domaine mais bien l’homme. En l’occurrence donc, ce sont les religions et leurs représentants qui souhaitent pérenniser leur pouvoir d’interdire, leur pouvoir d’imposer à tous leur éthique particulière. Il s’agit d’une opposition frontale à l’autonomie de l’individu au profit du pouvoir des religions instituées. La thématique est donc la place du collectif et de l’individuel.

Les atermoiements politiciens pourraient s’expliquer en partie de cette façon. L’autonomie de l’individu réduit le pouvoir des dirigeants et peut apparaître dangereuse au-delà d’un certain seuil. La sensibilité d’un candidat dirigeant politique ne le porte donc pas spontanément vers le droit pour chacun de choisir le moment de sa mort avec l’aide d’autrui.

 

La gauche timorée

La sensibilité politique de gauche éprouve d’ailleurs des réticences face à l’individualisme. Le primat des « luttes » collectives l’anime. L’égalité lui importe plus que la liberté. Ce regard sur le social explique aussi le caractère timoré de beaucoup d’élus de gauche sur le sujet de la fin de vie. Ainsi, François Hollande, président de la République de 2012 à 2017, n’a légalisé ni l’euthanasie ni le suicide assisté.

L’antagonisme instrumentalisé entre soins palliatifs (qu’il faudrait développer) et aide à mourir (à rejeter) ébranle parfois certaines personnes de gauche. L’hypocrisie absolue dans ce domaine doit, à nouveau, être soulignée. Les soins palliatifs consistent à maintenir en vie en limitant autant que faire se peut les souffrances : soigner sans traiter car les traitements sont devenus inefficaces. Mais chacun sait que des doses massives de produits empêchant la douleur abrègent la vie. Celui ou celle qui injecte ces produits participe donc à une lente euthanasie active. Euthanasie en quelques semaines ou euthanasie en cinq minutes ? De toute évidence, ce n’est pas au personnel médical de décider mais à chaque personne en fin de vie.

 

La rupture anthropologique ?

La fable de la rupture anthropologique mérite quelques mots. L’interdiction de donner la mort serait au cœur de notre civilisation. La transgresser nous ferait quitter les progrès du passé (interdiction des duels, de la vengeance individuelle, suppression de la peine de mort, etc.) pour une régression nous menant vers l’inconnu.

Cette approche est particulièrement fragile. Les pays ayant élargi la liberté individuelle en fin de vie depuis déjà plusieurs décennies n’ont effectué aucun saut anthropologique. C’est le cas de la Belgique et de l’Espagne. Le nombre de décès avec l’aide d’autrui reste faible. Certains malades en phase terminale ne recourent pas à l’euthanasie, même lorsqu’ils l’avaient acceptée dans leurs directives anticipées écrites.

Mais l’essentiel est ailleurs. Le progrès scientifique et technique permet à la médecine de traiter et de guérir. Fort bien. Il permet aussi de maintenir en vie un peu plus longtemps (quelques années, quelques mois) sans véritable espoir de guérison. Dans ces cas très nombreux chez les personnes âgées, faut-il imposer aux malades un progrès technique inefficace par la violence légale ? Ou ont-ils le droit de demander une aide pour quitter une vie qui n’en est plus une selon eux ? Le progrès technique est une chose merveilleuse mais il peut être très insuffisant pour obtenir des résultats. Le personnel de santé n’a pas à l’imposer aux malades, même sous prétexte de soins dits palliatifs. Il y a tout autant d’altruisme dans le geste abrégeant la vie de celui qui le souhaite que dans le geste qui le maintient artificiellement dans une vie végétative.

Autrement dit, le ressassement des personnels de santé sur le thème « donner la mort n’est pas soigner » est moralement superficiel et rationnellement inconsistant. Ont-ils vraiment réfléchi ou adhérent-ils à une éthique professionnelle apprise mais dépassée ?

 

Les vieux livres et les belles légendes

Apparaît ainsi le caractère multifactoriel et flou de la timidité extrême de la classe politique française dans le processus de libéralisation de la fin de vie. Risque électoral faible mais pas inexistant, survalorisation du collectif et hésitation face à l’individualisme, scrupules devant une possible rupture anthropologique brandie par de petites minorités, volonté du corps médical des conserver le monopole de l’action et de de la décision sur la mort. Mais il ne faut jamais oublier que les plus farouches opposants sont toujours les mêmes depuis la libéralisation de la contraception dans la décennie 1960 : les monothéismes institués. Ils cherchent encore leurs valeurs dans de vieux livres contenant de belles légendes : Thora (2300 ans), Bible (2000 ans), Coran (1300 ans). Les croyances sont tenaces.

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