Macron n’est pas une parenthèse

16/03/2022

Patrick AULNAS

Les partis politiques ont vraiment beaucoup de mal à accepter l’évolution majeure de 2017. Marine Le Pen vient encore d’évoquer « la parenthèse Macron ». Selon ses dires, elle serait la mieux placée pour la refermer en 2022. Au-delà du verbiage politicien s’adressant à des fans, le mot parenthèse évoque un court instant de l’histoire politique française. Celle-ci serait appelée à revenir au statu quo ante, c’est-à-dire à l’opposition traditionnelle gauche-droite. Tout porte à croire qu’il n’en sera rien et la probable réélection d’Emmanuel Macron ne représente pas à cet égard l’élément fondamental. Résumons donc la problématique historique en quelques points saillants

 

1. Le jeu des partis ne trompe plus personne

Depuis l’instauration de la Ve République en 1958, une opposition dite gauche-droite s’était installée en vue de la conquête du pouvoir. Les partisans du général de Gaulle s’étaient regroupés pour former une majorité qui gouverna de 1958 à 1981. L’opposition comportait principalement les socialistes et les communistes. Son programme politique, conformément à la doxa de gauche, était centré sur la marche vers l’égalité par l’interventionnisme étatique. Arrivée au pouvoir en 1981, la gauche met en œuvre ce programme totalement à contre-courant des impératifs du moment. La période faste de forte croissance économique des trente années d’après-guerre était en effet terminée. L’Occident était en compétition avec le reste du monde et non plus le dominant incontesté.

Après une gabegie d’un an environ, la rigueur de gestion devint nécessaire dès 1983. Les doux rêves socialistes s’envolaient face aux réalités économiques et sociales. On chercha à préserver les apparences par l’endettement public, multiplié par trois de 1981 à 1995. Mais politiquement, le mal était fait. La classe moyenne se rendit compte, rationnellement ou intuitivement, que les grandes oppositions partisanes, scandées à l’unisson par les foules des meetings, n’étaient que poudre aux yeux. Gauche et droite étaient bel et bien soumises aux mêmes contraintes de gestion devant lesquelles les rêvasseries idéologiques ne pesaient pas très lourd.

La logique clanique des partis commençait ainsi à s’effondrer. Chacun pouvait comprendre que gauche ou droite étaient condamnées au réalisme pour exercer le pouvoir. Les leaders des partis perdaient toute crédibilité en affirmant le contraire. Les politiciens sont des ambitieux mais absolument pas des créatifs. Ils ont donc continué à ressasser leurs antagonismes factices, auxquels plus personne ne croyait à l’exception des militants. Mais les militants ne représentent presque rien.

 

2. La chute de l’URSS

Inutile d’insister sur ce point. La chute de l’URSS en 1991 corroborait le caractère artificiel de l’opposition traditionnelle gauche-droite. Le communisme, grand rêve du monde ouvrier du 20e siècle, avait débouché sur une épouvantable dictature gérontocratique. Un espoir s’envolait et sa justification idéologique, la dictature dite du prolétariat, ferait désormais sourire.

 

3. Les exemples étrangers

Les français ont pu s’apercevoir que dans les régimes parlementaires classiques (Allemagne, Belgique, Pays-Bas) des coalitions comportant gauche et droite pouvaient gouverner. La fameuse grande coalition (gauche SPD + droite CDU) a gouverné l’Allemagne d’Angela Merkel de 2005 à 2009 puis de 2013 à 2021. En Belgique, la coalition dite arc-en-ciel (libéraux + socialistes + verts) a gouverné de 1999 à 2003. Depuis 2020, c’est une coalition dite Vivaldi qui gouverne (libéraux + socialistes + chrétiens-démocrates + verts).

L’opposition irréductible gauche-droite à la française apparaît ainsi comme un subterfuge partisan pour accaparer la totalité du pouvoir.

 

4. Idéologie et pragmatisme

La distinction gauche-droite est avant tout idéologique (socialisme contre libéralisme, mondialisme contre nationalisme, communautarisme contre identitarisme, etc.). Or, la gouvernance des États contemporains doit nécessairement être très pragmatique. Cela signifie que le réel doit être analysé minutieusement avant toute décision et que des projections doivent être faites sur les conséquences de tel ou tel choix. Ce sont les techniciens (lato sensu, c’est-à-dire les spécialistes d’un domaine) qui réalisent les études préalables. Le choix ultime revient au politique, mais il est corseté par d’incontournables réalités, dûment étudiées.

Seuls les autocrates peuvent se couper des réalités et partir à l’aventure. L’exemple d’actualité est évidemment l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, qui ne peut conduire qu’à un affaiblissement de la Russie sur le long terme. Le manque de réalisme de Poutine résulte de l’idéologisation communiste dont il a été victime dans sa jeunesse et de la nostalgie d’un empire disparu.

La technique et le pragmatisme ont plus d’importance aujourd’hui en politique que la philosophie et l’idéologie. Voilà la raison conceptuelle fondamentale de l’épuisement du clivage gauche-droite. Gauche et droite sont confrontées aux mêmes réalités qu’il faut appréhender par des outils à caractère technique. En prétendant qu’ils peuvent faire des choix radicalement différents sans déstabiliser la société, les politiciens en phase de conquête du pouvoir mentent effrontément. L’exemple du mitterrandisme peut toujours être rappelé à cet égard. Le tournant de la rigueur de 1982-83 était imposé par le réel.

 

5. L’effondrement du PS et de LR

La première conséquence politique de ce qui précède fut l’effondrement du Parti socialiste en 2017. Il ne s’en remettra jamais. L’aveuglement de ses partisans au cours de la primaire ouverte de 2017 est intéressant à souligner. Benoît Hamon, le plus radical des candidats socialistes en lice, la remporte malgré l’évidence qu’il n’est pas en mesure de rassembler.

Un phénomène assez proche se produit en 2021 avec la désignation de Valérie Pécresse comme candidate LR, cette fois par une primaire fermée. De sensibilité centre-droit, très proche idéologiquement d’Emmanuel Macron, Valérie Pécresse ne correspond pas du tout à l’évolution de l’électorat LR vers la droite. Elle doit droitiser son discours pour complaire à un électorat potentiel qui n’est pas le sien. Il est évidemment très difficile de faire illusion pendant des mois en prononçant des mots auxquels on ne croit pas. Rappelons la phase célèbre d’Abraham Lincoln : «  On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. » Cette femme brillante aurait pu s’éviter une telle galère en refusant les logiques d’appareil, d’autant qu’elle avait quitté LR au bon moment, juste avant le déclin. Ses chances de figurer au second tour sont extrêmement faibles.

 

6. Recomposition

LR va s’effondrer en 2022 comme le PS en 2017. La recomposition est en cours. Les élections législatives de juin 2022 représenteront à cet égard un test majeur. La fuite d’anciens élus LR vers la macronie d’une part, vers la droite nationaliste d’autre part, est déjà largement entamée. Citons quelques exemples emblématiques :

- Ralliements à Emmanuel Macron : Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, déjà ministres, Éric Woerth (président de la commission des finances de l’Assemblée nationale), Christian Estrosi (maire de Nice), Renaud Muselier (président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur), Nathalie Bouchard (maire de Calais), Nora Berra (ancienne secrétaire d’État à la santé), etc.

- Ralliements à Eric Zemmour : Guillaume Peltier (vice-président de LR) Marc Muret (maire d’Arcachon), Nicolas Dhuicq (député).

- Ralliements à Marine Le Pen : Florent de Kersauson (cadre LR), Thierry Mariani (député).

Un véritable tsunami politique va ravager la droite de gouvernement après l’élection présidentielle de 2022. La droite sera-t-elle aussi émiettée que la gauche après cette recomposition ? La réponse reste conjecturale mais le spectacle est prometteur. Une chose est certaine : ce que représente Macron n’est pas une parenthèse puisqu’il dispose d’un socle électoral très robuste, constitué essentiellement par la classe moyenne bien intégrée économiquement et socialement : dirigeants d’entreprise, cadres du privé, fonctionnaires, professionnels libéraux. Le cœur et l’esprit de la réussite occidentale.

Publié sur Contrepoints le 16/03/2002

Commentaires

  • PHD52
    • 1. PHD52 Le 01/04/2022
    Excellente analyse.

    Il faut toutefois se méfier des mouvements d'agonie... Une alliance de "tout sauf Macron" est encore possible au second tour. Voir les électeurs de Mélenchon et Pécresse voter le Pen sera la dernière réaction du mourant, mais elle peut faire mal.