Le suicide de la gauche

16/02/2022

Patrick AULNAS

La gauche trottinait vers le gouffre depuis de nombreuses années. Elle a accéléré le pas. C’est désormais une course effrénée. Pourquoi cette irrésistible tentation suicidaire qui s’est emparée de la petite élite si sûre de la définition du bien et du mal, si sûre également de l’avenir souhaitable pour l’humanité entière. Les Mélenchon, Hidalgo, Jadot, Taubira ne semblent pas effleurés par le doute. Appartenant corps et âme à la politique-spectacle, ils jouent probablement la détestable comédie politicienne, si perceptible, si caricaturale qu’on hésite désormais à en être le spectateur.

 

Le coup d’après

Certes, la gauche a abandonné tout espoir présidentiel et joue déjà « le coup d’après », comme disent les journalistes. C’est-à-dire les élections législatives du printemps 2022, si importantes pour le financement des partis politiques. C’est à cette occasion, en fonction des résultats obtenus et du nombre d’élus, que tombe de l’Olympe jupitérien la manne permettant de survivre. Les partis ne pouvant plus se financer que modestement par les dons des personnes physiques et les cotisations, les espèces sonnantes et trébuchantes versées par l’État, c’est-à-dire par nous tous, ont une importance vitale.

 

Des enfants de la bourgeoisie…

Comment expliquer la ruée vers le précipice, la rupture totale avec la population ? Pourquoi cette gauche élitiste, woke, qui soliloque avec ses quelques militants ?  Seul le candidat communiste Fabien Roussel a consenti à remettre les pieds sur terre pour s’adresser au peuple de France. Le résultat a été immédiat : il devance Anne Hidalgo dans les sondages et il est le seul à gauche à progresser. L’homme est sympathique, charismatique même. Mais surtout, ce qu’il dit est frappé au coin du bon sens, ce bon sens qu’a toujours, depuis la nuit des temps, affectionné le peuple.

Médiocre, minable même, ce communisme à la Georges Marchais pour nos grands stratèges de la social-démocratie et de l’écologisme politique. Le dédain qu’affichent ces gens-là, leur superbe d’aristocrates de la bien-pensance permet de mesurer toute la distance qui les sépare de la population. La gauche socialiste n’a jamais eu la fibre populaire et elle a toujours choisi ses leaders historiques dans la bourgeoisie : Jaurès, Blum, Mitterrand. Ce sont les fils de bourgeois qui font gagner la gauche, qui n’a vraiment d’allure que lorsqu’elle est dirigée par ceux qui connaissent de l’intérieur et depuis l’enfance les petitesses des possédants. François Hollande, le dernier président socialiste, est lui-même issu de la bourgeoisie. Certains prétendent que son quinquennat a été un échec. Ils se trompent. Il a brillamment réussi à achever le Parti socialiste.

 

… Aux apparatchiks ayant quelque chose à prouver

Les leaders actuels n’ont pas une origine bourgeoise. Ils doivent tout aux partis politiques. Anne Hidalgo est une fille d’ouvrier, Jean-Luc Mélenchon le fils d’un receveur des postes et Yannick Jadot un fils d’enseignants. Doivent-ils alors prouver qu’ils sont vraiment de gauche idéologiquement ? Car la petite bourgeoisie et le monde ouvrier n’ont pas une sensibilité intellectuelle de gauche. C’est la redistribution qui les intéresse, c’est-à-dire l’argent. Mais nous sommes au bout du bout des capacités redistributives : prélèvements colossaux, déficits abyssaux. Faut-il alors montrer son adhésion à un système de valeurs pour faire partie de l’élite de gauche ? Sans doute.

Dans cette optique, il ne s’agit plus de défendre le peuple de France contre la rapacité de la bourgeoisie française, position traditionnelle des leaders de gauche au 20e siècle, dans les campagnes électorales. Il est nécessaire de voler au secours des damnés de la terre, où qu’ils se trouvent. Mondialisation oblige. Puisque le capital fait fi des États-nations, le leader de gauche doit lui emboîter le pas. Les droits de l’homme sont ceux de tous les hommes, où qu’ils vivent sur notre petite planète. Les femmes voilées sont des victimes, il faut donc les défendre. Les immigrés clandestins sont de simples migrants qui cherchent une opportunité de vie meilleure. Le capital arbitre bien entre les opportunités financières et économiques mondiales. Il ne manquerait plus que les hommes, les femmes et les enfants aient des droits de circulation moindres que le capital !

 

Le monopole du cœur malgré les échecs historiques

Cette mission ambitieuse, historique, consistant à anticiper le futur et à prendre fait et cause pour les faibles contre les forts représente l’essence même de la philosophie de gauche. Les leaders de gauche parlent toujours avec une assurance sans faille car ils s’imaginent investis d’une mission : construire le futur souhaitable, nécessairement plus juste que le présent. Dans leur esprit, il n’existe aucun doute : la générosité est de leur côté, ils ont le monopole du cœur face à une droite égoïste et froidement technocratique.

Ils se trompent toujours, dans 100% des cas. Mais ils parviennent malgré tout à avoir une influence. Ainsi, les communistes ont totalement échoué, partout dans le monde. Les socialistes s’imaginaient à l’époque de Blum que la propriété privée des moyens de production disparaîtraient par des nationalisations progressives. Il était entendu que la gestion publique serait nettement supérieure à la gestion privée. Échec, mais relatif : l’interventionnisme public n’a pas tout monopolisé et a montré les limites de son efficience ; mais il a acquis une influence importante.

Aujourd’hui, on peut affirmer sans risque que les prévisions catastrophistes des socio-écologistes ne correspondront pas à la réalité future. Les énergies ne seront pas toutes « renouvelables », les habitations ne seront pas toutes maladivement calfeutrées et l’énergie nucléaire, immense découverte du 20e siècle, jouera un rôle important dans les siècles des siècles. Mais que proposer de plus que les lamentations écologistes ? Le marxisme n’existe plus, la social-démocratie ne rêve plus au tout-État édénique qu’elle prévoyait dans les années 1930. La redistribution atteint ses limites. Que faire ?

 

La stratégie du repli sur les minorités

Ils n’ont trouvé que l’agrégation de minorités jugées « dominées ». En cumulant les mécontentements des immigrés mal assimilés, des féministes radicales, d’une partie de la jeunesse étudiante, des transgenres et tutti quanti, il est possible d’organiser de nombreuses manifestations publiques et de glaner ensuite suffisamment de voix pour faire vivre tant bien que mal quelques mouvements politiques. Intersectionnalité, wokisme, appelez cela comme vous voudrez. Il s’agit tout simplement d’une position de repli qui permet d’abandonner le peuple des pays riches qui va désormais travailler en voiture et rêve de voyager sous les tropiques tout en demandant une protection contre le « grand remplacement ». La gauche ne peut pas défendre cela ! Le peuple du monde occidental est vraiment devenu infréquentable. D’ailleurs il vote à « l’extrême-droite », c’est tout dire.

L’universalisme républicain est désormais mal porté à gauche car il sous-entend que la République offre à tous les mêmes opportunités. Faux ! nous disent les bobos de gauche, vous êtes colour-blind (aveugle aux couleurs). L’Occident tout entier est structurellement raciste, colonialiste, machiste et économiquement dominateur.

Par grandeur d’âme, prenons un instant, un instant seulement, en pitié ceux qui adhérent sincèrement à ce galimatias venu de la déliquescence américaine. Par exemple Sandrine Rousseau, pourtant économiste. C’est précisément au moment du début du déclin de l’Occident qu’ils proposent de le déconstruire pierre par pierre. Leur aide n’était pas nécessaire. Nous sommes sur la pente descendante. Ils prennent le train en marche en se donnant le beau rôle de la déconstruction nécessaire pour atteindre l’éden de la société juste et parfaite, celle qu’ils ont déjà construite sur le papier ou dans leurs cerveaux si puissants. Les gens de gauche sont incorrigibles.

Chacun sait en effet que nous sommes déjà passés, depuis quelques décennies, de la domination à la compétition. La compétition est rude et nous reculons d’année en année. Un seul exemple : selon la Banque mondiale, le PIB par habitant de la France était de 45 300 dollars en 2008 et de 39 000 dollars en 2020. Nous figurions jadis dans les 10 premiers mondiaux, nous sommes désormais 27e.

Ils s’en sont parfaitement rendu compte. Mais la gauche veut achever le malade. Elle voue une haine sans limite aux valeurs portées par la civilisation occidentale depuis deux siècles : la liberté, le goût du progrès scientifique et technique. La gauche socio-écolo-woke s’allie à nos ennemis. Elle est notre ennemie.

Publié sur Contrepoints le 16/02/2022