La guerre russo-ukrainienne et les puissances

25/03/2022

Patrick AULNAS

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe met en présence deux États, l’un estimant avoir des droits sur l’autre. La Russie de Poutine voit dans l’Ukraine un vassal faisant partie de sa zone d’influence. La majorité des ukrainiens souhaite, au contraire, préserver l’indépendance géopolitique de leur pays. La position des autres États est bien connue. Mais quelle est la position des autres puissances qui dominent ou influencent le monde sur le long terme ? Elles sont au nombre de trois : le capitalisme, les sciences et les religions.

 

Les Églises : de la complicité à la condamnation

La religion orthodoxe ne possède pas, comme la religion catholique, une structure unitaire, avec un pape au sommet. Divisée en quinze églises, elle ne peut prendre une position unique pour ou contre l’agression. L’Église orthodoxe ukrainienne s’est émancipée de l’Église orthodoxe russe en 2018 avec la naissance d’une Église ukrainienne autocéphale (indépendante), évidemment favorable à l’indépendance de l’Ukraine. Il en résulte qu’il existe désormais en Ukraine deux Églises orthodoxes : l’Église ukrainienne orthodoxe autocéphale et l'Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou.

Cette émancipation de l’Église ukrainienne est analysée par le pouvoir politique russe et par l’Église russe comme une scission illégitime. Il y a donc une parfaite identité de vue entre la positon politique et la position religieuse russe : l’Église ukrainienne, tout comme l’État ukrainien, doivent allégeance à la Russie. Le conflit russo-ukrainien divise donc profondément les Églises orthodoxes, celle de Grèce s’étant aussi prononcée en faveur de l’Ukraine.

L’Église catholique a pris position très nettement contre l’agression russe avec des mots sans ambiguïté prononcés par le pape François : « une guerre qui sème la mort » et provoque des « fleuves de sang et de larmes ».

Les Églises protestantes ont condamné l’agression russe. Par exemple, les représentants de l’Église protestante unie de France écrivent : « Alors qu’une guerre sans déclaration de guerre a embrasé l’Europe, nous restons bouche-bée devant l’impensable, l’inimaginable, l’invasion de l’Ukraine, pays souverain. »

L’État d’Israël, représentant majeur de la religion juive, a adopté une position de neutralité dans le conflit russo-ukrainien, tout en accueillant des réfugiés. Cette neutralité s’explique par les impératifs de sécurité israéliens au Moyen-Orient. Le rôle majeur de l’armée russe en Syrie (maîtrise du ciel) conditionne la sécurité israélienne.

Les islamistes radicaux se félicitent ouvertement de la « guerre entre croisés », considérée somme « une punition » imposée « aux mécréants chrétiens » (publication de l’État islamique). Il est difficile de situer la position globale de l’Islam, dans la mesure où cette religion ne dispose pas d’un système institutionnel centralisé pouvant énoncer une position officielle.

Les relations entre États et religions monothéistes étant complexes, certaines religions sont traversées par des clivages à propos de la guerre russo-ukrainienne. Il est évidemment paradoxal que ceux qui croient en un dieu considéré comme omniscient, omnipotent et omniprésent, puissent observer avec bienveillance ou neutralité l’aventure guerrière d’un homme comme Poutine, autocrate impitoyable et sanguinaire. La paix, la pitié, la charité, bref tout ce qui relève de l’altruisme et de la douceur, devraient être privilégiées par les croyants et leurs représentants. Les mensonges éhontés de Poutine et des dirigeants russes, qui masquent la réalité de la situation à leur population, ne peuvent pas non plus être en adéquation avec l’omniscience divine, qui suppose une parfaite lucidité. Il ne s’agit pas là d’une découverte et l’histoire fournit de nombreux exemple de collusion entre les Églises et les tyrans. Les liens entre pouvoir politique et religions abaissent considérablement les exigences éthiques des religions. Des compromis honteux apparaissent parfois comme dans le cas de l’Église orthodoxe russe ou du fondamentalisme islamique.

 

Le capitalisme : adaptabilité

Le capitalisme international est également divisé. Faut-il quitter la Russie pour sanctionner l’agression ? Faut-il rester pour préserver l’avenir et éviter de pénaliser le peuple russe pour les crimes de ses dirigeants ? Les interdépendances économiques et technologiques d’un monde globalisé rendent le problème d’une redoutable complexité et il serait hasardeux et même naïf d’imaginer un comportement type acceptable dans tous les cas.

Sans entrer dans les questions technico-juridiques (transactions financières interdites, assurance à l’export, sort des actifs russes, etc.), il est bien évident que l’exportation vers la Russie, a fortiori l’implantation en Russie, comportent désormais un risque majeur. Faut-il le courir ou non ? La réponse est variable selon les groupes. Ainsi, L’Oréal a fermé temporairement ses magasins en Russie et suspendu tous ses investissements dans le pays. Danone maintient ses activités en Russie pour répondre aux besoins alimentaires de la population, mais suspend ses projets d’investissement. Dans le secteur de la distribution, les magasins Auchan, Leroy Merlin, Decathlon restent ouverts en Russie. MacDonald’s a décidé de fermer temporairement ses 850 restaurants implantés en Russie. Apple a stoppé toutes ses exportations vers la Russie et fermé certains services comme l’Apple Store. Le groupe Total, après des hésitations, a décidé de ne plus acheter de produits pétroliers russes avant la fin 2022.

Ces quelques exemples permettent de constater le pragmatisme, sans doute nécessaire, du capitalisme face à la guerre. La Russie est un grand pays possédant des ressources considérables qui seront exploitées sur le long terme. Poutine est un petit despote qui va disparaître. Faut-il sacrifier le long terme historique pour un criminel de guerre ? Faut-il faire payer à la population russe les mensonges dans lesquels le pouvoir l’entretient depuis toujours ? L’avenir de la liberté est-il du côté de l’abandon de la Russie ou du maintien d’une collaboration, à l’exception bien entendu de toutes les technologies sensibles militairement ? Répondre à ces questions sommairement et émotionnellement n’est pas possible. Il faut examiner chaque situation particulière.

D’une manière plus générale, le marché a prouvé sa supériorité sur la planification étatique en matière de croissance économique. Le retour de la Russie vers le totalitarisme, s’il a lieu, la ramènera inéluctablement à la pauvreté. La petite équipe qui tient actuellement les rênes du pouvoir suscitera des oppositions de plus en plus fortes si l’échec économique est patent. Le capitalisme a tout intérêt à se concilier la population russe tout en condamnant sans ambiguïté le pouvoir actuel. Facile à dire, délicat à mettre en œuvre.

 

La science : abandonner la coopération

Quelle est l’attitude de la science à l’égard de l’agresseur russe ? L’Académie des sciences de Paris a publié un texte précisant les principes à respecter. Elle conseille de n'entretenir avec la Russie que des relations scientifiques hors de tout cadre institutionnel. Toutes les instances officielles russes sont mises sur la touche, mais des relations individuelles avec les scientifiques russes sont possibles. Les séjours scientifiques en Russie sont proscrits et les conférences internationales prévues dans ce pays doivent être annulées. Il en résulte que le CNRS et l’Institut Pasteur ont suspendu toute collaboration avec les organismes de recherche russes. De même, l’Agence spatiale européenne, qui travaille avec l’Agence Spatiale russe Roscosmos, a annoncé que le lancement vers la planète Mars du rover européen n’aurait probablement pas lieu en 2022 comme prévu.

Les scientifiques sont partagés entre l’idéalisme et le pragmatisme. La suspension des collaborations avec les instances officielles russes est perçue comme légitime, mais la pénalisation des collègues russes, très souvent opposés à la guerre, apparaît regrettable. L’isolement de la science russe, s’il se prolonge, la pénalisera lourdement.

 

L’isolement progressif de la Russie

Le quelques développements précédents offrent un aperçu sur la réalité de la situation, par-delà les injonctions souvent émotionnelles des uns et des autres dans les médias. Les Églises, le capitalisme et la science ont dans l’ensemble choisi la rationalité et la modération. Il en est de même de la plupart des États, oscillant entre neutralité (la Chine s’est abstenue au Conseil de sécurité) et sanctions économiques et financières (pays occidentaux).

L’OTAN, alliance militaire occidentale purement défensive, n’interviendra que si l’un de ses membres est attaqué. Il lui est donc impossible d’intervenir à ce stade. L’intervention directe de l’un des États membres de l’OTAN est elle-même à écarter sauf s’il s’agissait des États-Unis. Mais la politique étrangère américaine actuelle, orientée vers l’Asie, ne prédispose pas le pays à s’engager dans une aventure européenne pouvant conduire à une escalade nucléaire.

L’Ukraine résistera donc avec l’appui de l’Occident mais sans son intervention. La Russie s’isolera de plus en plus sur la scène internationale. Souhaitons que l’ancien officier du KGB devenu un autocrate incontrôlable n’entraine pas son pays et le monde dans la troisième guerre mondiale. Pour cela, il est fondamental que l’Occident fasse toujours prévaloir la rationalité des décisions sur l’émotion populaire, au demeurant bien légitime.

(Publié sur Contrepoints le 25/03/2022)