La faiblesse économique de la Russie

11/06/2022

Patrick AULNAS

La Russie est aujourd’hui à la peine, comme l’ancienne URSS. Le 28 mai 1957, Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti communiste soviétique, déclarait à la télévision américaine : « Ce qui me plait d’ores et déjà, c'est que nous avons à présent la possibilité de nous comparer avec vous et pourtant les États-Unis sont un pays très riche. » Les dirigeants russes avaient une hantise : rattraper économiquement les États-Unis. Cela ne s’est jamais produit. En 1991, à la chute de l’URSS, le PIB russe par habitant était de 7 400 $ par an et celui des États-Unis de 38 700 $. L’écart ne s’est pas réduit depuis cette date. Pourquoi ? Tout simplement parce que jamais une dictature n’a pu supplanter économiquement une démocratie. La liberté est une condition de la croissance. Tôt ou tard, la Chine se heurtera aussi à cette problématique.

Les quelques données macro-économiques ci-après permettront d’apprécier globalement l’évolution de l’économie russe depuis la chute de l’URSS.

 

Une relative stagnation de la richesse par habitant

Les chiffres sont donnés en dollars constants de 2015 afin d’éliminer l’incidence de l’inflation.

 

1989-2020 (données Banque mondiale)

Russie - France - Etats-Unis : PIB par habitant

 

 

Évolution du PIB par habitant en $

 

Russie

États-Unis

France

1989

8 100

39 000

28 000

2020

9 700

58 200

35 800

Croissance annuelle moyenne sur 32 ans

0,56%

1,26%

0,77%

 

L’écart a donc continué à se creuser entre la richesse individuelle moyenne des russes et celle des occidentaux.

 

Une baisse de la population

 

1961-2020 (données Banque mondiale)

Russie - France - Etats-Unis : population

 

Tous les pays se développant économiquement connaissent une chute du taux de croissance démographique. Sur la période étudiée, ce taux est toujours resté positif pour les Etats-Unis (1% en 2020) et la France (0,2% en 2020), mais il est devenu négatif pour la Russie entre 1993 et 2007 et à nouveau en 2020 (-0,2%). Depuis 1992, la population russe se situe sur une tendance baissière de long terme : 119,9 millions en 1960 148,5 millions en 1992, 144,1 millions en 2020. La conséquence est un vieillissement de la population et un moindre dynamisme économique.

 

L’indice de développement humain (IDH)

L’IDH, calculé par l’ONU, intègre des données qualitatives comme l’état de santé de la population, sa longévité, le niveau d’éducation, le niveau de vie.

 

IDH année 2018

Monde

Russie

Etats-Unis

France

0,731

0,824

0,926

0,901

 

La Russie reste en-dessous des pays occidentaux. L’indice est considéré par l’ONU comme élevé à partir de 0,750 et très élevé à partir de 0,892. La Russie appartient donc aux pays du monde ayant un indice élevé, les pays occidentaux se situant à un niveau très élevé. Les IDH les plus faibles concernent certains pays d’Afrique (Tchad, Niger) et se situent vers 0,4.

 

Exportations russes : beaucoup d’énergies fossiles

 

Balance commerciale de la Russie (2000-2021)

(Source : fr.statista.com)

 

La balance commerciale russe est fortement excédentaire : 67,6 milliards de dollars au dernier trimestre de l'année 2021. Mais elle est très dépendante des exportations de gaz et de pétrole. Le client le plus important de la Russie est l’Union européenne (UE). L’UE absorbait 40% des exportations russes en 2020, comprenant 47% de produits pétroliers ou gaziers. La dépendance gazière de certains pays européens à l’égard de la Russie est critique : Finlande (94%), Bulgarie (77%), Slovaquie (70%), Allemagne (49%), Italie (46%), Pologne (40%). La politique française d’approvisionnement a été plus sage avec une dépendance de 24% du gaz russe.

Mais inversement, la dépendance russe à l’égard de l’UE est considérable. Avec l’agression russe en Ukraine, la réorientation européenne en matière d’approvisionnement énergétique est inéluctable. Elle prendra des années mais sera très douloureuse pour la Russie. Par ailleurs, à échéance de plusieurs décennies, la planification énergétique occidentale consiste à réduire drastiquement la consommation d’énergies fossiles. La structure des exportations russes peut donc être considérée comme une grave faiblesse.

 

Ne pas humilier les faibles

La Russie à la population vieillissante n’a jamais réussi à atteindre les performances économiques occidentales. Le pays vit de la rente pétrolière et gazière et non pas du dynamisme créatif. Petite puissance économique dont le PIB de 1 700 milliards de $ est nettement inférieur à celui de la France (3 100 milliards de $) et très loin de celui des E-U (24 800 milliards de $), la Russie a toujours été en guerre depuis la chute de l’URSS (Géorgie, Ossétie du Nord, Tadjikistan, Tchétchénie, Crimée, Donbass, Syrie et enfin Ukraine). La propension des dictatures à masquer leurs insuffisances par des conflits afin de susciter une adhésion nationaliste de population est bien connue. Aussi, la Russie consacre-t-elle 4,3% de son PIB aux dépenses militaires contre 2,1% pour le France et 3,7% pour les E-U.

L’armée russe a cependant montré ses limites au cours de l’agression de l’Ukraine. La comparaison des budgets militaires des pays de l’OTAN (environ 1 000 milliards de $) et de la Russie (environ 65 milliards de $) ne nécessite aucun commentaire. Il faut des moyens considérables pour maintenir à niveau un outil militaire performant sur le plan technologique. La Russie ne les a pas et il est permis de se poser la question de l’état réel de sa force de dissuasion nucléaire.

Le thème de l’humiliation de la Russie, évoqué par Emmanuel Macron, a suscité le débat. En tenant compte de l’aspect économique, il semble assez évident que la Russie est devenue une petite puissance agressive à la suite de ses échecs répétés. Elle s’est sentie humiliée. La voie sans issue du communisme pendant 70 ans, l’orientation autocratique de plus en plus affirmée ensuite, ont conduit ce grand pays par sa culture et son histoire dans une impasse. La population, soumise à la propagande officielle, constate que son niveau de vie stagne. Les dirigeants, les cadres, les universitaires, les intellectuels, les artistes n’ignorent rien de la distance croissante qui sépare leur pays des démocraties occidentales. Poutine lui-même a indirectement avoué l’humiliation ressentie lors de la dislocation de l’URSS. Dans un discours de 2005, il considère que la chute de l’URSS a été « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle dernier ». Le despote s’emploie donc à reconstituer l’empire par la guerre en brandissant la menace nucléaire contre l’Occident. Voilà sa seule force.

Pour l’avenir à plus ou moins long terme, l’approche de Macron semble donc adaptée à la situation. Nous sommes beaucoup plus riches et beaucoup plus puissants que la faible Russie. Il ne faudra pas, le jour venu, ajouter de l’humiliation à l’humiliation.

Publié sur Contrepoints le 10/06/2022