Gauche : du socialisme au populisme

05/05/2022

Patrick AULNAS

La gauche politique comporte une constante : pour séduire, elle doit quitter la réalité et faire rêver. On le voit à nouveau avec la réussite politicienne d’un ancien socialiste : Jean-Luc Mélenchon. Ministre de Lionel Jospin de 2000 à 2002, il quitte ensuite la social-démocratie pour la radicalité politique. Concurrent du Parti socialiste dans une gauche de plus en plus divisée, il n’aura de cesse de critiquer cette gauche, surtout lorsqu’elle sera au pouvoir de 2012 à 2017.

Avec 21,95% des suffrages exprimés à la présidentielle 2022 contre 1,75% à Anne Hidalgo, le voilà vainqueur d’un courant social-démocrate réduit à néant. Pourquoi et pour quoi faire ?

 

L’ancien modus vivendi social-démocrate

L’élément essentiel de cette évolution de la gauche provient de la réalisation complète de l’ambition historique socialiste. En passant de 10% du PIB de dépenses publiques au début du 20e siècle à 55% au début du 21e, la France est devenue une social-démocratie. C’est une évidence, mis il n’est pas inutile de le rappeler. Personne ne pouvait imaginer il y a un siècle que verraient le jour très rapidement des systèmes de santé, de retraite, d’indemnisation du chômage, de prestations familiales financés par prélèvements obligatoires. Quant à la densité légale et réglementaire, se manifestant en pratique par des milliers d’imprimés de type cerfa obligatoires à la moindre initiative individuelle, aucun esprit ne pouvait envisager ce totalitarisme soft.

Autrement dit, le socialisme démocratique a accompli sa mission historique. Quant au communisme, il a totalement échoué. Comme il n’existe aucune pensée politique contemporaine correspondant au marxisme du 19e siècle, les socialistes n’ont plus rien à proposer, sinon quelques manipulations redistributives par les recettes et les dépenses publiques.

La mise en place d’une social-démocratie dans les pays occidentaux n’a été possible qu’avec la croissance économique exceptionnelle des trente années d’après-guerre, les fameuses Trente Glorieuses de Jean Fourastié. Pour la France, la croissance moyenne annuelle du PIB sur trente ans a été supérieure à 5%. En retenant ce pourcentage, on aboutit à une multiplication par 4,3 du PIB annuel en trente ans. Un tel surcroît de richesses produites permettait aux politiciens de puiser abondamment dans la manne et de s’attribuer par la communication le mérite de l’augmentation du niveau de vie. Cette époque faste était donc peu conflictuelle politiquement. Le Parti communiste proposait encore un éden de type soviétique mais il n’était plus un parti révolutionnaire.

Un compromis tacite avait été conclu entre les dirigeants politiques et le capitalisme occidental pour la gestion de la répartition des fruits de la croissance. Cet accord non écrit laissait toute latitude au capitalisme pour produire, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui avec l’écologisme politique. En contrepartie, les gouvernants pouvaient prélever une part importante de la richesse produite pour la socialiser selon des critères politiques. Le marché était partiellement exclu de certains domaines avec de fortes variantes selon les pays : santé, retraites, éducation, etc.

 

Le repli sur le populisme

A la fin du 20e siècle, la compétition économique avec le reste du monde se substitue à la domination économique occidentale. A partir du milieu des années 1970, en Occident, le taux de croissance moyen sur longue période ne cesse du chuter. Le socialisme démocratique perd ainsi son principal atout. Lorsque la croissance annuelle est de 1%, le surplus de richesses à distribuer est faible et les tensions politiques deviennent fortes. C’est ainsi que le facteur principal du succès socialiste a disparu.

La place des anciens socialistes, désormais sans projet, était donc à prendre et elle a été prise. Mais pour faire quoi ? Du populisme, tout simplement. S’il n’existe aucun corpus idéologique permettant de dessiner un avenir radieux, la gauche sombre nécessairement dans les promesses attrape-tout. VIe République, blocage des prix, retraite à 60 ans, cantine bio et gratuite pour la jeunesse, augmentation massive du SMIC, protectionnisme, etc. Voilà le programme de LFI. Demain, on rase gratis. Les malheureux qui y croit sincèrement seraient évidemment les premières victimes de la mise en œuvre d’une telle politique, qui couperait le pays des grands courants d’échanges mondiaux et le conduirait à sortir de l’Union européenne.

Mais, en réalité, il y aurait très rapidement un tournant de la rigueur, comme en 1982. Les démagogues exerçant le pouvoir n’ont rien de commun avec les démagogues à la conquête du pouvoir. Ils deviennent immédiatement des réalistes.

 

Jusqu’où irons-nous ?

Le communisme et le socialisme constituaient le grand espoir des milieux populaires au 20e siècle. Le modèle de communication des sociaux-démocrates consistait à répandre l’idée que la politique pouvait améliorer le sort des plus défavorisés par des réformes. Ce qui fut fait, principalement grâce à l’efficacité productive du capitalisme occidental, vérité soigneusement occultée. Cette époque est révolue car le capitalisme s’est mondialisé et quoiqu’en disent les démagogues, il s’agit d’une évolution irréversible sur le long terme historique. La mondialisation provient d’une part des capacités de communication contemporaines, aussi bien physiques (transports) qu’informationnelles (internet), d’autre part de la globalisation cognitive. Les mathématiques, la physique, la chimie, l’électronique et même les sciences sociales deviennent mondiales. L’innovation se répand à une vitesse jamais atteinte.

La politique se heurte évidemment à cette cruelle réalité, en particulier en Occident. Les chinois peuvent rêver d’un avenir meilleur, les africains aussi. Les peuples d’Occident, eux, regrettent l’heureuse époque de la domination de leurs pays sur le monde. La droite populiste ne manque pas d’exploiter cette nostalgie. Quant à la gauche, sa vocation  consiste à construire sur le papier des projets de justice par les promesses égalitaristes constituant un espoir pour les moins favorisés. C’est ici que le bât blesse ; il n’y a plus de projet car il n’y a plus ni idéologie ni argent pour nourrir la réalisation du projet. La gauche sombre donc corps et âme dans le populisme.

Les démocraties occidentales sont donc aujourd’hui précarisées. Le maintien du compromis social-démocrate ne satisfait plus que le bloc élitaire, c’est-à-dire la partie de la population la plus favorisée culturellement et économiquement. Le bloc populaire, ne percevant plus d’évolution tangible de ses conditions de vie, devient la proie du populisme. Mais qu’il s’agisse du populisme de gauche ou du populisme de droite, il se traduirait par un recul massif des libertés. Jusqu’où iront-nous ?

Publié sur Contrepoints le 04/05/2022